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    Dépannage et Petits travaux

    Les énigmes de l’esprit : plongée au cœur des mystères de Sherlock Holmes

    ChloePar Chloeavril 1, 2025Aucun commentaire597 Mins de lecture10 Vues
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    [gpt3] Using all the ideas from

    • 0:00 | Les Portes de l’Imagination présentent: « Les 
      Aventures de Sherlock Holmes » par Arthur Conan   Doyle. Lu par Gaspard Lemoine.
      Un scandale en Bohême.
    • 0:13 | Chapitre premier. Pour Sherlock Holmes, elle est toujours la femme. 
      Il la juge tellement supérieure à tout son sexe,  
    • 0:21 | qu’il ne l’appelle presque jamais par son 
      nom ; elle est et elle restera la femme.
    • 0:26 | Aurait-il donc éprouvé à l’égard d’Irène Adler 
      un sentiment voisin de l’amour ? Absolument  
    • 0:33 | pas ! Son esprit lucide, froid, admirablement 
      équilibré répugnait à toute émotion en général  
    • 0:40 | et à celle de l’amour en particulier. Je tiens 
      Sherlock Holmes pour la machine à observer et à  
    • 0:47 | raisonner la plus parfaite qui ait existé sur la 
      planète ; amoureux, il n’aurait plus été le même.  
    • 0:54 | Lorsqu’il parlait des choses du cœur, c’était 
      toujours pour les assaisonner d’une pointe de  
    • 1:00 | raillerie ou d’un petit rire ironique. Certes, en 
      tant qu’observateur, il les appréciait : n’est-ce  
    • 1:07 | pas par le cœur que s’éclairent les mobiles et les 
      actes des créatures humaines ? Mais en tant que  
    • 1:14 | logicien professionnel, il les répudiait : dans 
      un tempérament aussi délicat, aussi subtil que le  
    • 1:21 | sien, l’irruption d’une passion aurait introduit 
      un élément de désordre dont aurait pu pâtir la  
    • 1:29 | rectitude de ses déductions. Il s’épargnait 
      donc les émotions fortes, et il mettait autant  
    • 1:35 | de soin à s’en tenir à l’écart qu’à éviter, par 
      exemple de fêler l’une de ses loupes ou de semer  
    • 1:42 | des grains de poussière dans un instrument de 
      précision. Telle était sa nature. Et pourtant une  
    • 1:49 | femme l’impressionna : la femme, Irène Adler, qui 
      laissa néanmoins un souvenir douteux et discuté.
    • 1:56 | Ces derniers temps, je n’avais pas beaucoup 
      vu Holmes. Mon mariage avait séparé le cours  
    • 2:01 | de nos vies. Toute mon attention se trouvait 
      absorbée par mon bonheur personnel, si complet,  
    • 2:08 | ainsi que par les mille petits soucis qui 
      fondent sur l’homme qui se crée un vrai   foyer. De son côté, Holmes s’était isolé dans 
      notre meublé de Baker Street ; son goût pour  
    • 2:19 | la bohème s’accommodait mal de toute forme 
      de société ; enseveli sous de vieux livres,  
    • 2:24 | il alternait la cocaïne et l’ambition : il ne 
      sortait de la torpeur de la drogue que pour se  
    • 2:30 | livrer à la fougueuse énergie de son tempérament. 
      Il était toujours très attiré par la criminologie,  
    • 2:37 | aussi occupait-il ses dons exceptionnels à 
      dépister quelque malfaiteur et à élucider des  
    • 2:43 | énigmes que la police officielle désespérait 
      de débrouiller. Divers échos de son activité  
    • 2:49 | m’étaient parvenus par intervalles : notamment 
      son voyage à Odessa où il avait été appelé pour  
    • 2:54 | le meurtre des Trepoff, la solution qu’il apporta 
      au drame ténébreux qui se déroula entre les frères  
    • 3:00 | Atkinson de Trincomalee, enfin la mission qu’il 
      réussit fort discrètement pour la famille royale  
    • 3:06 | de Hollande. En dehors de ces manifestations de 
      vitalité, dont j’avais simplement connaissance  
    • 3:12 | par la presse quotidienne, j’ignorais 
      presque tout de mon ancien camarade et ami.
    • 3:17 | Un soir – c’était le vingt mars mil huit cent 
      quatre vingt huit – j’avais visité un malade et  
    • 3:24 | je rentrais chez moi (car je m’étais remis à la 
      médecine civile) lorsque mon chemin me fit passer  
    • 3:29 | par Baker Street. Devant cette porte dont 
      je n’avais pas perdu le souvenir et qui sera   toujours associée dans mon esprit au prélude 
      de mon mariage comme aux sombres circonstances  
    • 3:39 | de l’Étude en Rouge, je fus empoigné par le 
      désir de revoir Holmes et de savoir à quoi  
    • 3:46 | il employait ses facultés extraordinaires. Ses 
      fenêtres étaient éclairées ; levant les yeux,  
    • 3:53 | je distingue même sa haute silhouette mince qui 
      par deux fois se profila derrière le rideau.  
    • 3:59 | Il arpentait la pièce d’un pas rapide, impatient 
      ; sa tête était inclinée sur sa poitrine,  
    • 4:06 | ses mains croisées derrière son dos. Je 
      connaissais suffisamment son humeur et  
    • 4:12 | ses habitudes pour deviner qu’il avait repris son 
      travail. Délivré des rêves de la drogue, il avait  
    • 4:18 | dû se lancer avec ardeur sur une nouvelle affaire. 
      Je sonnai, et je fus conduit à l’appartement que  
    • 4:24 | j’avais jadis partagé avec lui. Il ne me prodigua 
      pas d’effusions. Les effusions n’étaient pas son  
    • 4:31 | fort. Mais il fut content, je crois, de me voir. 
      À peine me dit-il un mot. Toutefois son regard  
    • 4:38 | bienveillant m’indiqua un fauteuil ; il me tendit 
      un étui à cigares ; son doigt me désigna une cave  
    • 4:45 | à liqueurs et une bouteille d’eau gazeuse 
      dans un coin. Puis il se tint debout devant  
    • 4:51 | le feu et me contempla de haut en bas, de cette 
      manière pénétrante qui n’appartenait qu’à lui.
    • 4:57 | « Le mariage vous réussit 
      ! observa-t-il. Ma parole,   Watson, vous avez pris sept livres 
      et demie depuis que je vous ai vu.
    • 5:04 | – Sept, répondis-je. – Vraiment ? J’aurais cru un peu 
      plus. Juste un tout petit peu plus,  
    • 5:11 | j’imagine, Watson. Et vous avez 
      recommencé à faire de la clientèle,   à ce que je vois. Vous ne m’aviez pas dit que 
      vous aviez l’intention de reprendre le collier !
    • 5:22 | – Alors, comment le savez-vous ? – Je le vois ; je le déduis. Comment sais-je 
      que récemment vous vous êtes fait tremper,  
    • 5:28 | et que vous êtes nanti d’une bonne 
      maladroite et peu soigneuse ?
       
    • 5:33 | – Mon cher Holmes, dis-je, ceci est trop fort 
      ! Si vous aviez vécu quelques siècles plus tôt,  
    • 5:39 | vous auriez certainement été brûlé vif. Hé bien 
      ! oui, il est exact que jeudi j’ai marché dans  
    • 5:45 | la campagne et que je suis rentré chez moi en 
      piteux état ; mais comme j’ai changé de vêtement,  
    • 5:51 | je me demande comment vous avez pu le voir, 
      et le déduire. Quant à Mary-Jane, elle est  
    • 5:58 | incorrigible ! ma femme lui a donné ses huit 
      jours ; mais là encore, je ne conçois pas comment  
    • 6:03 | vous l’avez deviné. »Il rit sous cape et frotta 
      l’une contre l’autre ses longues mains nerveuses.
    • 6:09 | « C’est d’une simplicité enfantine, 
      dit-il. Mes yeux me disent que sur le  
    • 6:17 | côté intérieur de votre soulier gauche, juste 
      à l’endroit qu’éclaire la lumière du feu,   le cuir est marqué de six égratignures 
      presque parallèles ; de toute évidence,  
    • 6:27 | celles-ci ont été faites par quelqu’un qui a 
      sans précaution gratté autour des bords de la   semelle pour en détacher une croûte de boue. 
      D’où, voyez-vous, ma double déduction que vous  
    • 6:38 | êtes sorti par mauvais temps et que, pour nettoyer 
      vos chaussures, vous ne disposez que d’un spécimen  
    • 6:44 | très médiocre de la domesticité londonienne. 
      En ce qui concerne la reprise de votre activité  
    • 6:51 | professionnelle, si un gentleman qui entre ici, 
      introduit avec lui des relents d’iodoforme,  
    • 6:57 | arbore sur son index droit la trace noire du 
      nitrate d’argent, et porte un chapeau haut de  
    • 7:03 | forme pourvu d’une bosse indiquant l’endroit 
      où il dissimule son stéthoscope, je serais en  
    • 7:08 | vérité bien stupide pour ne pas l’identifier 
      comme un membre actif du corps médical. »
    • 7:14 | Je ne pus m’empêcher de rire devant l’aisance   avec laquelle il m’expliquait 
      la marche de ses déductions.
    • 7:20 | « Quand je vous entends me donner vos raisons, 
      lui dis-je, les choses m’apparaissent toujours  
    • 7:26 | si ridiculement simples qu’il me semble que je 
      pourrais en faire autant ; et cependant chaque  
    • 7:31 | fois que vous me fournissez un nouvel exemple 
      de votre manière de raisonner, je reste pantois  
    • 7:38 | jusqu’à ce que vous m’exposiez votre méthode. Mes 
      yeux ne sont-ils pas aussi bons que les vôtres ?
    • 7:44 | – Mais si ! répondit-il en allumant une 
      cigarette et en se jetant dans un fauteuil.  
    • 7:50 | Seulement vous voyez, et vous n’observez 
      pas. La distinction est claire. Tenez,  
    • 7:56 | vous avez fréquemment vu les marches qui 
      conduisent à cet appartement, n’est-ce pas ? – Fréquemment. – Combien de fois ?
    • 8:02 | – Je ne sais pas : des centaines de fois. – Bon. Combien y en a-t-il ?
    • 8:08 | – Combien de marches ? Je ne sais pas. – Exactement ! Vous n’avez pas observé. Et 
      cependant vous avez vu. Toute la question est  
    • 8:16 | là. Moi, je sais qu’il y a dix-sept marches, parce 
      que, à la fois, j’ai vu et observé. À propos,  
    • 8:25 | puisque vous vous intéressez à ces petits 
      problèmes et que vous avez été assez bon   pour relater l’une ou l’autre de mes modestes 
      expériences, peut-être vous intéresseriez-vous  
    • 8:34 | à ceci… – Il me tendit une feuille de papier 
      à lettres, épaisse et rose, qui se trouvait  
    • 8:40 | ouverte sur la table. – Je l’ai reçue au 
      dernier courrier, reprit-il. Lisez à haute  
    • 8:45 | voix. » La lettre n’était pas datée, et elle ne 
      portait ni signature ni adresse de l’expéditeur :
    • 8:52 | « On vous rendra visite ce soir à huit heures 
      moins le quart. Il s’agit d’un gentleman qui  
    • 8:59 | désire vous consulter sur une affaire de la 
      plus haute importance. Les récents services   que vous avez rendus à l’une des cours 
      d’Europe ont témoigné que vous êtes un  
    • 9:08 | homme à qui on peut se fier en sécurité pour des 
      choses capitales. Les renseignements sur vous,  
    • 9:14 | nous sont, de différentes sources, 
      venus. Soyez chez vous à cette heure-là,   et ne vous formalisez pas si 
      votre visiteur est masqué. »
    • 9:23 | « Voilà qui est mystérieux au possible ! dis-je. 
      À votre avis, qu’est-ce que ça signifie ?
    • 9:29 | – Je n’ai encore aucune donnée. Et bâtir une 
      théorie avant d’avoir des données est une erreur  
    • 9:34 | monumentale : insensiblement on se met à torturer 
      les faits pour qu’ils collent avec la théorie,  
    • 9:41 | alors que ce sont les théories qui doivent 
      coller avec les faits. Mais de la lettre   elle-même, que déduisez-vous ? J’examine 
      attentivement l’écriture, et le papier.
    • 9:51 | – Son auteur est sans doute assez fortuné,   remarquai-je en m’efforçant d’imiter la 
      méthode de mon camarade. Un tel papier  
    • 9:59 | coûte au moins une demi-couronne le paquet 
      : il est particulièrement solide, fort.
    • 10:05 | – Particulièrement : vous avez dit le 
      mot. Ce n’est pas un papier fabriqué   en Angleterre. Regardez-le en transparence. »
    • 10:13 | J’obéis, et je vis un grand E avec un petit g,   un P, et un grand G avec un petit 
      t, en filigrane dans le papier.
    • 10:23 | « Qu’est-ce que vous en pensez ? demanda Holmes. – Le nom du fabricant, probablement 
      ; ou plutôt son monogramme.
    • 10:31 | – Pas du tout. Le G avec le 
      petit t signifie Gesellschaft,   qui est la traduction allemande de « 
      Compagnie ». C’est l’abréviation courante,  
    • 10:41 | qui correspond à notre « Cie ». P, bien 
      sûr, veut dire « Papier ». Maintenant voici  
    • 10:47 | Eg. Ouvrons notre Informateur continental… »
      Il s’empara d’un lourd volume marron. « Eglow,  
    • 10:56 | Eglonitz… Nous y sommes : Egria, située dans une 
      région de langue allemande, en Bohême, pas loin  
    • 11:02 | de Carlsbad. “Célèbre parce que Wallensten 
      y trouva la mort, et pour ses nombreuses  
    • 11:08 | verreries et papeteries.” Ah, ah ! mon cher, qu’en 
      dites-vous ? Ses yeux étincelaient ; il souffla un  
    • 11:16 | gros nuage de fumée bleue et triomphale.– Le 
      papier a donc été fabriqué en Bohême, dis-je.
    • 11:21 | – En effet. Et l’auteur de la lettre 
      est un Allemand. Avez-vous remarqué la   construction particulière de la phrase : 
      “Les renseignements sur vous nous sont de  
    • 11:30 | différentes sources venus.” ? Ni un Français, ni 
      un Russe ne l’aurait écrite ainsi. Il n’y a qu’un  
    • 11:38 | Allemand pour être aussi discourtois avec ses 
      verbes. Il reste toutefois à découvrir ce que  
    • 11:44 | me veut cet Allemand qui m’écrit sur papier de 
      Bohême et préfère porter un masque plutôt que me  
    • 11:49 | laisser voir son visage. D’ailleurs le voici qui 
      arrive, sauf erreur, pour lever tous nos doutes. »
    • 11:56 | Tandis qu’il parlait, j’entendis des 
      sabots de chevaux, puis un grincement de  
    • 12:01 | roues contre la bordure du trottoir, enfin 
      un vif coup de sonnette. Holmes sifflota.
    • 12:08 | « D’après le bruit, deux chevaux !… Oui, 
      confirma-t-il après avoir jeté un coup d’œil  
    • 12:16 | par la fenêtre un joli petit landau, conduit par 
      une paire de merveilles qui valent cent cinquante  
    • 12:22 | guinées la pièce. Dans cette affaire, Watson, il 
      y a de l’argent à gagner, à défaut d’autre chose !
    • 12:29 | – Je crois que je ferais 
      mieux de m’en aller, Holmes. – Pas le moins du monde, docteur. Restez 
      à votre place. Sans mon historiographe,  
    • 12:38 | je suis un homme perdu. Et puis, l’affaire 
      promet ! Ce serait dommage de la manquer.
    • 12:43 | – Mais votre client… – Ne vous tracassez pas. Je puis avoir 
      besoin de vous, et lui aussi. Le voici.  
    • 12:52 | Asseyez-vous dans ce fauteuil, docteur, 
      et soyez attentif. » Un homme entra.  
    • 12:59 | Il ne devait pas mesurer moins de deux 
      mètres, et il était pourvu d’un torse et   de membres herculéens. Il était richement 
      vêtu : d’une opulence qui, en Angleterre,  
    • 13:10 | passait presque pour du mauvais goût. De lourdes 
      bandes d’astrakan barraient les manches et les  
    • 13:16 | revers de son veston croisé ; le manteau bleu 
      foncé qu’il avait jeté sur ses épaules était  
    • 13:21 | doublé d’une soie couleur de feu et retenu 
      au cou par une aigue-marine flamboyante. Des  
    • 13:29 | demi-bottes qui montaient jusqu’au mollet et dont 
      le haut était garni d’une épaisse fourrure brune  
    • 13:34 | complétaient l’impression d’un faste barbare. Il 
      tenait un chapeau à larges bords, et la partie  
    • 13:41 | supérieure de son visage était recouverte 
      d’un masque noir qui descendait jusqu’aux   pommettes ; il avait dû l’ajuster devant la porte, 
      car sa main était encore levée lorsqu’il entra.  
    • 13:52 | Le bas du visage révélait un homme énergique, 
      volontaire : la lèvre épaisse et tombante ainsi  
    • 13:58 | qu’un long menton droit suggéraient un caractère 
      résolu pouvant aller à l’extrême de l’obstination.
    • 14:06 | « Vous avez lu ma lettre ? 
      demanda-t-il d’une voix dure,   profonde, fortement timbrée d’un accent 
      allemand. Je vous disais que je viendrais…
    • 14:15 | Il nous regardait l’un après l’autre ; 
      évidemment il ne savait pas auquel s’adresser.
    • 14:20 | « Asseyez-vous, je vous prie, dit Holmes. 
      Voici mon ami et confrère, le docteur Watson,  
    • 14:27 | qui est parfois assez complaisant pour 
      m’aider. À qui ai-je l’honneur de parler ? – Considérez que vous parlez au comte von Kramm, 
      gentilhomme de Bohême. Dois-je comprendre que ce  
    • 14:39 | gentleman qui est votre ami est homme d’honneur 
      et de discrétion, et que je puis lui confier des  
    • 14:44 | choses de la plus haute importance ? Sinon, 
      je préférerais m’entretenir avec vous seul. »
    • 14:50 | Je me levai pour partir, mais Holmes me saisit 
      par le poignet et me repoussa dans le fauteuil.
    • 14:56 | « Ce sera tous les deux, ou personne 
      ! déclara-t-il. Devant ce gentleman,  
    • 15:01 | vous pouvez dire tout ce que 
      vous me diriez à moi seul. » Le comte haussa ses larges épaules.
    • 15:07 | « Alors je commence, dit-il, par vous 
      demander le secret le plus absolu pendant  
    • 15:12 | deux années ; passé ce délai, l’affaire 
      n’aura plus d’importance. Pour l’instant,  
    • 15:18 | je n’exagère pas en affirmant qu’elle risque 
      d’influer sur le cours de l’histoire européenne.
    • 15:23 | – Vous avez ma parole, dit Holmes. – Et la mienne.
    • 15:28 | – Pardonnez-moi ce masque, poursuivit notre 
      étrange visiteur. L’auguste personne qui  
    • 15:35 | m’emploie désire que son collaborateur 
      vous demeure inconnu, et je vous avouerai  
    • 15:40 | tout de suite que le titre sous lequel je me 
      suis présenté n’est pas exactement le mien.
    • 15:46 | – Je m’en doutais ! fit sèchement Holmes. – Les circonstances sont extrêmement 
      délicates. Il ne faut reculer devant  
    • 15:55 | aucune précaution pour étouffer tout germe de 
      ce qui pourrait devenir un immense scandale et  
    • 16:01 | compromettre gravement l’une des familles 
      régnantes de l’Europe. Pour parler clair,  
    • 16:07 | l’affaire concerne la grande maison d’Ormstein, 
      d’où sont issus les rois héréditaires de Bohême.
       
    • 16:13 | – Je le savais aussi, murmura Holmes en 
      s’installant dans un fauteuil et en fermant  
    • 16:19 | les yeux. » Notre visiteur contempla avec un 
      visible étonnement la silhouette dégingandée,  
    • 16:25 | nonchalante de l’homme qui lui avait été 
      sans nul doute dépeint comme le logicien   le plus incisif et le policier le plus dynamique 
      de l’Europe. Holmes rouvrit les yeux avec lenteur  
    • 16:37 | pour dévisager non sans impatience son client :« 
      Si Votre Majesté daignait condescendre à exposer  
    • 16:45 | le cas où elle se trouve, observa-t-il, 
      je serais plus à même de la conseiller. »
    • 16:52 | L’homme bondit hors de son fauteuil 
      pour marcher de long en large,   sous l’effet d’une agitation qu’il 
      était incapable de contrôler. Puis,  
    • 17:00 | avec un geste désespéré, il arracha le 
      masque qu’il portait et le jeta à terre. « Vous avez raison, s’écria-t-il. Je suis le roi. 
      Pourquoi m’efforcerais-je de vous le cacher ?
    • 17:13 | – Pourquoi, en effet ? dit Holmes presque à voix 
      basse. Votre Majesté n’avait pas encore prononcé  
    • 17:19 | une parole que je savais que j’avais en face de 
      moi Wilhelm Gottsreich Sigismond von Ormstein,  
    • 17:24 | grand-duc de Cassel-Falstein, 
      et roi héréditaire de Bohême. – Mais vous pouvez comprendre, reprit notre 
      visiteur étranger qui s’était rassis tout  
    • 17:33 | en passant sa main sur son front haut et 
      blanc, vous pouvez comprendre que je ne   suis pas habitué à régler ce genre d’affaires 
      par moi-même. Et pourtant il s’agit d’une chose  
    • 17:44 | si délicate que je ne pouvais la confier 
      à un collaborateur quelconque sans tomber  
    • 17:49 | sous sa coupe. Je suis venu incognito 
      de Prague dans le but de vous consulter. – Alors, je vous en prie, consultez 
      ! dit Holmes en refermant les yeux.
    • 17:58 | – En bref, voici les faits : 
      il y a environ cinq années,   au cours d’une longue visite à Varsovie, j’ai 
      fait la connaissance d’une aventurière célèbre,  
    • 18:08 | Irène Adler. Son nom vous 
      dit sûrement quelque chose. – S’il vous plaît, docteur, voudriez-vous regarder 
      sa fiche ? murmura Holmes sans ouvrir les yeux. »
    • 18:22 | Depuis plusieurs années, il avait 
      adopté une méthode de classement pour   collationner toutes les informations 
      concernant les gens et les choses,  
    • 18:30 | si bien qu’il était difficile de parler 
      devant lui d’une personne ou d’un fait   sans qu’il ne pût fournir aussitôt 
      un renseignement. Dans ce cas précis,  
    • 18:39 | je trouvai la biographie d’Irène Adler intercalée 
      entre celle d’un rabbin juif et celle d’un chef  
    • 18:45 | d’état-major qui avait écrit une monographie sur 
      les poissons des grandes profondeurs sous-marines.
    • 18:52 | « Voyons, dit Holmes. Hum ! 
      Née dans le New Jersey en mil  
    • 18:59 | huit cent cinquante-huit. Contralto… Hum ! La 
      Scala… Hum ! Prima donna à l’Opéra impérial de  
    • 19:07 | Varsovie… Oui ! Abandonne la scène… Ah ! Habite 
      à Londres… Tout à fait cela. À ce que je vois,  
    • 19:15 | Votre Majesté s’est laissé prendre aux filets 
      de cette jeune personne, lui a écrit quelques   lettres compromettantes, et serait aujourd’hui 
      désireuse qu’elles lui fussent restituées.
    • 19:26 | – Exactement. Mais comment… – Y a-t-il eu un mariage secret ?
    • 19:34 | – Non. – Pas de papiers, ni de certificats légaux ? – Aucun.
    • 19:39 | – Dans ce cas je ne comprends plus 
      votre Majesté. Si cette jeune personne  
    • 19:44 | essayait de se servir de vos lettres pour 
      vous faire chanter ou pour tout autre but,   comment pourrait-elle prouver 
      qu’elles sont authentiques ?
    • 19:52 | – Mon écriture… – Peuh, peuh ! Des faux ! – Mon papier à lettres personnel…
    • 19:58 | – Un vol ! – Mon propre sceau… – Elle l’aura imité !
    • 20:04 | – Ma photographie… – Elle l’a achetée ! – Mais nous avons été photographiés ensemble !
    • 20:12 | – Oh ! la la ! Voilà qui est très mauvais. 
      Votre Majesté a manqué de distinction.
    • 20:17 | – Elle m’avait rendu fou : j’avais perdu la tête ! – Vous vous êtes sérieusement compromis.
    • 20:23 | – À l’évoque, je n’étais que prince héritier. 
      J’étais jeune. Aujourd’hui je n’ai que trente ans.
    • 20:29 | – Il faut récupérer la photographie. – Nous avons essayé, nous n’avons pas réussi.
    • 20:35 | – Votre Majesté paiera. Il faut racheter. – Elle ne la vendra pas.
    • 20:41 | – La dérober, alors. – Cinq tentatives ont été effectuées. Deux 
      fois des cambrioleurs à ma solde ont fouillé  
    • 20:50 | sa maison de fond en comble. Une fois nous avons 
      tendu une véritable embuscade. Aucun résultat.
    • 20:57 | – Pas de trace de la photographie ? – Pas la moindre. » Holmes éclata de rire :
    • 21:04 | « Voilà un très joli petit problème ! dit-il. – Mais qui est très grave pour moi, 
      répliqua le roi sur un ton de reproche.
    • 21:14 | – Très grave, c’est vrai. Et que se 
      propose-t-elle de faire avec cette photographie ?
    • 21:21 | – Ruiner ma vie. – Mais comment ? – Je suis sur le point de me marier.
    • 21:26 | – Je l’ai entendu dire. – Avec Clotilde Lothman de Saxe-Meningen, 
      la seconde fille du roi de Scandinavie. Vous  
    • 21:35 | connaissez peut-être la rigidité des principes 
      de cette famille : la princesse elle-même est  
    • 21:40 | la délicatesse personnifiée. Si l’ombre d’un 
      doute plane sur ma conduite, tout sera rompu.
    • 21:46 | – Et Irène Adler ?
      – Menace de leur faire  
    • 21:52 | parvenir la photographie. Et elle le fera. Je 
      suis sûr qu’elle le fera ! Vous ne la connaissez  
    • 21:57 | pas : elle a une âme d’acier. Elle combine le 
      visage de la plus ravissante des femmes avec  
    • 22:03 | le caractère du plus déterminé des hommes. 
      Plutôt que de me voir marié avec une autre,  
    • 22:09 | elle irait aux pires extrémités : aux pires 
      !– Êtes-vous certain qu’elle ne l’a pas  
    • 22:15 | encore envoyée ?
      – Certain. – Pourquoi ? – Parce qu’elle a déclaré qu’elle 
      l’enverrait le jour où les fiançailles  
    • 22:21 | seraient publiées. Or elles seront 
      rendues publiques lundi prochain. – Oh ! mais nous avons encore trois 
      jours devant nous ! laissa tomber Holmes  
    • 22:30 | en étouffant un bâillement. Heureusement, 
      car j’ai pour l’heure une ou deux affaires  
    • 22:36 | importantes à régler. Votre 
      Majesté ne quitte pas Londres ? – Non. Vous me trouverez au Langham, 
      sous le nom de comte von Kramm.
    • 22:45 | – Alors je vous enverrai un mot pour vous 
      tenir au courant de la marche de l’affaire. – Je vous en prie. Je suis terriblement inquiet.
    • 22:53 | – Et, quant à l’argent ? – Je vous laisse carte blanche. – Absolument ?
    • 22:58 | – Je donnerais l’une des provinces de mon 
      royaume en échange de cette photographie. – Et pour les frais immédiats ? »
    • 23:05 | Le roi chercha sous son manteau une lourde bourse 
      en peau de chamois et la déposa sur la table.
    • 23:11 | « Elle contient trois cents livres sterling 
      en or, et sept cents en billets, dit-il. »
    • 23:18 | Holmes rédigea un reçu sur une feuille 
      de son carnet, et le lui tendit. « Et l’adresse de la demoiselle ? demanda-t-il.
    • 23:25 | – Briony Lodge, Serpentine Avenue, Saint John’s 
      Wood. Holmes la nota, avant d’interroger :
    • 23:33 | – Une autre question : la 
      photographie est format album ? – Oui. – Bien. Bonne nuit, Majesté. J’ai confiance. 
      Nous aurons bientôt d’excellentes nouvelles à  
    • 23:44 | vous communiquer… Et à vous aussi, 
      bonne nuit, Watson ! ajouta-t-il,   lorsque les roues du landau royal s’ébranlèrent 
      pour descendre la rue. Si vous avez la gentillesse  
    • 23:55 | de passer ici demain après-midi à trois 
      heures, je serai heureux de bavarder un   peu avec vous. »
      Chapitre deuxième.
    • 24:06 | À trois heures précises, j’étais à Baker Street, 
      mais Holmes n’était pas encore de retour. La  
    • 24:13 | logeuse m’indiqua qu’il était sorti un peu après 
      huit heures du matin. Je m’assis au coin du feu,  
    • 24:19 | avec l’intention de l’attendre aussi longtemps 
      qu’il le faudrait. Déjà cette histoire me  
    • 24:24 | passionnait : elle ne se présentait pas sous 
      l’aspect lugubre des deux crimes que j’ai déjà  
    • 24:29 | relatés : toutefois sa nature même ainsi que la 
      situation élevée de son héros lui conféraient  
    • 24:35 | un intérêt spécial. Par ailleurs, la manière 
      qu’avait mon ami de maîtriser une situation et  
    • 24:41 | le spectacle de sa logique incisive, aiguë, me 
      procuraient un vif plaisir : j’aimais étudier  
    • 24:48 | son système de travail et suivre de près 
      les méthodes (subtiles autant que hardies)  
    • 24:53 | grâce auxquelles il désembrouillait 
      les écheveaux les plus inextricables.   J’étais si accoutumé à ses succès que 
      l’hypothèse d’un échec ne m’effleurait même pas.
    • 25:04 | Il était près de quatre heures quand la porte 
      s’ouvrit pour laisser pénétrer une sorte de  
    • 25:09 | valet d’écurie qui semblait pris de boisson : 
      rougeaud, hirsute, il étalait de gros favoris, et  
    • 25:16 | ses vêtements étaient minables. L’étonnant talent 
      de mon ami pour se déguiser m’était connu, mais  
    • 25:22 | je dus le regarder à trois reprises avant d’être 
      sûr que c’était bien lui. Il m’adressa un signe  
    • 25:28 | de tête et disparut dans sa chambre, d’où il 
      ressortit cinq minutes plus tard, habillé comme   à son ordinaire d’un respectable costume de 
      tweed. Il plongea les mains dans ses poches,  
    • 25:38 | allongea les jambes devant le feu, et partit 
      d’un joyeux rire qui dura plusieurs minutes.
    • 25:44 | « Hé bien ! ça alors ! s’écria-t-il. »
    • 25:52 | Il suffoquait ; il se reprit à rire, et 
      il rit de si bon cœur qu’il dut s’étendre,  
    • 25:57 | à court de souffle, sur son canapé. « Que se passe-t-il ? – C’est trop drôle ! Je parie 
      que vous ne devinerez jamais  
    • 26:05 | comment j’ai employé ma matinée 
      ni ce que j’ai fini par faire. – Je ne sais pas… Je suppose que 
      vous avez surveillé les habitudes  
    • 26:13 | et peut-être la maison de 
      mademoiselle Irène Adler. – C’est vrai ! Mais la suite n’a pas été banale. 
      Je vais tout vous raconter. Ce matin, j’ai quitté  
    • 26:24 | la maison un peu après huit heures, déguisé en 
      valet d’écurie cherchant de l’embauche. Car entre  
    • 26:31 | les hommes de chevaux, il existe une merveilleuse 
      sympathie, presque une franc-maçonnerie : si vous  
    • 26:37 | êtes l’un des leurs, vous saurez en un tournemain 
      tout ce que vous désirez savoir. J’ai trouvé  
    • 26:43 | de bonne heure Briony Lodge. Cette villa est 
      un bijou : située juste sur la route avec un  
    • 26:48 | jardin derrière ; deux étages ; une énorme serrure 
      à la porte ; un grand salon à droite, bien meublé,  
    • 26:55 | avec de longues fenêtres descendant presque 
      jusqu’au plancher et pourvues de ces absurdes  
    • 27:02 | fermetures anglaises qu’un enfant pourrait ouvrir. 
      Derrière, rien de remarquable, sinon une fenêtre  
    • 27:08 | du couloir qui peut être atteinte du toit de la 
      remise. J’ai fait le tour de la maison, je l’ai  
    • 27:14 | examinée sous tous les angles, sans pouvoir noter 
      autre chose d’intéressant. J’ai ensuite descendu  
    • 27:20 | la rue en flânant et j’ai découvert, comme je m’y 
      attendais, une écurie dans un chemin qui longe  
    • 27:27 | l’un des murs du jardin. J’ai donné un coup de 
      main aux valets qui bouchonnaient les chevaux : en  
    • 27:33 | échange, j’ai reçu une pièce de monnaie, un 
      verre de whisky, un peu de gros tabac pour  
    • 27:38 | bourrer deux pipes, et tous les renseignements 
      dont j’avais besoin sur mademoiselle Adler,   sans compter ceux que j’ai obtenus sur une 
      demi-douzaine de gens du voisinage et dont  
    • 27:47 | je me moque éperdument mais il fallait bien que 
      j’écoute aussi leurs biographies, n’est-ce pas ?
    • 27:53 | – Quoi, au sujet d’Irène Adler ? demandai-je – Oh ! elle a fait tourner toutes les têtes des 
      hommes de là-bas ! C’est la plus exquise des  
    • 28:01 | créatures de cette terre : elle vit paisiblement, 
      chante à des concerts, sort en voiture chaque  
    • 28:07 | jour à cinq heures, pour rentrer dîner à sept 
      heures précises, rarement à d’autres heures,  
    • 28:14 | sauf lorsqu’elle chante. Ne reçoit qu’un visiteur 
      masculin, mais le reçoit souvent. Un beau brun,  
    • 28:20 | bien fait, élégant ; il ne vient jamais moins 
      d’une fois par jour, et plutôt deux. C’est un  
    • 28:26 | monsieur Godfrey Norton, membre du barreau. Voyez 
      l’avantage qu’il y a d’avoir des cochers dans sa  
    • 28:32 | confidence ! Tous ceux-là le connaissaient 
      pour l’avoir ramené chacun une douzaine de   fois de Serpentine Avenue. Quand ils eurent 
      vidé leur sac, je fis les cent pas du côté de  
    • 28:42 | la villa tout en élaborant mon plan de campagne.
      « Ce Godfrey Norton était assurément un personnage  
    • 28:50 | d’importance dans notre affaire : un homme de loi 
      ! Cela s’annonçait mal. Quelle était la nature de  
    • 28:56 | ses relations avec Irène Adler, et pourquoi la 
      visitait-il si souvent ? Était-elle sa cliente,  
    • 29:03 | son amie, ou sa maîtresse ? En tant que cliente, 
      elle lui avait sans doute confié la photographie  
    • 29:09 | pour qu’il la garde. En tant que maîtresse, 
      c’était moins vraisemblable. De la réponse à cette  
    • 29:15 | question dépendait mon plan : continuerais-je à 
      travailler à Briony Lodge ? Ou m’occuperais-je  
    • 29:20 | plutôt de l’appartement que ce monsieur possédait 
      dans le quartier des avocats ?… Je crains de vous  
    • 29:26 | ennuyer avec ces détails, mais il faut bien que 
      je vous expose toutes mes petites difficultés  
    • 29:32 | si vous voulez vous faire une idée exacte de 
      la situation.– Je vous écoute attentivement.
    • 29:37 | – J’étais en train de peser le pour et 
      le contre dans ma tête quand un fiacre  
    • 29:42 | s’arrêta devant Briony Lodge ; un gentleman 
      en sortit – c’était un très bel homme, brun,  
    • 29:48 | avec un nez droit, des moustaches… De toute 
      évidence, l’homme dont on m’avait parlé. Il  
    • 29:55 | semblait très pressé, cria au cocher de 
      l’attendre, et s’engouffra à l’intérieur   dès que la bonne lui eut ouvert la porte 
      : visiblement il agissait comme chez lui…
    • 30:05 | « Il y avait une demi-heure qu’il 
      était arrivé ; j’avais pu l’apercevoir,  
    • 30:11 | par les fenêtres du salon, marchant dans la pièce 
      à grandes enjambées ; il parlait avec animation  
    • 30:16 | et il agitait ses bras. Elle, je ne l’avais pas 
      vue. Soudain il ressortit ; il paraissait encore  
    • 30:24 | plus nerveux qu’à son arrivée. En montant dans son 
      fiacre, il tira une montre en or de son gousset :
    • 30:30 | « – Filez comme le vent ! cria-t-il. D’abord chez   Gross et Hankey à Regent Street, 
      puis à l’église Sainte-Monique dans  
    • 30:38 | Edgware Road. Une demi-guinée pour boire 
      si vous faites la course en vingt minutes ! « Les voilà partis. Je me demande ce que je dois 
      faire, si je ne ferais pas mieux de les suivre,  
    • 30:48 | quand débouche du chemin un coquet petit landau 
      ; le cocher a son vêtement à demi boutonné,  
    • 30:54 | sa cravate sous l’oreille ; les attaches 
      du harnais sortent des boucles ; le landau  
    • 30:59 | n’est même pas arrêté qu’elle jaillit du 
      vestibule pour sauter dedans. Je ne l’ai  
    • 31:05 | vue que le temps d’un éclair, mais je peux 
      vous affirmer que c’est une fort jolie femme,  
    • 31:10 | et qu’un homme serait capable de 
      se faire tuer pour ce visage-là.
    • 31:16 | « – À l’église Sainte-Monique,   John ! crie-t-elle. Et un demi-souverain 
      si vous y arrivez en vingt minutes !
    • 31:24 | « C’est trop beau pour que je rate 
      l’occasion. J’hésite : vais-je courir   pour rattraper le landau et monter dedans, 
      ou me cacher derrière. Au même moment,  
    • 31:34 | voici un fiacre. Le cocher regarde à deux 
      fois le client déguenillé qui lui fait signe,  
    • 31:40 | mais je ne lui laisse pas le 
      temps de réfléchir, je saute : « – À l’église Sainte-Monique ! lui dis-je. Et un  
    • 31:48 | demi-souverain pour vous si vous 
      y êtes en moins de vingt minutes ! « Il était midi moins vingt-cinq ; naturellement, 
      ce qui se manigançait était clair comme le jour.
    • 31:59 | « Mon cocher fonça. Je ne crois pas que j’aie 
      jamais été conduit aussi vite, mais les autres  
    • 32:07 | avaient pris de l’avance. Quand j’arrive, le 
      fiacre et le landau sont arrêtés devant la porte,  
    • 32:14 | leurs chevaux fument. Moi, je paie mon 
      homme et me précipite dans l’église. Pas une  
    • 32:20 | âme à l’intérieur, sauf mes deux poursuivis 
      et un prêtre en surplis qui semblent discuter  
    • 32:26 | ferme. Tous trois se tiennent debout 
      devant l’autel. Je prends par un bas-côté,  
    • 32:32 | et je flâne comme un oisif qui visite une 
      église. Tout à coup, à ma grande surprise,  
    • 32:38 | mes trois personnages se tournent vers moi, 
      et Godfrey Norton court à ma rencontre.
    • 32:43 | « – Dieu merci ! s’écrie-t-il. Vous 
      ferez l’affaire. Venez ! Venez !
    • 32:52 | « – Pour quoi faire ? « – Venez, mon vieux ! Il ne nous reste plus 
      que trois minutes pour que ce soit légal.
    • 32:59 | « Me voilà à moitié entraîné vers l’autel 
      et, avant que je sache où j’en suis,  
    • 33:04 | je m’entends bredouiller des réponses qui 
      me sont chuchotées à l’oreille ; en fait,  
    • 33:09 | j’apporte ma garantie au sujet de choses dont 
      je suis très ignorant et je sers de témoin pour  
    • 33:15 | un mariage entre Irène Adler, demoiselle, et 
      Godfrey Norton, célibataire. La cérémonie se  
    • 33:23 | déroule en quelques instants ; après quoi je 
      me fais congratuler d’un côté par le conjoint,  
    • 33:29 | de l’autre par la conjointe, tandis que le 
      prêtre, en face, rayonne en me regardant.  
    • 33:34 | Je crois que c’est la situation la plus absurde 
      dans laquelle je me sois jamais trouvé ; lorsque  
    • 33:40 | je me la suis rappelée tout à l’heure, je n’ai 
      pu m’empêcher de rire à gorge déployée. Sans  
    • 33:45 | doute y avait-il un quelconque vice de forme 
      dans la licence de mariage, le prêtre devait   absolument refuser de consacrer l’union sans 
      un témoin, et mon apparition a probablement  
    • 33:55 | épargné au fiancé de courir les rues en quête 
      d’un homme valable. La fiancée m’a fait cadeau  
    • 34:01 | d’un souverain, que j’entends porter à ma chaîne 
      de montre en souvenir de cet heureux événement.
    • 34:06 | – L’affaire a pris une tournure tout   à fait imprévue, dis-je. Mais ensuite ?
      – Hé bien ! J’ai trouvé mes plans plutôt  
    • 34:16 | compromis. Tout donnait l’impression que le couple 
      allait s’envoler immédiatement ; des mesures  
    • 34:22 | aussi énergiques que promptes s’imposaient 
      donc. Cependant, à la porte de l’église,  
    • 34:28 | ils partirent chacun de leur côté : lui vers 
      son quartier, elle pour sa villa.« – Je sortirai  
    • 34:34 | à cinq heures comme d’habitude pour aller 
      dans le parc, lui dit-elle en le quittant. « Je n’entendis rien de plus. Ils se séparèrent,  
    • 34:43 | et moi, je m’en vais prendre 
      des dispositions personnelles. – Lesquelles ?
    • 34:49 | – D’abord quelques tranches de bœuf froid et un 
      verre de bière, répondit-il en sonnant. J’étais  
    • 34:55 | trop occupé pour songer à me nourrir, 
      et ce soir, je serai encore plus occupé,   selon toute vraisemblance. À propos, 
      docteur, j’aurais besoin de vos services.
    • 35:05 | – Vous m’en voyez réjoui. – Cela ne vous gênerait pas de violer la loi ?
    • 35:11 | – Pas le moins du monde. – Ni de risquer d’être arrêté ? – Non, si la cause est bonne.
    • 35:17 | – Oh ! la cause est excellente ! – Alors je suis votre homme. – J’étais sûr que je pourrais compter sur vous.
    • 35:23 | – Mais qu’est-ce que vous voulez au juste ? – Quand madame Turner aura apporté le 
      plateau, je vous expliquerai. Maintenant,  
    • 35:31 | ajouta-t-il en se jetant sur la simple collation 
      que sa propriétaire lui avait fait monter,  
    • 35:36 | je vais être obligé de parler la 
      bouche pleine car je ne dispose   pas de beaucoup de temps. Il est près de 
      cinq heures. Dans deux heures nous devons  
    • 35:45 | nous trouver sur les lieux de l’action. 
      Mademoiselle Irène, ou plutôt Madame,  
    • 35:51 | revient de sa promenade à sept heures. Il faut 
      que nous soyons à Briony Lodge pour la rencontrer.
    • 35:57 | – Et après, quoi ? – Laissez le reste à mon initiative. J’ai déjà   préparé ce qui doit arriver. Le seul 
      point sur lequel je dois insister,  
    • 36:06 | c’est que vous n’interviendrez à 
      aucun moment, quoi qu’il se passe. – Je resterai neutre ?
    • 36:14 | – Vous ne ferez rien, absolument 
      rien. Il y aura probablement pour   moi quelques désagréments légers à 
      encourir. Ne vous en mêlez point.  
    • 36:23 | Tout se terminera par mon transport dans 
      la villa. Quatre ou cinq minutes plus tard,   la fenêtre du salon sera ouverte. Vous devrez 
      vous tenir tout près de cette fenêtre ouverte.
    • 36:34 | – Oui. – Vous devrez me surveiller, car je serai visible. – Oui.
    • 36:39 | – Et quand je lèverai ma main… comme ceci… 
      vous lancerez dans la pièce, ce que je vous  
    • 36:46 | remettrai pour le lancer et, en même temps, 
      vous crierez au feu. Vous suivez bien ?
    • 36:52 | – Très bien. – Il n’y a rien là de formidable, dit-il 
      en prenant dans sa poche un long rouleau  
    • 36:59 | en forme de cigare. C’est une banale 
      fusée fumigène ; à chaque extrémité  
    • 37:04 | elle est garnie d’une capsule automatiquement 
      inflammable. Votre mission se réduit à ce que  
    • 37:11 | je vous ai dit. Quand vous crierez au 
      feu, des tas de gens crieront à leur   tour au feu. Vous pourrez alors vous 
      promener jusqu’au bout de la rue où  
    • 37:18 | je vous rejoindrai dix minutes plus tard. 
      J’espère que je me suis fait comprendre ? – J’ai à ne pas intervenir, à m’approcher 
      de la fenêtre, à guetter votre signal,  
    • 37:29 | à lancer à l’intérieur cet objet, puis à crier 
      au feu, et à vous attendre au coin de la rue.
    • 37:35 | – Exactement. – Vous pouvez donc vous reposer sur moi. – Parfait ! Il est presque temps que je me 
      prépare pour le nouveau rôle que je vais jouer. »
    • 37:45 | Il disparut dans sa chambre, et réapparut au 
      bout de quelques minutes sous l’aspect d’un  
    • 37:50 | clergyman non conformiste, aussi aimable 
      que simplet. Son grand chapeau noir,  
    • 37:56 | son ample pantalon, sa cravate blanche, 
      son sourire sympathique et tout son air   de curiosité bienveillante étaient dignes 
      d’un plus grand comédien. Holmes avait pas  
    • 38:06 | seulement changé de costume : son expression, 
      son allure, son âme même semblaient se modifier  
    • 38:12 | à chaque nouveau rôle. Le théâtre a perdu un 
      merveilleux acteur, de même que la science a  
    • 38:18 | perdu un logicien de premier ordre, quand il 
      s’est spécialisé dans les affaires criminelles.
    • 38:24 | Nous quittâmes Baker Street à six heures et 
      quart pour nous trouver à sept heures moins  
    • 38:30 | dix dans Serpentine Avenue. La nuit tombait 
      déjà. Les lampes venaient d’être allumées  
    • 38:36 | quand nous passâmes devant Briony Lodge. 
      La maison ressemblait tout à fait à celle  
    • 38:42 | que m’avait décrite Holmes, mais les alentours 
      n’étaient pas aussi déserts que je me l’étais  
    • 38:48 | imaginé : ils étaient pleins au contraire 
      d’une animation qu’on n’aurait pas espérée  
    • 38:55 | dans la petite rue d’un quartier tranquille. À un 
      angle, il y avait un groupe de pauvres hères qui  
    • 39:01 | fumaient et riaient ; non loin, un rémouleur 
      avec sa roue, puis deux gardes en flirt avec  
    • 39:07 | une nourrice ; enfin, plusieurs jeunes gens bien 
      vêtus, cigare aux lèvres, flânaient sur la route.
    • 39:13 | « Voyez ! observa Holmes tandis que 
      nous faisions les cent pas le long de   la façade de la villa. Ce mariage simplifie 
      plutôt les choses : la photographie devient  
    • 39:24 | maintenant une arme à double tranchant. 
      Il y a de fortes chances pour qu’elle ne   tienne pas plus à ce que monsieur Godfrey 
      Norton la voie, que notre client ne tient  
    • 39:33 | à ce qu’elle tombe sous les yeux de sa 
      princesse. Mais où la découvrirons-nous ?
    • 39:39 | – Oui. Où ?
      – Il est probable qu’elle  
    • 39:45 | ne la transporte pas avec elle, puisqu’il 
      s’agit d’une photographie format album,  
    • 39:50 | trop grande par conséquent pour qu’une dame 
      la dissimule aisément dans ses vêtements.  
    • 39:56 | Elle sait que le roi est capable de lui tendre une 
      embuscade et de la faire fouiller, puisqu’il l’a  
    • 40:02 | déjà osé. Nous pouvons donc tenir pour certain 
      qu’elle ne la porte pas sur elle.– Où, alors ?
    • 40:08 | – Elle a pu la mettre en sécurité chez 
      son banquier ou chez son homme de loi.   Cette double possibilité existe, mais je ne 
      crois ni à l’une ni à l’autre. Les femmes sont  
    • 40:19 | naturellement cachottières, et elles aiment 
      pratiquer elles-mêmes leur manie. Pourquoi   l’aurait-elle remise à quelqu’un ? Autant elle 
      peut se fier à bon droit à sa propre vigilance,  
    • 40:29 | autant elle a de motifs de se méfier des 
      influences, politiques ou autres, qui  
    • 40:36 | risqueraient de s’exercer sur un homme d’affaires. 
      Par ailleurs, rappelez-vous qu’elle a décidé  
    • 40:41 | de s’en servir sous peu : la photographie doit 
      donc se trouver à portée de sa main, chez elle.
    • 40:46 | – Mais elle a été cambriolée deux fois ! – Bah ! Les cambrioleurs sont passés à côté…
    • 40:52 | – Mais comment chercherez-vous ? – Je ne chercherai pas. – Alors ?… – Je me débrouillerai pour qu’elle me la montre.
    • 40:59 | – Elle refusera ! – Elle ne pourra pas faire autrement… 
      Mais j’entends le roulement de la  
    • 41:05 | voiture ; c’est son landau. À présent, 
      suivez mes instructions à la lettre. »
    • 41:10 | Tandis qu’il parlait, les lanternes latérales de 
      la voiture amorcèrent le virage dans l’avenue ;  
    • 41:16 | c’était un très joli petit landau ! Il roula 
      jusqu’à la porte de Briony Lodge ; au moment où il  
    • 41:23 | s’arrêtait, l’un des flâneurs du coin se précipita 
      pour ouvrir la portière dans l’espoir de recevoir  
    • 41:29 | une pièce de monnaie ; mais il fut écarté d’un 
      coup de coude par un autre qui avait couru dans   la même intention. Une violente dispute s’engagea 
      alors ; les deux gardes prirent parti pour l’un  
    • 41:40 | des vagabonds, et le rémouleur soutint l’autre de 
      la voix et du geste. Des coups furent échangés,  
    • 41:47 | et en un instant la dame qui avait sauté à bas de 
      la voiture se trouva au centre d’une mêlée confuse  
    • 41:53 | d’hommes qui se battaient à grands coups de poing 
      et de gourdin. Holmes, pour protéger la dame,  
    • 41:59 | se jeta parmi les combattants ; mais juste comme 
      il parvenait à sa hauteur, il poussa un cri et  
    • 42:06 | s’écroula sur le sol, le visage en sang. Lorsqu’il 
      tomba, les gardes s’enfuirent dans une direction,  
    • 42:13 | et les vagabonds dans la direction opposée ; les 
      gens mieux vêtus, qui avaient assisté à la bagarre  
    • 42:19 | sans s’y mêler, se décidèrent alors à porter 
      secours à la dame ainsi qu’au blessé. Irène Adler,  
    • 42:26 | comme je l’appelle encore, avait bondi sur 
      les marches ; mais elle demeura sur le perron   pour regarder ; son merveilleux visage profilait 
      beaucoup de douceurs sous l’éclairage de l’entrée.
    • 42:37 | « Est-ce que ce pauvre homme est 
      gravement blessé ? s’enquit-elle.
    • 42:42 | – Il est mort ! crièrent plusieurs voix. – Non, non, il vit encore ! hurla quelqu’un. Mais 
      il mourra sûrement avant d’arriver à l’hôpital.
    • 42:53 | – Voilà un type courageux ! dit une femme.   Ils auraient pris à la dame sa bourse 
      et sa montre s’il n’était pas intervenu.  
    • 43:02 | C’était une bande, oui ! et une rude 
      bande ! Ah ! il se ranime maintenant…
    • 43:09 | – On ne peut pas le laisser dans la rue. 
      Peut-on le transporter chez vous, madame ?
    • 43:14 | – Naturellement ! Portez-le dans le salon ; il y a   un lit de repos confortable. 
      Par ici, s’il vous plaît ! »
    • 43:22 | Lentement, avec une grande solennité, il fut 
      transporté à l’intérieur de Briony Lodge et  
    • 43:29 | déposé dans la pièce principale : de mon poste 
      près de la fenêtre, j’observai les allées et  
    • 43:34 | venues. Les lampes avaient été allumées, mais 
      les stores n’avaient pas été tirés, si bien  
    • 43:41 | que je pouvais apercevoir Holmes étendu sur le 
      lit. J’ignore s’il était à cet instant, lui,  
    • 43:47 | bourrelé de remords, mais je sais bien que moi, 
      pour ma part, je ne m’étais jamais senti aussi  
    • 43:54 | honteux que quand je vis quelle splendide créature 
      était la femme contre laquelle nous conspirions,  
    • 44:00 | et quand j’assistai aux soins pleins de grâce et 
      de bonté qu’elle prodiguait au blessé. Pourtant  
    • 44:07 | ç’aurait été une trahison (et la plus noire) à 
      l’égard de Holmes si je m’étais départi du rôle  
    • 44:14 | qu’il m’avait assigné. J’endurcis donc mon cœur 
      et empoignai ma fusée fumigène. « Après tout,  
    • 44:22 | me dis-je, nous ne lui faisons aucun mal, et nous 
      sommes en train de l’empêcher de nuire à autrui. »
    • 44:29 | Holmes s’était mis sur son séant, 
      et je le vis s’agiter comme un homme   qui manque d’air. Une bonne courut 
      ouvrir la fenêtre. Au même moment,  
    • 44:39 | il leva la main : c’était le signal. Je 
      jetai ma fusée dans la pièce et criai :
    • 44:44 | « Au feu ! » Le mot avait à peine jailli de 
      ma gorge que toute la foule des  
    • 44:50 | badauds qui stationnaient devant la 
      maison, reprit mon cri en chœur : « Au feu ! »
      Des nuages d’une fumée épaisse  
    • 45:00 | moutonnaient dans le salon avant de s’échapper 
      par la fenêtre ouverte. J’aperçus des silhouettes  
    • 45:06 | qui couraient dans tous les sens ; puis j’entendis 
      la voix de Holmes affirmer que c’était une fausse  
    • 45:11 | alerte. Alors je me glissai parmi la foule et je 
      marchai jusqu’au coin de la rue. Au bout d’une  
    • 45:18 | dizaine de minutes, j’eus la joie de sentir le 
      bras de mon ami sous le mien et de quitter ce  
    • 45:24 | mauvais théâtre. Il marchait rapidement 
      et en silence ; ce fut seulement lorsque  
    • 45:29 | nous empruntâmes l’une des paisibles petites 
      rues qui descendent vers Edgware Road qu’il se  
    • 45:36 | décida à parler.« Vous avez très bien travaillé, 
      docteur ! me dit-il. Rien n’aurait mieux marché.
    • 45:43 | – Vous avez la photographie ? – Je sais où elle est. – Et comment l’avez-vous appris ?
    • 45:48 | – Elle me l’a montrée, comme 
      je vous l’avais annoncé. – Je n’y comprends goutte, Holmes. – Je n’ai pas l’intention de 
      jouer avec vous au mystérieux,  
    • 45:57 | répondit-il en riant. L’affaire fut tout 
      à fait simple. Vous, bien sûr, vous avez  
    • 46:02 | deviné que tous les gens de la rue étaient mes 
      complices : je les avais loués pour la soirée.
    • 46:08 | – Je l’avais deviné… à peu près. – Quand se déclencha la bagarre, j’avais de 
      la peinture rouge humide dans la paume de ma  
    • 46:16 | main. Je me suis précipité, je suis tombé, 
      j’ai appliqué ma main contre mon visage,  
    • 46:21 | et je suis devenu le piteux spectacle que vous 
      avez eu sous les yeux. C’est une vieille farce.
    • 46:26 | – Ça aussi, je l’avais soupçonné ! – Ils m’ont donc transporté chez elle ; comment 
      aurait-elle pu refuser de me laisser entrer ? Que  
    • 46:35 | pouvait-elle objecter ? J’ai été conduit dans son 
      salon, qui était la pièce, selon moi, suspecte.  
    • 46:41 | C’était ou le salon ou sa chambre, et j’étais 
      résolu à m’en assurer alors j’ai été couché  
    • 46:47 | sur un lit, j’ai réclamé un peu d’air, on a dû 
      ouvrir la fenêtre, et vous avez eu votre chance.
    • 46:53 | – Comment cela vous a-t-il aidé ? – C’était très important ! Quand une 
      femme croit que le feu est à sa maison,  
    • 47:01 | son instinct lui commande de courir vers 
      l’objet auquel elle attache la plus grande   valeur pour le sauver des flammes. Il s’agit 
      là d’une impulsion tout à fait incontrôlable,  
    • 47:11 | et je m’en suis servi plus d’une fois : 
      tenez, dans l’affaire du château d’Arnsworth,  
    • 47:16 | et aussi dans le scandale de la substitution 
      de Darlington. Une mère se précipite vers son  
    • 47:21 | enfant ; une demoiselle vers son coffret à 
      bijoux. Quant à notre dame d’aujourd’hui,  
    • 47:27 | j’étais bien certain qu’elle ne possédait 
      chez elle rien de plus précieux que ce dont  
    • 47:32 | nous étions en quête. L’alerte fut admirablement 
      donnée. La fumée et les cris auraient brisé des  
    • 47:39 | nerfs d’acier ! Elle a magnifiquement réagi. La 
      photographie se trouve dans un renfoncement du mur  
    • 47:45 | derrière un panneau à glissières juste au-dessus 
      de la sonnette. Elle y fut en un instant et je pus  
    • 47:52 | apercevoir l’objet au moment où elle l’avait 
      à demi sorti. Quand je criai que c’était une  
    • 47:58 | fausse alerte, elle le replaça, ses yeux tombèrent 
      sur la fusée, elle courut au dehors, et je ne la  
    • 48:05 | revis plus. Je me mis debout, et après force 
      excuses, sortis de la maison. J’ai bien songé  
    • 48:12 | à m’emparer tout de suite de la photographie, 
      mais le cocher est entré ; il me surveillait de  
    • 48:18 | près : je crus plus sage de ne pas me risquer : un 
      peu trop de précipitation aurait tout compromis !
    • 48:24 | – Et maintenant ? demandai-je. – Pratiquement notre enquête est terminée. J’irai 
      demain lui rendre visite avec le roi et vous-même,  
    • 48:31 | si vous daignez nous accompagner. On nous 
      conduira dans le salon pour attendre la   maîtresse de maison ; mais il est probable que 
      quand elle viendra elle ne trouvera plus ni nous  
    • 48:40 | ni la photographie. Sa Majesté sera sans doute 
      satisfaite de la récupérer de ses propres mains.
    • 48:46 | – Et quand lui rendrons-nous visite ? – À huit heures du matin. Elle ne sera 
      pas encore levée, ni apprêtée, si bien  
    • 48:53 | que nous aurons le champ libre. Par ailleurs 
      il nous faut être rapides, car ce mariage peut  
    • 48:59 | modifier radicalement ses habitudes et son 
      genre de vie. Je vais télégraphier au roi. »
    • 49:05 | Nous étions dans Baker Street, arrêtés 
      devant la porte. Holmes cherchait sa   clé dans ses poches lorsqu’un passant lui lança :
    • 49:13 | « Bonne nuit, monsieur Sherlock Holmes ! » Il y avait plusieurs personnes 
      sur le trottoir ; ce salut semble  
    • 49:21 | venir néanmoins d’un jeune homme 
      svelte qui avait passé très vite. « Je connais cette voix, dit Holmes en regardant 
      la rue faiblement éclairée. Mais je me demande à  
    • 49:31 | qui diable elle appartient ! »
      Chapitre troisième.
    • 49:38 | Je dormis à Baker Street cette nuit-là 
      ; nous étions en train de prendre notre   café et nos toasts quand le roi 
      de Bohême pénétra dans le bureau.
    • 49:46 | « C’est vrai ? Vous l’avez eue ? cria-t-il en   empoignant Holmes par les deux épaules 
      et en le dévisageant intensément.
    • 49:54 | – Pas encore. – Mais vous avez bon espoir ?
    • 49:59 | – J’ai espoir. – Alors, allons-y. Je ne tiens plus en place.
    • 50:05 | – Il nous faut un fiacre. – Non ; mon landau attend en bas. – Cela simplifie les choses. »
    • 50:12 | Nous descendîmes et, une fois de plus, 
      nous reprîmes la route de Briony Lodge. « Irène Adler est mariée, annonça Holmes.
    • 50:21 | – Mariée ? Depuis quand ? – Depuis hier. – Mais à qui ?
    • 50:26 | – À un homme de loi qui s’appelle Norton. – Elle ne l’aime pas. J’en suis sûr !
    • 50:32 | – J’espère qu’elle l’aime. – Pourquoi l’espérez-vous ? – Parce que cela éviterait à votre Majesté de 
      redouter tout ennui pour l’avenir. Si cette  
    • 50:41 | dame aime son mari, c’est qu’elle n’aime pas 
      votre Majesté. Si elle n’aime pas votre Majesté,  
    • 50:47 | il n’y a aucune raison pour qu’elle se 
      mette en travers des plans de votre Majesté. – Vous avez raison. Et cependant… Ah ! je regrette  
    • 50:57 | qu’elle n’ait pas été de mon rang 
      ! Quelle reine elle aurait fait ! » Il tomba dans une rêverie maussade 
      qui dura jusqu’à Serpentine Avenue.
    • 51:07 | La porte de Briony Lodge était ouverte, et 
      une femme âgée se tenait sur les marches.  
    • 51:12 | Elle nous regarda descendre du 
      landau avec un œil sardonique. « Monsieur Sherlock Holmes, 
      je pense ? interrogea-t-elle.
    • 51:22 | – Je suis effectivement monsieur Holmes,   répondit mon camarade en la considérant 
      avec un étonnement qui n’était pas joué.
    • 51:30 | – Ma maîtresse m’a dit que vous viendriez 
      probablement ce matin. Elle est partie,  
    • 51:36 | avec son mari, au train de cinq heures 
      quinze à Charing Cross, pour le continent.
    • 51:42 | – Quoi ! s’écria Sherlock Holmes en reculant. 
      Voulez-vous dire qu’elle a quitté l’Angleterre ? »
    • 51:49 | Son visage était décomposé, blanc de déception 
      et de surprise. Elle ne reviendra jamais !
    • 51:56 | « Et les papiers ? gronda le roi. Tout est perdu ! – Nous allons voir… » Il bouscula la servante et se rua dans le 
      salon ; le roi et moi nous nous précipitâmes  
    • 52:05 | à sa suite. Les meubles étaient dispersés 
      à droite et à gauche, les étagères vides,  
    • 52:11 | les tiroirs ouverts : il était visible que la 
      dame avait fait ses malles en toute hâte avant   de s’enfuir. Holmes courut vers la sonnette, fit 
      glisser un petit panneau, plongea sa main dans le  
    • 52:22 | creux mis à découvert, retira une photographie et 
      une lettre. La photographie était celle d’Irène  
    • 52:28 | Adler elle-même en robe du soir. La lettre portait 
      la suscription suivante : « À Sherlock Holmes,  
    • 52:35 | qui passera prendre. » Mon ami déchira l’enveloppe 
      ; tous les trois nous nous penchâmes sur  
    • 52:41 | la lettre ; elle était datée de la veille à 
      minuit, et elle était rédigée en ces termes :
    • 52:47 | Mon cher monsieur Sherlock Holmes Vous avez réellement bien joué ! Vous m’avez 
      complètement surprise. Je n’avais rien soupçonné,  
    • 52:56 | même après l’alerte au feu. Ce n’est qu’ensuite, 
      lorsque j’ai réfléchi que je m’étais trahie  
    • 53:02 | moi-même, que j’ai commencé à m’inquiéter. 
      J’étais prévenue contre lui depuis plusieurs   mois. On m’avait informée que si le roi utilisait 
      un policier, ce serait certainement à vous qu’il  
    • 53:13 | ferait appel. Et on m’avait donné votre adresse. 
      Pourtant, avec votre astuce, vous m’avez amenée  
    • 53:21 | à vous révéler ce que vous désiriez savoir. 
      Lorsque des soupçons me sont venus, j’ai été  
    • 53:27 | prise de remords : penser du mal d’un clergyman 
      aussi âgé, aussi respectable, aussi galant !
    • 53:34 | Mais, vous le savez, j’ai été entraînée, moi 
      aussi, à jouer la comédie ; et le costume masculin  
    • 53:40 | m’est familier : j’ai même souvent profité de 
      la liberté d’allure qu’il autorise. Aussi ai-je  
    • 53:47 | demandé à John, le cocher, de vous surveiller 
      ; et moi, je suis montée dans ma garde-robe,  
    • 53:53 | j’ai enfilé mon vêtement de sortie, comme je 
      l’appelle, et je suis descendue au moment précis  
    • 53:58 | où vous vous glissiez dehors. Hé bien ! je vous ai 
      suivi jusqu’à votre porte, et j’ai ainsi acquis la  
    • 54:05 | certitude que ma personne intéressait vivement 
      le célèbre monsieur Sherlock Holmes. Alors,  
    • 54:11 | avec quelque imprudence, je vous ai souhaité une 
      bonne nuit, et j’ai couru conférer avec mon mari.  
    • 54:18 | Nous sommes tombés d’accord sur ceci : la fuite 
      était notre seule ressource pour nous défaire  
    • 54:23 | d’un adversaire aussi formidable. C’est pourquoi 
      vous trouverez le nid vide lorsque vous viendrez  
    • 54:29 | demain Quant à la photographie, que votre client 
      cesse de s’en inquiéter ! J’aime et je suis aimée.  
    • 54:36 | J’ai rencontré un homme meilleur que lui. Le roi 
      pourra agir comme bon lui semblera sans avoir rien  
    • 54:43 | à redouter d’une femme qu’il a cruellement 
      offensée. Je ne la garde par-devers moi que  
    • 54:49 | pour ma sauvegarde personnelle, pour conserver 
      une arme qui me protégera toujours contre les  
    • 54:55 | ennuis qu’il pourrait chercher à me causer dans 
      l’avenir. Je laisse ici une photographie qu’il lui  
    • 55:01 | plaira peut-être d’emporter. Et je demeure, cher 
      monsieur Sherlock Holmes, très sincèrement vôtre !
    • 55:07 | Irène Norton, née Adler.

      « Quelle femme ! Oh ! quelle  

    • 55:15 | femme ! s’écria le roi de Bohême quand nous 
      eûmes achevé la lecture de cette épître. Ne  
    • 55:20 | vous avais-je pas dit qu’elle était aussi prompte 
      que résolue ? N’aurait-elle pas été une reine  
    • 55:26 | admirable ? Quel malheur qu’elle ne soit pas de 
      mon rang !– D’après ce que j’ai vu de la dame,  
    • 55:33 | elle ne semble pas en vérité du même niveau que 
      votre Majesté ! répondit froidement Holmes. Je  
    • 55:40 | regrette de n’avoir pas été capable de mener 
      cette affaire à une meilleure conclusion. – Au contraire, cher monsieur ! cria le 
      roi. Ce dénouement m’enchante : je sais  
    • 55:49 | qu’elle tient toujours ses promesses ! 
      La photographie est à présent aussi en  
    • 55:56 | sécurité que si elle avait été jetée au feu. – Je suis heureux d’entendre 
      votre Majesté parler ainsi.
    • 56:04 | – J’ai contracté une dette immense envers 
      vous ! Je vous en prie ; dites-moi de  
    • 56:10 | quelle manière je peux vous 
      récompenser. Cette bague… » Il fit glisser de son doigt une émeraude 
      et la posa sur la paume ouverte de sa main.
    • 56:20 | « Votre Majesté possède quelque chose 
      que j’évalue à plus cher, dit Holmes. – Dites-moi quoi : c’est à vous.
    • 56:27 | – Cette photographie ! » Le roi le contempla avec ahurissement. « La photographie d’Irène ? 
      Bien sûr, si vous y tenez !
    • 56:37 | – Je remercie votre Majesté. Maintenant,   l’affaire est terminée. J’ai l’honneur de 
      souhaiter à votre Majesté une bonne matinée. »
    • 56:46 | Il s’inclina et se détourna sans remarquer 
      la main que lui tendait le roi. Bras dessus,  
    • 56:51 | bras dessous, nous regagnâmes Baker Street. Et voici pourquoi un grand scandale menaçait 
      le royaume de Bohême, et comment les plans  
    • 56:59 | de monsieur Sherlock Holmes furent déjoués par 
      une femme. Il avait l’habitude d’ironiser sur  
    • 57:04 | la rouerie féminine ; depuis ce jour il évite 
      de le faire. Et quand il parle d’Irène Adler,  
    • 57:11 | ou quand il fait allusion à sa photographie, 
      c’est toujours sous le titre très   honorable de la femme.
      La Ligue des rouquins.
    • 57:21 | Un jour de l’automne dernier, je m’étais rendu 
      chez mon ami Sherlock Holmes. Je l’avais trouvé  
    • 57:26 | en conversation sérieuse avec un gentleman d’un 
      certain âge, de forte corpulence, rubicond, et  
    • 57:33 | pourvu d’une chevelure d’un rouge flamboyant. Je 
      m’excusai de mon intrusion et j’allais me retirer,  
    • 57:38 | lorsque Holmes me tira avec vivacité dans 
      la pièce et referma la porte derrière moi. « Vous ne pouviez pas choisir un 
      moment plus propice pour venir me voir,  
    • 57:48 | mon cher Watson ! dit-il 
      avec une grande cordialité. – Je craignais de vous déranger en affaires.
    • 57:54 | – Je suis en affaires. Très en affaires. – Alors je vous attendrai à côté…
    • 57:59 | – Pas du tout… Ce gentleman, monsieur Wilson,   a été mon associé et il m’a aidé à résoudre 
      beaucoup de problèmes. Sans aucun doute il  
    • 58:08 | me sera d’une incontestable utilité 
      pour celui que vous me soumettez. » Le gentleman corpulent se souleva de 
      son fauteuil et me gratifia d’un bref  
    • 58:17 | salut ; une interrogation rapide brilla 
      dans ses petits yeux cernés de graisse.
    • 58:23 | « Essayez mon canapé, fit Holmes 
      en se laissant retomber dans son  
    • 58:29 | fauteuil. (Il rassembla les extrémités 
      de ses dix doigts comme il le faisait  
    • 58:34 | fréquemment lorsqu’il avait l’humeur 
      enquêteuse.) Je sais, mon cher Watson,   que vous partagez la passion que je porte à 
      ce qui est bizarre et nous entraîne au-delà  
    • 58:44 | des conventions ou de la routine quotidienne. Je 
      n’en veux pour preuve que votre enthousiasme à  
    • 58:52 | tenir la chronique de mes petites aventures… en 
      les embellissant parfois, ne vous en déplaise !
    • 58:58 | – Les affaires où vous avez été mêlé 
      m’ont beaucoup intéressé, c’est vrai !
    • 59:03 | – Vous rappelez-vous ce que je remarquais l’autre 
      jour ? C’était juste avant de nous plonger dans  
    • 59:08 | le très simple problème de Mademoiselle Mary 
      Sutherland… Je disais que la vie elle-même,  
    • 59:15 | bien plus audacieuse que n’importe 
      quelle imagination, nous pourvoit de   combinaisons extraordinaires et de faits très 
      étranges. Il faut toujours revenir à la vie !
    • 59:29 | – Proposition, que je me suis permis de contester… – Vous l’avez discutée, docteur ; mais vous 
      devrez néanmoins vous ranger à mon point de  
    • 59:37 | vue ! Sinon j’entasserai les preuves sous votre 
      nez jusqu’à ce que votre raison vacille et que  
    • 59:42 | vous vous rendiez à mes arguments… Cela dit, 
      Monsieur Jabez Wilson ici présent a été assez  
    • 59:50 | bon pour passer chez moi : il a commencé un récit 
      qui promet d’être l’un des plus sensationnels que  
    • 59:56 | j’aie entendus ces derniers temps. Ne m’avez-vous 
      pas entendu dire que les choses les plus étranges  
    • 1:00:02 | et pour ainsi dire uniques étaient très 
      souvent mêlées non à de grands crimes,  
    • 1:00:09 | mais à de petits crimes ? Et, quelquefois, là où 
      le doute était possible si aucun crime n’avait été  
    • 1:00:16 | positivement commis ? Jusqu’ici je suis incapable 
      de préciser si l’affaire en question annonce,  
    • 1:00:23 | ou non, un crime ; pourtant les circonstances 
      sont certainement exceptionnelles. Peut-être  
    • 1:00:30 | Monsieur Wilson aura-t-il la grande obligeance de 
      recommencer son récit ?… Je ne vous le demande pas  
    • 1:00:35 | uniquement parce que mon ami le docteur Watson n’a 
      pas entendu le début : mais la nature particulière  
    • 1:00:41 | de cette histoire me fait désirer avoir de votre 
      bouche un maximum de détails. En règle générale,  
    • 1:00:49 | lorsque m’est donnée une légère indication sur le 
      cours des événements, je puis me guider ensuite  
    • 1:00:55 | par moi-même : des milliers de cas semblables 
      me reviennent en mémoire. Mais je suis forcé de  
    • 1:01:01 | convenir en toute franchise qu’aujourd’hui 
      je me trouve devant un cas très à part. »
    • 1:01:07 | Le client corpulent bomba le torse avec 
      une fierté visible, avant de tirer de  
    • 1:01:13 | la poche intérieure de son pardessus un 
      journal sale et chiffonné. Tandis qu’il  
    • 1:01:18 | cherchait au bas de la colonne des petites 
      annonces, sa tête s’était inclinée en avant,   et je pus le regarder attentivement : tentant 
      d’opérer selon la manière de mon compagnon,  
    • 1:01:29 | je m’efforçai de réunir quelques remarques sur 
      le personnage d’après sa mise et son allure.
    • 1:01:35 | Mon inspection ne me procura pas beaucoup 
      de renseignements. Notre visiteur présentait   tous les signes extérieurs d’un commerçant 
      britannique moyen : il était obèse, il pontifiait,  
    • 1:01:46 | il avait l’esprit lent. Il portait un pantalon à 
      carreaux qui aurait fait les délices d’un berger  
    • 1:01:52 | (gris et terriblement ample), une redingote noire 
      pas trop propre et déboutonnée sur le devant,  
    • 1:01:59 | un gilet d’un brun douteux traversé d’une 
      lourde chaîne cuivrée, et un carré de métal  
    • 1:02:05 | troué qui trimballait comme un pendentif. De 
      plus, un haut-de-forme effiloché et un manteau  
    • 1:02:12 | jadis marron présentement pourvu d’un col de 
      velours gisaient sur une chaise. En résumé,  
    • 1:02:18 | à le regarder comme je le fis, cet homme 
      n’avait rien de remarquable, si ce n’étaient sa  
    • 1:02:24 | chevelure extra rouge et l’expression de chagrin 
      et de mécontentement qui se lisait sur ses traits.
    • 1:02:30 | L’œil vif de Sherlock Holmes 
      me surprit dans mon inspection,   et il secoua la tête en souriant lorsqu’il  
    • 1:02:37 | remarqua mon regard chargé de questions.
      « En dehors des faits évidents que Monsieur  
    • 1:02:43 | Wilson a quelque temps pratiqué le travail 
      manuel, qu’il prize, qu’il est franc-maçon,  
    • 1:02:49 | qu’il est allé en Chine, et qu’il a 
      beaucoup écrit ces derniers temps,   je ne puis déduire rien d’autre ! dit Holmes. »
      Monsieur Jabez Wilson sursauta dans son  
    • 1:02:59 | fauteuil ; il garda le doigt sur son journal, 
      mais il dévisagea mon camarade avec ahurissement.
    • 1:03:05 | « Comment diable savez-vous 
      tout cela, monsieur Holmes ? – Comment savez-vous, par exemple, que 
      j’ai pratiqué le travail manuel ? C’est  
    • 1:03:15 | vrai comme l’Évangile ! J’ai débuté dans la 
      vie comme charpentier à bord d’un bateau.
    • 1:03:20 | – Vos mains me l’ont dit, cher monsieur. 
      Votre main droite est presque deux fois plus  
    • 1:03:26 | large que la gauche. Vous avez travaillé avec 
      elle, et ses muscles ont pris de l’extension.
    • 1:03:32 | – Bon. Mais que je prize ? 
      Et que je suis franc-maçon ?
    • 1:03:38 | – Je ne ferai pas injure à votre intelligence 
      en vous disant comment je l’ai vu ; d’autant  
    • 1:03:44 | plus que, en contradiction avec 
      le règlement de votre ordre,   vous portez en guise d’épingle 
      de cravate un arc et un compas.
    • 1:03:51 | – Ah ! bien sûr ! Je l’avais oublié. 
      Mais pour ce qui est d’écrire ?
    • 1:04:00 | – Que peut indiquer d’autre cette manchette 
      droite si lustrée ? Et cette tache claire   près du coude gauche, à l’endroit où 
      vous posez votre bras sur votre bureau ?
    • 1:04:10 | – Soit. Mais la Chine ? – Légèrement au-dessus de votre poignet droit, 
      il y a un tatouage : le tatouage d’un poisson,  
    • 1:04:19 | qui n’a pu être fait qu’en Chine. J’ai un peu 
      étudié les tatouages, et j’ai même apporté  
    • 1:04:25 | ma contribution à la littérature qui s’est 
      occupée d’eux. Cette façon de teindre en rose  
    • 1:04:31 | délicat les écailles d’un poisson ne se retrouve 
      qu’en Chine. Quand, de surcroît, je remarque une  
    • 1:04:38 | pièce de monnaie chinoise pendue à votre chaîne 
      de montre, le doute ne m’est plus permis. »
    • 1:04:44 | Monsieur Jabez Wilson eut un rire gras : « Hé bien ! c’est formidable ! Au 
      début, j’ai cru que vous étiez un as,  
    • 1:04:53 | mais je m’aperçois que ça 
      n’était pas si malin, au fond ! – Je commence à me demander, Watson, dit Holmes, 
      si je n’ai pas commis une grave erreur en  
    • 1:05:03 | m’expliquant. Omne ignotum pro magnifico, vous 
      savez ? et ma petite réputation sombrera si je  
    • 1:05:10 | me laisse aller à ma candeur naturelle… Vous ne 
      pouvez pas trouver l’annonce, Monsieur Wilson ?
    • 1:05:16 | – Si, je l’ai à présent, répondit-il, avec 
      son gros doigt rougeaud posé au milieu de la  
    • 1:05:21 | colonne. La voici. C’est l’origine de 
      tout. Lisez-la vous-même, Monsieur. »
    • 1:05:28 | Je pris le journal et je lus : « À la Ligue des Rouquins. En considération 
      du legs de feu Ezechiah Hopkins, de Lebanon,  
    • 1:05:37 | Pennsylvanie, États-Unis d’Amérique, une nouvelle 
      vacance est ouverte qui permettrait à un membre  
    • 1:05:43 | de la Ligue de gagner un salaire de quatre 
      livres par semaine pour un emploi purement   nominal. Tous les rouquins sains de corps et 
      d’esprit, âgés de plus de vingt et un ans,  
    • 1:05:53 | peuvent faire acte de candidature. 
      Se présenter personnellement lundi,   à onze heures, à Monsieur Duncan Ross, aux bureaux 
      de la Ligue, sept, Pope’s Court, Fleet Street. »
    • 1:06:07 | « Qu’est-ce que ceci peut bien 
      signifier ? » articulai-je après   avoir relu cette annonce extraordinaire.
    • 1:06:12 | Holmes gloussa, et il se tortilla dans son 
      fauteuil : c’était chez lui un signe d’enjouement.
    • 1:06:18 | « Nous voici hors des sentiers battus, n’est-ce 
      pas ? Maintenant Monsieur Wilson, venons-en aux  
    • 1:06:25 | faits. Racontez-nous tout : sur vous-même, sur 
      votre famille et sur les conséquences qu’entraîna  
    • 1:06:31 | cette annonce sur votre existence. Docteur, 
      notez d’abord le nom du journal et la date.
    • 1:06:37 | – Morning Chronicle du onze août mil huit cent 
      quatre-vingt-dix. Il y a donc deux mois de cela.
    • 1:06:43 | – Parfait ! À vous, Monsieur Wilson. – Hé bien ! les choses sont exactement 
      celles que je viens de vous dire,  
    • 1:06:51 | Monsieur Holmes ! dit Jabez Wilson en 
      s’épongeant le front. Je possède une   petite affaire de prêts sur gages à Coburg 
      Square, près de la City. Ce n’est pas une  
    • 1:07:01 | grosse affaire : ces dernières années, elle m’a 
      tout juste rapporté de quoi vivre. J’avais pris  
    • 1:07:07 | avec moi deux commis ; mais à présent un seul 
      me suffit. Et je voudrais avoir une affaire  
    • 1:07:13 | qui marche pour le payer convenablement, car 
      il travaille à mi-traitement comme débutant. – Comment s’appelle cet obligeant 
      jeune homme ? s’enquit Holmes.
    • 1:07:21 | – Vincent Spaulding, et il n’est plus 
      tellement jeune. Difficile de préciser son  
    • 1:07:27 | âge !… Je ne pourrais pas souhaiter un meilleur 
      collaborateur, Monsieur Holmes. Et je sais très  
    • 1:07:33 | bien qu’il est capable de faire mieux, et 
      de gagner le double de ce que je lui donne.  
    • 1:07:39 | Mais après tout, s’il s’en contente, pourquoi 
      lui mettrais-je d’autres idées dans la tête ?
    • 1:07:45 | – C’est vrai : pourquoi ? Vous avez la 
      chance d’avoir un employé qui accepte  
    • 1:07:50 | d’être payé au-dessous du tarif ; à notre 
      époque il n’y a pas beaucoup d’employeurs  
    • 1:07:55 | qui pourraient en dire autant. Mais est-ce que 
      votre commis est tout aussi remarquable dans son  
    • 1:08:02 | genre, que l’annonce de tout à l’heure ?
      – Oh ! il a ses défauts, bien sûr ! dit  
    • 1:08:10 | Monsieur Wilson. Par exemple, je n’ai jamais 
      vu un pareil fanatique de la photographie. Il   disparaît soudain avec un appareil, alors qu’il 
      devrait plutôt chercher à enrichir son esprit,  
    • 1:08:19 | puis il revient, et c’est pour foncer dans 
      la cave, tel un lièvre dans son terrier,   où il développe ses photos. Voilà son 
      principal défaut ; mais dans l’ensemble  
    • 1:08:29 | il travaille bien. Je ne lui connais aucun 
      vice.– Il est encore avec vous, je présume ?
    • 1:08:36 | – Oui, Monsieur. Lui, plus une gamine 
      de quatorze ans qui nettoie et fait   un peu de cuisine. C’est tout ce qu’il y 
      a chez moi, car je suis veuf et je n’ai  
    • 1:08:45 | jamais eu d’enfants. Nous vivons tous trois 
      Monsieur, très paisiblement ; et au moins,  
    • 1:08:52 | à défaut d’autre richesse, nous 
      avons un toit et payons comptant. « Nos ennuis ont commencé avec cette 
      annonce. Spaulding est arrivé au bureau,  
    • 1:09:02 | il y a juste huit semaines aujourd’hui, 
      avec le journal, et il m’a dit : “Je voudrais bien être un 
      rouquin, Monsieur Wilson !
    • 1:09:10 | – Un rouquin ? et pourquoi ? lui ai-je demandé. – Parce qu’il y a un poste vacant à la Ligue des 
      rouquins et que le type qui sera désigné gagnera  
    • 1:09:19 | une petite fortune. J’ai l’impression qu’il 
      y a plus de postes vacants que de candidats,  
    • 1:09:25 | et que les administrateurs ne savent 
      pas quoi faire de l’argent du legs. Si  
    • 1:09:31 | seulement mes cheveux consentaient à changer de 
      couleur, ça serait une belle planque pour moi !
    • 1:09:37 | – Quoi ? quoi ? qu’est-ce que tu veux dire 
      ?… demandai-je. Parce que, Monsieur Holmes,  
    • 1:09:44 | je suis très casanier, moi ; et comme les affaires 
      viennent à mon bureau sans que j’aie besoin  
    • 1:09:49 | d’aller au-devant d’elles, la fin de la semaine 
      arrive souvent avant que j’aie mis un pied dehors.  
    • 1:09:55 | De cette façon je ne me tiens pas très au 
      courant de ce qui se passe à l’extérieur,   mais je suis toujours content 
      d’avoir des nouvelles.
    • 1:10:03 | – Jamais entendu parler de la Ligue des Rouquins 
      ? interroge Spaulding en écarquillant les yeux.
    • 1:10:09 | – Jamais ! – Eh bien ! ça m’épate ! En tout cas, vous 
      pourriez obtenir l’un des postes vacants.
    • 1:10:16 | – Et qu’est-ce que ça me rapporterait ? – Oh ! pas loin de deux cents livres 
      par an ! Et le travail est facile : il  
    • 1:10:25 | n’empêche personne de s’occuper 
      en même temps d’autre chose. » « Bon. Vous devinez que je dresse l’oreille 
      ; d’autant plus que depuis quelques années  
    • 1:10:35 | les affaires sont très calmes. Deux cents 
      livres de plus ? cela m’arrangerait bien !
    • 1:10:41 | “Vide ton sac ! dis-je à mon commis. – Voilà… (il me montre le journal et l’annonce). 
      Vous voyez bien qu’à la Ligue, il y a un poste  
    • 1:10:52 | vacant ; ils donnent même l’adresse où se 
      présenter. Pourtant que je me souvienne,  
    • 1:10:58 | la Ligue des rouquins a été fondée par un 
      millionnaire américain, du nom d’Ezechiah  
    • 1:11:03 | Hopkins. C’était un type qui avait des manies : il 
      avait des cheveux roux et il aimait bien tous les  
    • 1:11:09 | rouquins ; quand il mourut, on découvrit 
      qu’il avait laissé son immense fortune à   des curateurs qui avaient pour instruction de 
      fournir des emplois de tout repos aux rouquins.  
    • 1:11:19 | D’après ce que j’ai entendu dire, on gagne 
      beaucoup d’argent pour ne presque rien faire.
    • 1:11:25 | – Mais, dis-je, des tas et des tas 
      de rouquins vont se présenter ?
    • 1:11:30 | – Pas tant que vous pourriez le croire. D’ailleurs 
      c’est un job qui est pratiquement réservé aux  
    • 1:11:36 | Londoniens. L’Américain a démarré de Londres 
      quand il était jeune, et il a voulu témoigner  
    • 1:11:41 | sa reconnaissance à cette bonne vieille ville. 
      De plus, on m’a raconté qu’il était inutile de  
    • 1:11:48 | se présenter si l’on avait des cheveux d’un 
      roux trop clair ou trop foncé ; il faut avoir  
    • 1:11:53 | des cheveux vraiment rouges : rouges flamboyants, 
      ardents, brûlants ! Après tout, Monsieur Wilson,  
    • 1:11:59 | qu’est-ce que vous risquez à vous présenter ? Vous 
      n’avez qu’à y aller : toute la question est de   savoir si vous estimez que quelques centaines de 
      livres valent le dérangement d’une promenade. »
       
    • 1:12:11 | « C’est un fait, messieurs, dont vous pouvez 
      vous rendre compte : j’ai des cheveux d’une  
    • 1:12:16 | couleur voyante, mais pure. Il m’a donc semblé 
      que, dans une compétition entre rouquins,  
    • 1:12:23 | j’avais autant de chances que n’importe qui. 
      Vincent Spaulding paraissait si au courant que  
    • 1:12:29 | je me dis qu’il pourrait m’être utile : alors 
      je lui commandai de fermer le bureau pour la   journée et de venir avec moi. Un jour de congé 
      n’a jamais fait peur à un commis : nous partîmes  
    • 1:12:40 | donc tous les deux pour l’adresse indiquée 
      par le journal. Je ne reverrai certainement   jamais un spectacle pareil, Monsieur Holmes ! 
      Venus du nord, du sud, de l’est, de l’ouest,  
    • 1:12:53 | tous les hommes qui avaient une vague teinte de 
      roux dans leurs cheveux s’étaient précipités vers   la City. Fleet Street était bondé de rouquins, 
      Pope’s Court ressemblait à un chargement  
    • 1:13:03 | d’oranges. Je n’aurais pas cru qu’une simple 
      petite annonce déplacerait tant de gens ! Toutes  
    • 1:13:08 | les nuances étaient représentées : jaune paille, 
      citron, orange, brique, setter irlandais, argile,  
    • 1:13:17 | foie malade… Mais Spaulding avait raison : il n’y 
      en avait pas beaucoup à posséder une chevelure  
    • 1:13:24 | réellement rouge et flamboyante. Lorsque je 
      vis toute cette cohue, j’aurais volontiers  
    • 1:13:30 | renoncé ; mais Spaulding ne voulut rien entendre. 
      Comment se débrouilla-t-il pour me pousser,  
    • 1:13:38 | me tirer, me faire fendre la foule et m’amener 
      jusqu’aux marches qui conduisaient au bureau,  
    • 1:13:44 | je ne saurais le dire ! Dans l’escalier, le flot 
      des gens qui montaient pleins d’espérance côtoyait  
    • 1:13:50 | le flot de ceux qui redescendaient blackboulés 
      ; bientôt nous pénétrâmes dans le bureau.–  
    • 1:13:56 | C’est une aventure passionnante ! déclara 
      Holmes tandis que son client s’interrompait   pour rafraîchir sa mémoire à l’aide d’une 
      bonne prise de tabac. Je vous en prie,  
    • 1:14:05 | continuez votre récit. Vous ne pouvez pas 
      savoir à quel point vous m’intéressez !
    • 1:14:12 | – Dans le bureau, reprit Jabez Wilson, le mobilier 
      se composait de deux chaises de bois et d’une   table en sapin ; derrière cette table était 
      assis un petit homme ; il était encore plus  
    • 1:14:22 | rouquin que moi. À chaque candidat qui défilait 
      devant lui, il adressait quelques paroles,  
    • 1:14:28 | mais il s’arrangeait toujours pour trouver 
      un défaut éliminatoire. Obtenir un emploi  
    • 1:14:34 | ne paraissait pas du tout à la portée de 
      n’importe qui, à cette ligue ! Pourtant,   quand vint notre tour, le petit homme me fit 
      un accueil plus chaleureux qu’aux autres. Il  
    • 1:14:44 | referma la porte derrière nous ; nous eûmes 
      ainsi la possibilité de discuter en privé. « “Monsieur Jabez Wilson ambitionne, déclara mon 
      commis, d’obtenir le poste vacant à la Ligue.
    • 1:14:56 | – Ambition qui me semble très légitime ! répondit 
      l’autre. Il possède à première vue les qualités  
    • 1:15:03 | requises, et même je ne me rappelle pas 
      avoir vu quelque chose d’aussi beau !”
    • 1:15:08 | « Il recula d’un pas, pencha la tête de côté, et 
      contempla mes cheveux avec une sorte de tendresse.  
    • 1:15:15 | Je commençai à ne plus savoir où me mettre. 
      Tout à coup il plongea littéralement en avant,  
    • 1:15:21 | me secoua la main et, avec une chaleur 
      extraordinaire, me félicita de mon succès.
    • 1:15:27 | « “La moindre hésitation serait une injustice,   dit-il. Vous voudrez bien m’excuser, 
      cependant, si je prends cette précaution…”
    • 1:15:36 | « Il s’était emparé de ma tignasse,   et il la tirait si vigoureusement à deux mains 
      que je ne pus réprimer un hurlement de douleur.
    • 1:15:46 | « “Il y a de l’eau dans vos yeux, dit-il en 
      me relâchant. Tout est donc comme il faut que  
    • 1:15:52 | cela soit. Que voulez-vous ! la prudence 
      est nécessaire : deux fois nous avons été  
    • 1:15:58 | abusés par des perruques, et une fois par 
      une teinture… Je pourrais vous raconter   des histoires sur la poix de cordonnier qui 
      vous dégoûteraient de la nature humaine !”
    • 1:16:09 | « Il se pencha par la fenêtre pour 
      annoncer, du plus haut de savoir,  
    • 1:16:15 | que la place était prise. Un sourd 
      murmure de désappointement parcourut  
    • 1:16:21 | la foule qui s’égailla dans toutes les 
      directions. Quelques secondes plus tard,   il ne restait plus, dans Pope’s Court, en fait 
      de rouquins, que moi-même et mon directeur.
    • 1:16:32 | « “Je m’appelle Duncan Ross. Je suis moi-même 
      l’un des bénéficiaires du fonds qu’a laissé  
    • 1:16:38 | notre noble bienfaiteur. Êtes-vous marié, 
      Monsieur Wilson ? Avez-vous des enfants ?”
    • 1:16:44 | « Je répondis que je n’avais ni femme, ni 
      enfant. La satisfaction disparut de son visage.
    • 1:16:49 | « “Mon Dieu ! soupira-t-il. Voilà qui est 
      très grave ! Je suis désolé d’apprendre  
    • 1:16:56 | que vous n’avez ni femme ni enfants. 
      Le fonds est destiné, bien entendu,   non seulement à maintenir la race 
      des rouquins, mais aussi à aider à  
    • 1:17:05 | sa propagation et à son extension. C’est un 
      grand malheur que vous soyez célibataire !”
    • 1:17:10 | « Ma figure s’allongea, Monsieur Holmes ; 
      je crus que j’allais perdre cette place.   Après avoir médité quelques instants, il 
      me dit que néanmoins je demeurais agréé.
    • 1:17:20 | « “S’il s’agissait d’un autre, déclara-t-il,   je serais inflexible. Mais nous devons nous 
      montrer indulgents à l’égard d’un homme qui a  
    • 1:17:29 | de tels cheveux. Quand serez-vous 
      à même de prendre votre poste ? – Hé bien ! c’est un petit peu 
      délicat, car j’ai déjà une occupation.
       
    • 1:17:37 | – Oh ! ne vous tracassez pas à ce sujet, Monsieur 
      Wilson ! dit Vincent Spaulding. Je veillerai  
    • 1:17:46 | sur votre affaire à votre place.– Quelles 
      seraient mes heures de travail ? demandai-je.
    • 1:17:51 | – De dix heures à deux heures.” « Vous savez, Monsieur Holmes : les affaires d’un 
      prêteur sur gages se traitent surtout le soir,  
    • 1:18:01 | spécialement le jeudi et le vendredi, 
      qui précèdent le jour de la paie. C’est   pourquoi cela me convenait tout à fait de 
      gagner un peu d’argent le matin ! De plus,  
    • 1:18:11 | mon commis était un brave garçon, 
      sur qui je pouvais compter. « “D’accord pour les heures, 
      dis-je. Et pour l’argent ?
    • 1:18:19 | – Vous toucherez quatre livres par semaine. – Pour quel travail ?
    • 1:18:24 | – Le travail est purement nominal. – Qu’est-ce que vous entendez 
      par purement nominal ?
    • 1:18:29 | – Hé bien ! vous devrez être présent au bureau 
      pendant vos heures. Si vous sortez, le contrat  
    • 1:18:35 | sera automatiquement rompu sans recours. Le 
      testament est formel là-dessus. Pour peu que vous  
    • 1:18:41 | bougiez du bureau entre dix heures et deux heures, 
      vous ne vous conformeriez pas à cette condition.
    • 1:18:47 | – Il ne s’agit que de quatre heures par jour. 
      Je ne devrais donc même pas songer à sortir.
    • 1:18:53 | – Aucune excuse ne sera acceptée, précisa Monsieur 
      Duncan Ross : ni une maladie, ni votre affaire  
    • 1:19:02 | personnelle, ni rien ! Vous devrez rester 
      ici, faute de quoi vous perdrez votre emploi. – Et le travail ?
    • 1:19:08 | – Il consiste à recopier l’Encyclopédie 
      britannique. Le premier volume est là. À  
    • 1:19:13 | vous de vous procurer votre encre, 
      votre plume et votre papier. Nous   vous fournissons cette table et une 
      chaise. Serez-vous prêt demain ?
    • 1:19:22 | – Certainement. – Alors, au revoir, Monsieur Jabez 
      Wilson ; et encore une fois acceptez  
    • 1:19:28 | tous mes compliments pour la situation 
      importante que vous avez conquise !” « Il s’inclina en me congédiant. Me 
      voilà rentrant chez moi, accompagné  
    • 1:19:39 | de mon commis : je ne savais plus très bien ce 
      que je faisais ou disais, tant j’étais heureux !
    • 1:19:45 | « Toute la journée, j’ai tourné et retourné 
      l’affaire dans ma tête. Le soir, le cafard   m’a pris. À force de réfléchir, je m’étais en 
      effet persuadé que cette combinaison ne pouvait  
    • 1:19:56 | être qu’une mystification ou une supercherie 
      d’envergure, mais je ne distinguais pas dans quel  
    • 1:20:02 | but. Il me semblait incroyable que quelqu’un pût 
      laisser de semblables dispositions testamentaires,  
    • 1:20:08 | et impensable que des gens paient si cher 
      un travail aussi simple que de recopier  
    • 1:20:13 | l’Encyclopédie britannique. Vincent Spaulding fit 
      l’impossible pour me réconforter ; mais dans mon  
    • 1:20:20 | lit, je pris la décision de renoncer. Le lendemain 
      matin, toutefois, je me dis que ce serait trop  
    • 1:20:26 | bête de ne pas voir d’un peu plus près de quoi il 
      retournait. J’achetai donc une petite bouteille  
    • 1:20:32 | d’encre, une plume d’oie, quelques feuilles de 
      papier écolier, puis, je partis pour Pope’s Court.
    • 1:20:39 | « Hé bien ! je dois dire qu’à mon grand 
      étonnement tout se passa le plus correctement  
    • 1:20:44 | du monde. La table était dressée pour 
      me recevoir ; Monsieur Duncan Ross se  
    • 1:20:49 | trouvait là pour contrôler que je me mettais au 
      travail. Il me fit commencer par la lettre A,  
    • 1:20:56 | et me laissa à ma besogne. Pourtant il revint 
      me voir plusieurs fois pour le cas où j’aurais  
    • 1:21:02 | eu besoin de lui. À deux heures, il me 
      souhaita une bonne journée, me félicita  
    • 1:21:08 | pour le travail que j’avais abattu, et quand 
      je sortis, il referma à clé la porte du bureau.
    • 1:21:14 | « Ce manège se répéta tous les jours, 
      Monsieur Holmes. Chaque samedi,  
    • 1:21:19 | mon directeur m’apportait quatre souverains 
      d’or pour mon travail de la semaine. Le matin,   j’étais là à dix heures et je partais l’après-midi 
      à deux heures. Monsieur Duncan Ross espaça peu à  
    • 1:21:32 | peu ses visites : d’abord il ne vint plus qu’une 
      fois le matin ; au bout d’un certain temps il  
    • 1:21:39 | n’apparut plus du tout. Naturellement 
      je n’osais pas quitter la pièce un seul   instant : je ne savais jamais à quel moment il 
      arriverait ; l’emploi n’était pas compliqué,  
    • 1:21:50 | il me convenait à merveille : je ne 
      voulais pas risquer de le perdre. « Huit semaines s’écoulèrent ainsi. J’avais 
      écrit des tas de choses sur Abbé, Archer,  
    • 1:22:01 | Armure, Architecture, Attique, et 
      je comptais être mis bientôt sur   la lettre B. Je dépensai pas mal 
      d’argent pour mon papier écolier,  
    • 1:22:10 | et j’avais presque bourré une étagère de 
      mes grimoires, lorsque soudain tout cassa.
    • 1:22:15 | – Cassa ? – Oui, Monsieur ! Et pas plus 
      tard que ce matin. Je suis allé  
    • 1:22:21 | à mon travail comme d’habitude à dix 
      heures, mais la porte était fermée,   cadenassée : sur le panneau était fiché un petit 
      carré de carton. Le voici : lisez vous-même ! »
    • 1:22:33 | Il nous tendit un morceau de carton blanc, de 
      la taille d’une feuille de bloc-notes. Je lus :
    • 1:22:39 | « La Ligue des Rouquins est dissoute. Neuf octobre mil huit cent quatre-vingt-dix. »
    • 1:22:45 | Sherlock Holmes et moi considérâmes successivement 
      ce bref faire-part et le visage lugubre de Jabez  
    • 1:22:51 | Wilson, jusqu’à ce que l’aspect comique de 
      l’affaire vînt supplanter tous les autres : alors  
    • 1:22:57 | nous éclatâmes d’un rire qui n’en finissait plus.
      « Je regrette : je ne vois pas ce qu’il y a de si  
    • 1:23:04 | drôle ! s’écria notre client, que notre hilarité 
      fit rougir jusqu’à la racine de ses cheveux  
    • 1:23:10 | flamboyants. Si vous ne pouvez rien d’autre pour 
      moi que rire, j’irai m’adresser ailleurs.– Non,  
    • 1:23:19 | non ! cria Holmes en le repoussant dans le 
      fauteuil d’où il avait commencé à s’extraire.   Pour rien au monde je ne voudrais manquer cette 
      affaire : elle est… rafraîchissante ! Mais elle  
    • 1:23:30 | comporte, pardonnez-moi de m’exprimer ainsi, 
      des éléments plutôt amusants. Veuillez nous dire  
    • 1:23:37 | maintenant ce que vous avez fait lorsque 
      vous avez trouvé ce carton sur la porte.
    • 1:23:42 | – J’avais reçu un coup de massue, Monsieur. Je 
      ne savais pas à quel saint me vouer. Je fis le  
    • 1:23:49 | tour des bureaux voisins, mais tout le monde 
      ignorait la nouvelle. En fin de compte, je me  
    • 1:23:55 | rendis chez le propriétaire : c’est un comptable 
      qui habite au rez-de-chaussée ; je lui ai demandé  
    • 1:24:01 | s’il pouvait me dire ce qui était arrivé à la 
      Ligue des rouquins. Il me répondit qu’il n’avait   jamais entendu parler d’une semblable association. 
      Alors je lui demandai qui était Monsieur Duncan  
    • 1:24:12 | Ross. Il m’affirma que c’était la première 
      fois que ce nom était prononcé devant lui.
    • 1:24:18 | « “Voyons, lui dis-je : le 
      gentleman du numéro quatorze ! – Ah ! le rouquin ?
    • 1:24:23 | – Oui. – Oh ! fit-il, il s’appelle William Morris. 
      C’est un conseiller juridique : il se  
    • 1:24:31 | servait de cette pièce pour un usage 
      provisoire ; Je la lui avais louée   jusqu’à ce que ses nouveaux locaux 
      fussent prêts. Il a déménagé hier.
    • 1:24:39 | – Où pourrais-je le trouver ? – Oh ! à son nouveau bureau. J’ai 
      son adresse quelque part… Oui,  
    • 1:24:46 | dix-sept, King Edward Street, près de Saint-Paul. – Je courus, Monsieur Holmes ! Mais 
      quand j’arrivai à cette adresse,  
    • 1:24:54 | je découvris une fabrique 
      de rotules artificielles,   et personne ne connaissait ni Monsieur 
      William Morris, ni Monsieur Duncan Ross.”
    • 1:25:02 | – Et ensuite, qu’avez-vous fait ? demanda Holmes. – Je suis rentré chez moi à Saxe-Coburg 
      Square pour prendre l’avis de mon commis.  
    • 1:25:10 | Mais il se contenta de me répéter que, si 
      j’attendais, j’aurais des nouvelles par  
    • 1:25:16 | la poste. Alors ça ne m’a pas plu, Monsieur 
      Holmes ! Je ne tiens pas à perdre un emploi  
    • 1:25:22 | pareil sans me défendre… Comme j’avais entendu 
      dire que vous étiez assez bon pour conseiller  
    • 1:25:27 | des pauvres gens qui avaient besoin d’un 
      avis, je me suis rendu droit chez vous.
    • 1:25:33 | – Vous avez bien fait ! dit Holmes. 
      Votre affaire est exceptionnelle,  
    • 1:25:38 | et je serai heureux de m’en 
      occuper. D’après votre récit,   je crois possible que les suites soient plus 
      graves qu’on ne le croirait à première vue.
    • 1:25:47 | – Plus graves ! s’exclama Monsieur Jabez   Wilson. Quoi ! j’ai perdu cette 
      semaine quatre livres sterling…
    • 1:25:55 | – En ce qui vous concerne personnellement, observa 
      Holmes, je ne vois pas quel grief vous pourriez  
    • 1:26:01 | formuler contre cette ligue extraordinaire. Bien 
      au contraire ! Ne vous êtes-vous pas enrichi de  
    • 1:26:06 | quelque trente livres ? Et je ne parle pas des 
      connaissances que vous avez acquises gratuitement  
    • 1:26:12 | sur tous les sujets dont l’initiale était un A. 
      Ces gens de la Ligue ne vous ont lésé en rien.
    • 1:26:18 | – Non, Monsieur. Mais je tiens à apprendre la 
      vérité sur leur compte, qui ils sont, et pourquoi  
    • 1:26:25 | ils m’ont joué cette farce, car c’en est une ! 
      Ils se sont bien amusés pour trente-deux livres !
    • 1:26:31 | – Nous nous efforcerons donc d’éclaircir 
      à votre intention ces problèmes,   Monsieur Wilson. D’abord, une ou deux 
      questions, s’il vous plaît. Ce commis,  
    • 1:26:41 | qui vous a soumis le texte de l’annonce 
      depuis combien de temps l’employiez-vous ? – Un mois, à peu près, à l’époque.
    • 1:26:47 | – Comment l’avez-vous embauché ? – À la suite d’une petite annonce. – Fut-il le seul à se présenter ?
    • 1:26:53 | – Non, il y avait une douzaine de candidats. – Pourquoi l’avez-vous choisi ?
    • 1:27:00 | – Parce qu’il avait l’air débrouillard, et 
      qu’il consentait à entrer comme débutant. – En fait, à demi-salaire ?
    • 1:27:08 | – Oui. – Comment est-il fait, ce Vincent Spaulding ? – Il est petit, fortement 
      charpenté, très vif, chauve,  
    • 1:27:15 | bien qu’il n’ait pas trente ans. Sur le front 
      il a une tache blanche : une brûlure d’acide. »
    • 1:27:21 | Holmes se souleva de son fauteuil ; une 
      excitation considérable s’était emparée de lui.
    • 1:27:26 | « Je n’en pensais pas moins ! dit-il. 
      N’avez-vous pas observé que ses lobes  
    • 1:27:33 | sont percés comme par des boucles d’oreilles ? – Si, Monsieur. Il m’a dit qu’une sorcière 
      les lui avait trouées quand il était petit.
    • 1:27:41 | – Hum ! fit Holmes en retombant dans ses 
      pensées. Et il est encore à votre service ?
    • 1:27:46 | – Oh ! oui, Monsieur ! Je viens de le quitter. – Et pendant votre absence, 
      il a bien géré votre affaire ?
    • 1:27:55 | – Rien à dire là-dessus, Monsieur. D’ailleurs 
      il n’y a jamais grand-chose à faire le matin.
    • 1:28:00 | – Cela suffit, Monsieur Wilson. Je serai heureux 
      de vous faire connaître mon opinion d’ici un  
    • 1:28:06 | jour ou deux. Nous sommes aujourd’hui samedi. 
      J’espère que la conclusion interviendra lundi. »
    • 1:28:15 | Quand notre visiteur eut pris 
      congé, Holmes m’interrogea : « Hé bien ! Watson, qu’est-ce 
      que vous pensez de tout cela ?
    • 1:28:24 | – Je n’en pense rien, répondis-je franchement.   C’est une affaire fort mystérieuse.
      – En règle générale, dit Holmes,  
    • 1:28:33 | plus une chose est bizarre, moins elle comporte 
      finalement de mystères. Ce sont les crimes banals,  
    • 1:28:39 | sans traits originaux, qui sont vraiment 
      embarrassants : de même qu’un visage banal   est difficile à identifier. Mais il faut que je 
      règle rapidement cela.– Qu’allez-vous faire ?
    • 1:28:50 | – Fumer, répondit-il. C’est 
      le problème idéal pour trois   pipes, et je vous demande de ne pas me 
      distraire pendant cinquante minutes. »
    • 1:28:59 | Il se roula en boule sur son fauteuil, 
      avec ses genoux minces ramenés sous son   nez aquilin puis il demeura assis ainsi, 
      les yeux fermés ; sa pipe en terre noire  
    • 1:29:09 | proéminait comme le bec d’un oiseau étrange. 
      Je finis par conclure qu’il s’était endormi,  
    • 1:29:16 | et j’allais moi aussi faire un petit 
      somme quand il bondit hors de son   siège : à en juger par sa mine, il avait pris 
      une décision. Il posa sa pipe sur la cheminée.
    • 1:29:28 | « Il y a un beau concert cet après-midi à 
      Saint-James’s Hall, dit-il. Qu’en pensez-vous,  
    • 1:29:35 | Watson ? Vos malades pourront-ils se 
      passer de vos services quelques heures ? – Je suis libre aujourd’hui. Ma 
      clientèle n’est jamais très absorbante.
    • 1:29:45 | – Dans ce cas, prenez votre chapeau et partons. 
      D’abord pour un petit tour dans la City ; nous  
    • 1:29:51 | mangerons quelque chose en route. Il y a 
      beaucoup de musique allemande au programme,   et elle est davantage à mon goût que la musique 
      française ou italienne : elle est introspective,  
    • 1:30:03 | et j’ai grand besoin de m’introspecter. Venez ! » Nous prîmes le métro jusqu’à Aldergate. Une 
      courte marche nous mena à Saxe-Coburg Square,  
    • 1:30:12 | l’une des scènes où s’était déroulée l’histoire 
      peu banale que nous avions entendue. C’était une  
    • 1:30:18 | petite place de rien du tout, suant la misère sans 
      l’avouer tout à fait ; quatre rangées crasseuses  
    • 1:30:24 | de maisons de briques à deux étages contemplaient 
      une pelouse minuscule entourée d’une grille : un  
    • 1:30:30 | sentier herbeux et quelques massifs de lauriers 
      fanés y défendaient leur existence contre une  
    • 1:30:36 | atmosphère enfumée et ingrate. Trois boules 
      dorées et un écriteau marron avec Jabez Wilson  
    • 1:30:43 | écrit en lettres blanches, à l’angle d’une 
      maison, révélèrent le lieu où notre client   rouquin tenait boutique. Sherlock Holmes s’arrêta 
      devant la façade. Il pencha la tête de côté et la  
    • 1:30:55 | contempla ; entre ses paupières plissées, ses yeux 
      brillaient. Lentement, il remonta la rue puis la  
    • 1:31:01 | redescendit sans cesser de regarder les maisons, 
      comme s’il voulait en percer les murs. Finalement,  
    • 1:31:07 | il retourna vers la boutique du prêteur sur 
      gages ; il cogna vigoureusement deux ou trois  
    • 1:31:12 | fois le trottoir avec sa canne, avant d’aller à 
      la porte et d’y frapper. Presque instantanément,  
    • 1:31:19 | on ouvrit : un jeune garçon imberbe, à 
      l’aspect fort éveillé, le pria d’entrer.
    • 1:31:25 | « Merci, dit Holmes. Je voudrais 
      seulement que vous m’indiquiez,   s’il vous plaît, le chemin 
      pour regagner le Strand d’ici.
    • 1:31:33 | – La troisième à droite, et la quatrième à gauche,   répondit aussitôt le commis 
      en refermant la porte. »
    • 1:31:40 | « Il a l’esprit vif, ce type ! observa Holmes 
      quand nous nous fûmes éloignés. Selon moi, il est,  
    • 1:31:48 | au royaume de l’habileté, le quatrième 
      homme dans Londres ; quant à l’audace,  
    • 1:31:54 | il pourrait même prétendre à la troisième 
      place. J’ai déjà eu affaire à lui autrefois.
    • 1:32:00 | – De toute évidence, dis-je, le commis 
      de Monsieur Wilson tient un rôle  
    • 1:32:05 | important dans cette mystérieuse affaire 
      de la Ligue des rouquins. Je parierais que   vous n’avez demandé votre chemin que pour le voir.
    • 1:32:12 | – Pas lui. – Qui alors ? – Les genoux de son pantalon. – Ah !… Et qu’y avez-vous vu ?
    • 1:32:20 | – Ce que je m’attendais à voir. – Pourquoi avez-vous cogné le 
      trottoir avec votre canne ?
    • 1:32:27 | – Mon cher docteur, c’est l’heure d’observer,   non de parler. Nous sommes des espions en pays 
      ennemi. Nous avons appris quelque chose sur  
    • 1:32:35 | Saxe-Coburg Square. Explorons maintenant 
      les ruelles qui se trouvent derrière. »
    • 1:32:41 | La rue où nous nous retrouvâmes lorsque nous 
      eûmes contourné l’angle de ce Saxe-Coburg  
    • 1:32:47 | Square contrastait autant avec lui que les 
      deux faces d’un tableau. C’était l’une des  
    • 1:32:52 | artères principales où se déversait le trafic 
      de la City vers le nord et l’ouest. La chaussée  
    • 1:33:00 | était obstruée par l’énorme flot commercial qui 
      s’écoulait en un double courant : l’un allant vers  
    • 1:33:06 | la City, l’autre venant de la City. Nous avions 
      du mal à réaliser que d’aussi beaux magasins et  
    • 1:33:13 | d’aussi imposants bureaux s’adossaient à ce square 
      minable et crasseux que nous venions de quitter.
    • 1:33:19 | « Laissez-moi bien regarder, dit Holmes qui 
      s’était arrêté au coin pour observer. Je voudrais  
    • 1:33:25 | tout simplement me rappeler l’ordre des maisons 
      ici. Il y a Mortimer’s, le bureau de tabac,  
    • 1:33:31 | la boutique du marchand de journaux, la succursale 
      Coburg de la Banque de la City et de la Banlieue,  
    • 1:33:36 | le restaurant végétarien, et le dépôt de voitures 
      McFarlane. Ceci nous mène droit vers l’autre bloc.  
    • 1:33:44 | Voilà, docteur : le travail est fini, c’est 
      l’heure de nous distraire ! Un sandwich et   une tasse de café, puis en route vers le pays 
      du violon où tout est douceur, délicatesse,  
    • 1:33:54 | harmonie : là, il n’y aura pas de rouquins 
      pour nous assommer de devinettes. »
       
    • 1:34:01 | Mon ami était un mélomane enthousiaste ; il 
      exécutait passablement, et il composait des  
    • 1:34:08 | œuvres qui n’étaient pas dépourvues de mérite. 
      Tout l’après-midi, il resta assis sur son fauteuil  
    • 1:34:13 | d’orchestre ; visiblement, il jouissait du 
      bonheur le plus parfait ; ses longs doigts minces  
    • 1:34:20 | battaient de temps en temps la mesure ; un sourire 
      s’étalait sur son visage ; ses yeux exprimaient de  
    • 1:34:27 | la langueur et toute la poésie du rêve… Qu’ils 
      étaient donc différents des yeux de Holmes le  
    • 1:34:34 | limier, de Holmes l’implacable, l’astucieux, de 
      Holmes le champion des policiers ! Son singulier  
    • 1:34:41 | caractère lui permettait cette dualité. J’ai 
      souvent pensé que sa minutie et sa pénétration  
    • 1:34:48 | représentaient une sorte de réaction de défense 
      contre l’humeur qui le portait vers la poésie  
    • 1:34:54 | et la contemplation. L’équilibre de sa nature le 
      faisait passer d’une langueur extrême à l’énergie  
    • 1:35:00 | la plus dévorante. Je savais bien qu’il n’était 
      jamais si réellement formidable que certains  
    • 1:35:06 | soirs où il venait de passer des heures dans son 
      fauteuil parmi les improvisations ou ses éditions  
    • 1:35:11 | en gothique. Alors l’appétit de la chasse 
      s’emparait de lui, et sa logique se haussait  
    • 1:35:18 | au niveau de l’intuition : si bien que les gens 
      qui n’étaient pas familiarisés avec ses méthodes  
    • 1:35:23 | le regardaient de travers, avec méfiance, comme 
      un homme différent du commun des mortels.Quand  
    • 1:35:30 | je le vis ce soir-là s’envelopper de musique à 
      Saint-James’s Hall, je sentis que de multiples  
    • 1:35:36 | désagréments se préparaient pour ceux qu’il 
      s’était donné pour mission de pourchasser.
    • 1:35:41 | « Vous désirez sans doute rentrer chez vous, 
      docteur ? me demanda-t-il après le concert.
    • 1:35:50 | – Oui, ce serait aussi bien. – De mon côté, j’ai devant moi plusieurs heures 
      de travail. L’affaire de Coburg Square est grave.
    • 1:35:59 | – Grave ? – Un crime considérable se mijote. J’ai toutes   raisons de croire que nous pourrons le 
      prévenir. Mais c’est aujourd’hui samedi,  
    • 1:36:09 | et cela complique les choses. J’aurais 
      besoin de votre concours ce soir. – À quelle heure ?
    • 1:36:15 | – Dix heures ; ce sera assez tôt. – Je serai à Baker Street à dix heures.
    • 1:36:21 | – Très bien… Ah ! dites-moi, docteur : il se 
      peut qu’un petit danger nous menace ; alors,  
    • 1:36:29 | s’il vous plaît, mettez donc votre 
      revolver d’officier dans votre poche. »
    • 1:36:34 | Il me fit signe de la main, vira sur ses talons, 
      et disparut dans la foule. Je ne crois pas avoir  
    • 1:36:40 | un esprit plus obtus que la moyenne, mais j’ai 
      toujours été oppressé par le sentiment de ma  
    • 1:36:46 | propre stupidité au cours de mon commerce avec 
      Sherlock Holmes. Dans ce cas-ci j’avais entendu  
    • 1:36:52 | ce qu’il avait entendu, j’avais vu ce qu’il avait 
      vu ; et cependant !… Il ressortait de ses propos  
    • 1:36:59 | qu’il discernait non seulement ce qui s’était 
      passé, mais encore ce qui pouvait survenir, alors  
    • 1:37:04 | que, de mon point de vue, l’affaire se présentait 
      sous un aspect confus et grotesque. Tandis que  
    • 1:37:11 | je roulais vers ma maison de Kensington, je me 
      remémorai le tout, depuis l’extraordinaire récit  
    • 1:37:17 | du copieur roux de l’Encyclopédie britannique 
      jusqu’à notre visite à Saxe-Coburg Square,  
    • 1:37:23 | sans oublier la petite phrase de mauvais augure 
      qu’il m’avait lancée en partant. Qu’est-ce que  
    • 1:37:28 | c’était que cette expédition nocturne ? Pourquoi 
      devrais-je y participer armé ? Où irions-nous ? Et  
    • 1:37:36 | que ferions-nous ? Holmes m’avait indiqué que 
      le commis du prêteur sur gages était un as :  
    • 1:37:41 | un homme capable de jouer un jeu subtil 
      et dur. J’essayai de démêler cet écheveau  
    • 1:37:47 | mais j’y renonçai bientôt : après tout, la nuit 
      m’apporterait l’explication que je cherchais !
    • 1:37:54 | À neuf heures et quart, je sortis de chez 
      moi et, par le parc et Oxford Street, je me  
    • 1:38:00 | dirigeai vers Baker Street. Devant la porte, deux 
      fiacres étaient rangés. Passant dans le couloir,  
    • 1:38:06 | j’entendis au-dessus un bruit de voix : de fait, 
      quand j’entrai dans la pièce qui servait de bureau  
    • 1:38:13 | à Holmes, celui-ci était en conversation 
      animée avec deux hommes. J’en reconnus un  
    • 1:38:18 | aussitôt : c’était Peter Jones, officier 
      de police criminelle. L’autre était long  
    • 1:38:24 | et mince ; il avait le visage triste, un chapeau 
      neuf et une redingote terriblement respectable.
    • 1:38:30 | « Ah ! nous sommes au complet ! s’exclama 
      Holmes en prenant son lourd stick de chasse,  
    • 1:38:37 | Watson, je crois que vous connaissez Monsieur 
      Jones, de Scotland Yard ? Permettez-moi de  
    • 1:38:43 | vous présenter Monsieur Merryweather, qui va 
      nous accompagner dans nos aventures nocturnes.
    • 1:38:48 | – Vous voyez, docteur, dit Jones avec 
      l’air important qui ne le quittait jamais,  
    • 1:38:54 | encore une fois nous voici partant pour une 
      chasse à deux. Notre ami est merveilleux  
    • 1:39:00 | pour donner le départ. Il n’a besoin que d’un 
      vieux chien pour l’aider à dépister le gibier.
    • 1:39:05 | – J’espère, murmura lugubrement Monsieur 
      Merryweather, que nous trouverons en fin  
    • 1:39:10 | de compte autre chose qu’un canard sauvage.
      – Vous pouvez avoir pleine et entière confiance  
    • 1:39:17 | en Monsieur Holmes ! dit fièrement l’officier 
      de police. Il a ses petites méthodes qui sont,  
    • 1:39:24 | s’il me permet de l’avouer, un tout petit 
      peu trop théoriques et bizarres. mais  
    • 1:39:29 | c’est un détective-né. Il n’est pas 
      exagéré de dire qu’une fois ou deux,   notamment dans cette affaire de meurtre 
      à Brixton Road ou dans le trésor d’Agra,  
    • 1:39:39 | il a vu plus clair que la police officielle.– Oh ! 
      si vous êtes de cet avis, Monsieur Jones, tout est  
    • 1:39:46 | parfait ! s’écria l’étranger avec déférence. 
      Pourtant, je vous confesse que mon bridge me  
    • 1:39:51 | manque. C’est depuis vingt-sept ans la première 
      fois que je ne joue pas ma partie le samedi soir.
    • 1:39:56 | – Je crois que vous ne tarderez pas à 
      vous apercevoir, dit Holmes, que vous  
    • 1:40:02 | n’avez jamais joué aussi gros jeu ; la partie 
      de ce soir sera donc passionnante ! Pour vous,  
    • 1:40:09 | Monsieur Merryweather, il s’agit de quelque 
      trente mille livres. Pour vous Jones,  
    • 1:40:14 | il s’agit de l’homme que vous 
      voulez tant prendre sur le fait. – John Clay, assassin, voleur, faussaire, 
      faux-monnayeur. C’est un homme jeune,  
    • 1:40:25 | Monsieur Merryweather, et cependant il est à la 
      tête de sa profession. Il n’y a pas un criminel  
    • 1:40:31 | dans Londres à qui je passerais les menottes 
      avec plus de plaisir. Un type remarquable,  
    • 1:40:38 | ce John Clay ! Son grand-père était un 
      duc royal ; lui-même a fait ses études  
    • 1:40:44 | à Eton et à Oxford. Il a le cerveau aussi 
      agile que ses doigts ; à chaque instant,  
    • 1:40:50 | nous repérons sa trace, mais quant à trouver 
      l’homme ! Un jour, il fracturera un coffre  
    • 1:40:55 | en Écosse, et le lendemain il quêtera dans 
      les Cornouailles pour la construction d’un   orphelinat. Il y a des années que je le piste, 
      et je ne suis jamais parvenu à l’apercevoir !
    • 1:41:09 | – J’espère que j’aurai la joie 
      de vous le présenter cette nuit.   J’ai eu moi aussi affaire une ou 
      deux fois à Monsieur John Clay,  
    • 1:41:16 | et je vous concède que c’est un as. 
      Mais il est plus de dix heures : il faut   partir. Prenez tous deux le premier fiacre 
      ; Watson et moi suivrons dans le second. »
    • 1:41:26 | Tout au long de notre route, Sherlock 
      Holmes ne se montra guère enclin à la   conversation : du fond du fiacre, 
      il fredonnait les airs qu’il avait  
    • 1:41:35 | entendus l’après-midi. Nous nous engageâmes 
      dans un interminable labyrinthe de ruelles  
    • 1:41:41 | éclairées au gaz, jusqu’à ce que nous 
      nous retrouvions dans Farrington Street.
    • 1:41:46 | « Nous approchons ! constata mon ami. 
      Ce Merryweather est un directeur de  
    • 1:41:52 | banque et cette affaire l’intéresse 
      personnellement. J’ai pensé qu’il ne   serait pas mauvais d’avoir Jones avec nous 
      aussi. Ce n’est pas un mauvais bougre,  
    • 1:42:02 | quoique professionnellement je le considère 
      comme un imbécile. Mais il a une qualité  
    • 1:42:07 | positive : il est aussi courageux qu’un 
      bouledogue, et aussi tenace qu’un homard  
    • 1:42:13 | s’il pose ses pinces sur quelqu’un. Nous 
      voici arrivés : ils nous attendent. »
    • 1:42:20 | Nous avions atteint la même grande artère 
      populeuse où nous avions déambulé le matin.   Nous quittâmes nos fiacres et, 
      guidés par Monsieur Merryweather,  
    • 1:42:30 | nous nous engouffrâmes dans un passage étroit. 
      Il nous ouvrit une porte latérale. Au bout d’un  
    • 1:42:36 | couloir, il y avait une porte en fer massif. 
      Celle-ci aussi fut ouverte ; elle débouchait  
    • 1:42:42 | sur un escalier de pierre en colimaçon qui se 
      terminait sur une nouvelle porte formidable.  
    • 1:42:47 | Monsieur Merryweather s’arrêta pour allumer 
      une lanterne, et il nous mena vers un passage  
    • 1:42:53 | sombre, qui puait la terre mouillée. Encore 
      une porte, la troisième, et nous aboutîmes  
    • 1:42:59 | à une grande cave voûtée où étaient empilées tout 
      autour des caisses et des boîtes de grande taille.
    • 1:43:06 | « Par le haut, vous n’êtes pas trop 
      vulnérable ! remarqua Holmes en   levant la lanterne et en regardant autour de lui.
    • 1:43:13 | – Ni par le bas ! dit Monsieur 
      Merryweather en frappant de son   stick les dalles du sol… Mon Dieu ! 
      s’écria-t-il, elles sonnent creux…
    • 1:43:21 | – Je dois réellement vous prier de vous tenir un 
      peu plus tranquille, dit Holmes avec sévérité.  
    • 1:43:27 | Vous venez de compromettre le succès de notre 
      expédition. Pourrais-je vous demander d’être   assez bon pour vous asseoir sur l’une de ces 
      caisses et de ne vous mêler de rien ? » Le  
    • 1:43:37 | solennel Monsieur Merryweather se percha sur une 
      caisse, avec un air de dignité offensée. Holmes  
    • 1:43:44 | s’agenouilla sur le sol : à l’aide de la lanterne 
      et d’une loupe, il examina les interstices entre  
    • 1:43:49 | les dalles. Quelques secondes lui suffirent ; il 
      se remit debout et rangea la loupe dans sa poche.
    • 1:43:56 | « Nous avons une bonne heure devant nous, 
      déclara-t-il. En effet, ils ne prendront aucun  
    • 1:44:04 | risque avant que le prêteur sur gages soit couché. 
      Seulement, ils ne perdront plus une minute,  
    • 1:44:09 | car plus tôt ils auront fini leur travail, 
      plus ils auront de temps pour se mettre   à l’abri. Nous nous trouvons actuellement, 
      docteur, et vous l’avez certainement deviné,  
    • 1:44:18 | dans la cave d’une succursale, pour la City, 
      de l’une des principales banques de Londres.  
    • 1:44:23 | Monsieur Merryweather est le président du conseil 
      d’administration, et il vous expliquera les  
    • 1:44:28 | raisons pour lesquelles les criminels les plus 
      audacieux de la capitale n’auraient pas tort de   s’intéresser à présent à cette cave.
      – C’est notre or français,  
    • 1:44:39 | chuchota le président. Et nous avons été avertis à   plusieurs reprises qu’un coup était 
      en préparation.– Votre or français ?
    • 1:44:48 | – Oui. Il y a quelques mois, nous avons eu 
      occasion de consolider nos ressources ; à cet  
    • 1:44:53 | effet, nous avons emprunté trente mille napoléons 
      à la Banque de France. Mais, dans la City,  
    • 1:44:59 | on a appris que nous n’avons jamais eu besoin 
      de cet argent frais, et qu’il était dans notre  
    • 1:45:04 | cave. La caisse sur laquelle je suis assis 
      contient deux mille napoléons enveloppés de  
    • 1:45:10 | papier de plomb. Notre réserve métallique 
      est beaucoup plus forte en ce moment que   celle qui est généralement affectée à une simple 
      succursale, et la direction redoute quelque chose…
    • 1:45:21 | – Craintes tout à fait justifiées 
      ! ponctua Holmes. Maintenant,   il serait temps d’arranger nos petits plans. 
      Je m’attends à ce que l’affaire soit mûre dans  
    • 1:45:30 | une heure. D’ici là, Monsieur Merryweather, 
      faites tomber le volet de votre lanterne.
    • 1:45:36 | – Alors nous resterons… dans le noir ? – J’en ai peur ! J’avais emporté un jeu de 
      cartes, Monsieur Merryweather, et je pensais que,  
    • 1:45:47 | puisque nous serions quatre, vous auriez pu faire 
      quand même votre partie de bridge. Mais l’ennemi  
    • 1:45:52 | a poussé si loin ses préparatifs que toute 
      lumière nous est interdite. Première chose  
    • 1:45:58 | à faire : choisir nos places. Nos adversaires 
      sont gens audacieux ; nous aurons l’avantage de  
    • 1:46:05 | la surprise, c’est entendu ; mais si nous 
      ne prenons pas le maximum de précautions,  
    • 1:46:11 | gare à nous ! Je me tiendrai derrière cette 
      caisse. Vous autres, dissimulez-vous derrière  
    • 1:46:17 | celles-là. Quand je projetterai de la lumière 
      sur eux, cernez-les en vitesse. Et s’ils tirent,  
    • 1:46:22 | Watson, n’ayez aucun scrupule, 
      abattez-les comme des chiens ! » Je posai mon revolver, armé, sur la caisse en 
      bois derrière laquelle je m’accroupis. Holmes  
    • 1:46:33 | abaissa le volet de la lanterne. Nous fûmes 
      plongés dans l’obscurité ; et cette obscurité  
    • 1:46:39 | me parut effroyablement opaque. L’odeur du métal 
      chauffé demeurait pour nous convaincre que la  
    • 1:46:45 | lumière n’était pas éteinte et qu’elle jaillirait 
      au moment propice. Mes nerfs, exaspérés par cet  
    • 1:46:52 | affût particulier, me rendaient plus sensible 
      à l’atmosphère glacée et humide de la cave.
    • 1:46:59 | « Ils n’ont qu’une retraite possible, 
      chuchota Holmes. La maison de Saxe-Coburg  
    • 1:47:06 | Square. Je pense que vous avez fait 
      ce que je vous avais demandé, Jones ? – Un inspecteur et deux agents 
      font le guet devant la porte.
    • 1:47:14 | – Par conséquent, tous les trous sont bouchés. Il 
      ne nous reste plus qu’à nous taire et à attendre.  
    • 1:47:20 | » Comme le temps nous sembla long ! En confrontant 
      nos souvenirs, ensuite, nous découvrîmes qu’il  
    • 1:47:27 | ne s’était écoulé qu’une heure et quart avant 
      l’action ; nous aurions juré que la nuit entière  
    • 1:47:33 | avait passé et que l’aube blanchissait déjà le 
      ciel au-dessus de nos têtes. J’avais les membres  
    • 1:47:39 | raides et endoloris, car j’avais peur de faire du 
      bruit en changeant de position. Quant à mes nerfs,  
    • 1:47:45 | ils étaient tellement tendus que je percevais 
      la respiration de mes trois compagnons : je  
    • 1:47:51 | distinguais même celle de Jones, plus lourde, de 
      celle du président du conseil d’administration de  
    • 1:47:57 | la banque, qui ressemblait à une poussée régulière 
      de soupirs. De ma place, je pouvais observer les  
    • 1:48:04 | dalles par-dessus la caisse. Soudain, mes 
      yeux aperçurent le trait d’une lumière.
    • 1:48:11 | D’abord ce ne fut qu’une étincelle rougeâtre sur 
      le sol dallé. Puis elle s’allongea jusqu’à devenir  
    • 1:48:20 | une ligne jaune. Et alors, sans le moindre 
      bruit, une fente se produisit et une main  
    • 1:48:27 | apparut : blanche, presque féminine, cette main 
      se posa au centre de la petite surface éclairée ;  
    • 1:48:34 | elle tâtonna à l’entoure. Pendant une minute ou 
      deux, la main, avec ses doigts crispés, émergea  
    • 1:48:42 | du sol. Puis elle se retira aussi subitement 
      qu’elle était apparue. Tout redevint noir,  
    • 1:48:48 | à l’exception de cette unique lueur rougeâtre 
      qui marquait une fente entre deux dalles.
    • 1:48:54 | La disparition de la main, cependant, ne fut 
      que momentanée. Dans un bruit de déchirement,  
    • 1:49:01 | d’arrachement, l’une des grosses dalles blanches 
      se souleva sur un côté : un trou carré, béant,  
    • 1:49:07 | se creusa et une lanterne l’éclaira. Par-dessus 
      le rebord, un visage enfantin, imberbe, surgit. Il  
    • 1:49:16 | inspecta les caisses du regard. De chaque côté de 
      l’ouverture ainsi pratiquée dans le sol, une main  
    • 1:49:23 | s’agrippa. Les épaules émergèrent, puis la taille. 
      Un genou prit appui sur le rebord. L’homme se mit  
    • 1:49:30 | debout à côté du trou. Presque au même instant 
      se dressa derrière lui un complice : aussi agile  
    • 1:49:37 | et petit que lui, avec un visage blême 
      et une tignasse d’un rouge flamboyant.
    • 1:49:43 | « Tout va bien, murmura-t-il. Tu as les ciseaux,   les sacs ?… Oh ! bon Dieu ! Saute, Archie, 
      saute ! Je m’en débrouillerai tout seul. »
    • 1:49:55 | Sherlock Holmes avait bondi et empoigné l’homme. 
      L’autre plongea par le trou et je perçus le bruit  
    • 1:50:01 | d’une étoffe qui se déchirait car Jones l’avait 
      happé par son vêtement. La lumière fit luire le  
    • 1:50:07 | canon d’un revolver, mais Holmes frappa le poignet 
      d’un coup de stick, et l’arme tomba sur le sol.
    • 1:50:13 | « Inutile, John Clay ! articula Holmes avec calme.   Vous n’avez plus aucune chance.
      – J’ai compris, répondit le bandit  
    • 1:50:23 | avec le plus grand sang-froid. J’espère que mon 
      copain s’en est tiré, bien que vous ayez eu les  
    • 1:50:28 | pans de sa veste…– Il y a trois hommes 
      qui l’attendent à la porte, dit Holmes.
    • 1:50:33 | – Oh ! vraiment ? Vous me paraissez n’avoir 
      rien oublié. Puis-je vous féliciter ?
    • 1:50:40 | – Moi aussi, je vous félicite ! dit Holmes.   Votre idée des rouquins était 
      très originale… et efficace !
    • 1:50:49 | – Vous retrouverez bientôt votre 
      copain, dit Jones. Il descend dans   les trous plus vite que moi. Tendez-moi les 
      poignets, afin que j’attache les menottes.
    • 1:50:58 | – Je vous prie de ne pas me toucher avec 
      vos mains crasseuses ! observa notre   prisonnier tandis que les cercles d’acier 
      se refermaient autour de ses poignets. Vous  
    • 1:51:07 | ignorez peut-être que j’ai du sang 
      royal dans les veines ? Ayez la bonté,   quand vous vous adresserez à moi, de m’appeler 
      “Monsieur” et de me dire “s’il vous plaît”.
    • 1:51:17 | – D’accord ! répondit Jones, ahuri 
      mais ricanant. Hé bien ! voulez-vous,  
    • 1:51:22 | s’il vous plaît, Monsieur, monter 
      par l’escalier ? Nous trouverons en   haut un carrosse qui transportera 
      votre Altesse au poste de police.
    • 1:51:30 | – Voilà qui est mieux, dit 
      John Clay avec sérénité. » Il s’inclina devant nous trois et sortit 
      paisiblement sous la garde du policier.
    • 1:51:38 | « Réellement, monsieur Holmes, dit 
      Monsieur Merryweather pendant que   nous remontions de la cave, je ne sais 
      comment la banque pourra vous remercier  
    • 1:51:46 | et s’acquitter envers vous. Sans aucun doute, 
      vous avez découvert et déjoué une tentative  
    • 1:51:52 | de cambriolage comme je n’en avais 
      encore jamais vu dans une banque ! – J’avais un petit compte à régler avec Monsieur 
      John Clay, sourit Holmes. Dans cette affaire,  
    • 1:52:02 | mes frais ont été minimes : j’espère néanmoins que 
      la banque me les remboursera. En dehors de cela,  
    • 1:52:07 | je suis largement récompensé parce que j’ai 
      vécu une expérience pour ainsi dire unique,   et que la Ligue des rouquins m’a été 
      révélée ! Elle était très remarquable !
    • 1:52:17 | – Voyez-vous, Watson, m’expliqua-t-il 
      dans les premières heures de la matinée,   alors que nous étions assis à Baker 
      Street devant un bon verre de whisky,  
    • 1:52:26 | une chose me sauta aux yeux tout d’abord : 
      cette histoire assez incroyable d’une annonce  
    • 1:52:31 | publiée par la soi-disant Ligue des rouquins, 
      et de la copie de l’encyclopédie britannique,  
    • 1:52:37 | ne pouvait avoir d’autre but que de retenir chaque 
      jour hors de chez lui notre prêteur sur gages.  
    • 1:52:43 | Le moyen utilisé n’était pas banal ; en fait, il 
      était difficile d’en trouver de meilleur ! C’est  
    • 1:52:49 | indubitablement la couleur des cheveux de son 
      complice qui inspira l’esprit subtil de Clay.  
    • 1:52:55 | Quatre livres par semaine constituaient un appât 
      sérieux ; mais qu’était-ce, pour eux, que quatre  
    • 1:53:04 | livres puisqu’ils en espéraient des milliers 
      ? Ils insérèrent l’annonce : l’un des coquins  
    • 1:53:11 | loua provisoirement le bureau, l’autre poussa le 
      prêteur sur gages à se présenter, et tous deux  
    • 1:53:17 | profitaient chaque matin de son absence. À partir 
      du moment où j’ai su que le commis avait accepté  
    • 1:53:23 | de travailler à mi-salaire, j’ai compris qu’il 
      avait un sérieux motif pour accepter l’emploi.
    • 1:53:28 | – Mais comment avez-vous découvert 
      de quel motif il s’agissait ? – S’il y avait eu des femmes dans la maison, 
      j’aurais songé à une machination plus vulgaire.  
    • 1:53:39 | Mais il ne pouvait en être question. D’autre 
      part, le bureau de notre prêteur sur gages rendait  
    • 1:53:45 | peu. Enfin, rien chez lui ne justifiait une 
      préparation aussi minutieuse longue et coûteuse.  
    • 1:53:52 | Il fallait donc chercher dehors. Mais chercher 
      quoi ? Je réfléchis à la passion du commis pour  
    • 1:53:59 | la photographie, et à son truc de disparaître dans 
      la cave. La cave ! C’était là qu’aboutissaient les  
    • 1:54:06 | fils de l’énigme que m’avait apportée Monsieur 
      Jabez Wilson. Je posai alors quelques questions  
    • 1:54:11 | sur ce commis mystérieux, et je me rendis compte 
      que j’avais affaire à l’un des criminels de   Londres les plus audacieux et les plus astucieux. 
      Il était en train de manigancer quelque chose  
    • 1:54:22 | dans la cave : quelque chose qui lui 
      prenait plusieurs heures par jour   depuis des mois. Encore une fois, quoi 
      ? Je ne pouvais qu’envisager un tunnel,  
    • 1:54:31 | destiné à le conduire vers un autre immeuble.
      « J’en étais arrivé là quand nous nous rendîmes  
    • 1:54:38 | sur les lieux. Je vous ai étonné quand 
      j’ai cogné le sol avec mon stick ; mais  
    • 1:54:44 | je me demandais si la cave était située sur le 
      devant ou sur l’arrière de la maison. Au son,  
    • 1:54:51 | je sus qu’elle n’était pas sur le devant. Ce 
      fut alors que je sonnai ; j’espérais bien que  
    • 1:54:56 | le commis se dérangerait pour ouvrir. Nous avions 
      eu quelques escarmouches, mais nous ne nous étions  
    • 1:55:02 | jamais vus. Je regardai à peine son visage : 
      c’était ses genoux qui m’intéressaient. Vous  
    • 1:55:10 | avez pu remarquer vous-même combien à cet endroit 
      le pantalon était usé, chiffonné, et taché : de  
    • 1:55:17 | tels genoux étaient révélateurs du genre de 
      travail auquel il se livrait pendant des heures.  
    • 1:55:22 | Le seul point mystérieux qui restait à élucider 
      était le pourquoi de ce tunnel. En me promenant  
    • 1:55:29 | dans le coin, je constatai que la Banque de la 
      City et de la Banlieue attenait à la maison de  
    • 1:55:35 | Jabez Wilson. Quand vous rentrâtes chez vous 
      après le concert, j’alertai Scotland Yard et  
    • 1:55:41 | le président du conseil d’administration 
      de la banque ; et la conclusion fut ce que   vous avez vu.– Et comment avez-vous pu prévoir 
      qu’ils feraient dès le soir leur tentative ?
    • 1:55:52 | – À partir du moment où le bureau de la 
      Ligue était fermé, il était certain qu’ils  
    • 1:56:00 | ne se souciaient plus que Jabez Wilson 
      fût absent de chez lui. Par ailleurs,   il était capital de leur point de vue qu’ils 
      se dépêchassent, car le tunnel pouvait être  
    • 1:56:10 | découvert, ou l’or changé de place. Le samedi 
      leur convenait bien, car ils avaient deux  
    • 1:56:17 | jours pour disparaître. C’est pour toutes ces 
      raisons que je les attendais pour hier soir.
    • 1:56:22 | – Votre logique est merveilleuse ! 
      m’écriai-je avec une admiration non   feinte. La chaîne est longue, et 
      cependant chaque anneau se tient.
    • 1:56:31 | – La logique me sauve de l’ennui,   répondit-il en bâillant. Hélas ! je le 
      sens qui me cerne encore !… Ma vie est  
    • 1:56:40 | un long effort pour m’évader des banalités de 
      l’existence. Ces petits problèmes m’y aident.
    • 1:56:47 | – Et de plus, vous êtes un 
      bienfaiteur de la société, ajoutai-je.
    • 1:56:52 | Il haussa les épaules : « Peut-être, après tout,   cela sert-il à quelque chose ! “L’homme 
      n’est rien ; c’est l’œuvre qui est tout”,  
    • 1:56:59 | comme Flaubert l’écrivait à George Sand. »
      Une affaire d’identité.
    • 1:57:07 | Nous étions assis au coin du feu dans son logement 
      de Baker Street, et Sherlock Holmes me dit :
    • 1:57:14 | « La vie, mon cher, est infiniment 
      plus étrange que tout ce que l’esprit  
    • 1:57:19 | humain pourrait inventer ! Il y a certaines 
      choses que nous n’oserions pas concevoir,  
    • 1:57:25 | et qui sont pourtant de simples banalités 
      de l’existence. Je suppose que nous soyons  
    • 1:57:31 | capables de nous envoler tous les deux par 
      cette fenêtre : nous planerions au-dessus  
    • 1:57:37 | de Londres et nous soulèverions doucement les 
      toits, nous risquerions un œil sur les choses  
    • 1:57:42 | bizarres qui se passent, sur les coïncidences 
      invraisemblables, les projets, les malentendus,  
    • 1:57:49 | sur les merveilleux enchaînements des événements 
      qui se sont succédé à travers les générations pour  
    • 1:57:55 | aboutir à des résultats imprévus à l’origine ; 
      n’importe quel roman, avec ses développements  
    • 1:58:01 | conventionnels et son dénouement normal, nous 
      paraîtrait par comparaison étriqué et intéressant.
    • 1:58:08 | – Je n’en suis pas encore tout à fait 
      convaincu, répondis-je. Les intrigues  
    • 1:58:14 | et toutes les affaires que nous lisons sur 
      du papier imprimé sont généralement assez   plates. Prenez les rapports de police 
      : le réalisme y est poussé jusqu’à  
    • 1:58:23 | l’extrême ; ils n’en sont pour cela ni 
      passionnants ni riches en effets d’art…
    • 1:58:29 | – Pour produire un effet artistique, 
      remarqua Holmes, la sélection et la  
    • 1:58:35 | discrétion sont indispensables. C’est 
      ce qui manque dans un rapport de police,   où la platitude du style de l’auteur ressort 
      davantage que les détails, lesquels constituent  
    • 1:58:44 | cependant le fond de toute l’affaire. Je 
      crois que la banalité est très anormale. »
    • 1:58:49 | Je secouai la tête en souriant : « Je comprends très bien pourquoi vous professez 
      cette opinion. Vous occupez la situation d’un  
    • 1:58:56 | conseiller officieux, vous aidez tous 
      ceux qui, à travers trois continents,   se débattent au sein d’énigmes indéchiffrables. 
      Vous vous trouvez donc en contact avec l’étrange,  
    • 1:59:06 | le bizarre… Mais prenons le journal de ce matin : 
      livrons-nous à une expérience pratique. Voyez ce  
    • 1:59:14 | titre : “La cruauté d’un mari envers sa femme”. Il 
      y a une demi-colonne de texte ; mais je n’ai pas  
    • 1:59:21 | besoin de la lire pour savoir que le sujet traité 
      m’est parfaitement familier : je devine déjà la  
    • 1:59:26 | maîtresse, l’alcool, les disputes, les coups, 
      le bruit, une logeuse au bon cœur et la sœur de  
    • 1:59:33 | charité… Les écrivains les plus réalistes 
      ne pourraient rien imaginer de plus réel.
    • 1:59:39 | – Vous avez choisi malheureusement un mauvais 
      argument pour étayer votre thèse ! dit Holmes  
    • 1:59:46 | en prenant le journal pour y jeter un coup d’œil. 
      Il s’agit de l’affaire du divorce des Dundas : or,  
    • 1:59:53 | par hasard, on m’a demandé d’éclaircir quelques 
      points en connexion avec ce petit drame. Hé bien !  
    • 2:00:00 | le mari militait dans la Ligue antialcoolique ; il 
      n’avait pas de maîtresse ; le seul côté blâmable  
    • 2:00:05 | de sa conduite était la détestable habitude qu’il 
      avait prise de lancer, à la fin de chaque repas,  
    • 2:00:11 | son dentier à la tête de sa femme. Quel romancier 
      moyen aurait imaginé cela ?… Un peu de tabac,  
    • 2:00:19 | docteur, pour vous aider à reconnaître que 
      je viens de marquer un point contre vous ! » Il me tendit une tabatière de vieil 
      or ; au centre du couvercle s’étalait  
    • 2:00:30 | une grosse améthyste. Cette splendeur contrastait   tellement avec la simplicité de ses goûts 
      que je ne pus m’empêcher de m’en étonner.
    • 2:00:39 | « Ah ! me dit-il. J’oubliais que je 
      ne vous avais pas vu depuis plusieurs  
    • 2:00:46 | semaines : c’est un petit souvenir que m’a 
      envoyé le roi de Bohème pour me remercier  
    • 2:00:52 | des services que je lui ai 
      rendus à propos d’Irène Adler. – Et cette bague ? demandai-je en désignant un 
      brillant magnifique qui scintillait à son doigt.
    • 2:01:02 | – Elle m’a été donnée par la famille régnante 
      de Hollande ; mais l’affaire qui m’a valu cette  
    • 2:01:07 | récompense était délicate, très délicate… 
      Je ne pourrais la raconter, même à vous  
    • 2:01:13 | qui avez eu la gentillesse de relater pour la 
      chronique quelques-uns de mes petits problèmes. – En avez-vous un sur le chantier, en 
      ce moment ? demandai-je avec curiosité.
    • 2:01:23 | – Une douzaine, mais sans intérêt. Ils sont 
      importants, vous comprenez ? mais nullement  
    • 2:01:30 | intéressants. Savez-vous ce que j’ai découvert 
      ? Hé bien ! que c’est généralement dans les  
    • 2:01:36 | affaires peu importantes que l’observation peut 
      le mieux se déployer, ainsi que cette vivacité  
    • 2:01:43 | dans l’analyse des causes et des effets qui donne 
      à une enquête tout son piment. Les plus grands  
    • 2:01:50 | crimes sont les plus simples, car plus grand est 
      le crime et mieux le mobile apparaît : c’est la  
    • 2:01:56 | règle. Parmi ces dix ou douze affaires sur le 
      chantier, comme vous dites, en dehors d’une,  
    • 2:02:02 | assez embrouillée, qui m’a été soumise de 
      Marseille, je ne vois rien qui présente de  
    • 2:02:08 | l’intérêt. Cependant il est possible que d’ici 
      quelques minutes j’aie mieux à vous offrir, car,  
    • 2:02:14 | ou je me trompe fort, ou voici une cliente. »
      Il s’était levé de son fauteuil et était allé  
    • 2:02:22 | se poster derrière le store pour plonger son 
      regard dans la rue morne et incolore. Penché  
    • 2:02:28 | par-dessus son épaule, j’aperçus sur le 
      trottoir d’en face une forte femme qui   s’était arrêtée. Un lourd boa pendait à son cou. 
      Elle était coiffée d’un chapeau à larges bords,  
    • 2:02:39 | piqué d’une grande plume rouge, qu’elle 
      portait sur l’oreille, selon la mode   qu’avait coquettement lancée la duchesse de 
      Devonshire. À l’abri de ce dais imposant,  
    • 2:02:49 | elle risquait des coups d’œil hésitants, 
      énervés, vers nos fenêtres. Son corps  
    • 2:02:55 | oscillait d’avant en arrière et d’arrière en 
      avant. Ses doigts tripotaient les boutons de  
    • 2:03:01 | ses gants. Tout à coup, comme si elle se jetait 
      à l’eau, elle traversa la rue en courant,  
    • 2:03:06 | et un coup de sonnette retentit.« J’ai déjà vu 
      ce genre de symptômes, dit Holmes en lançant sa  
    • 2:03:13 | cigarette dans la cheminée. Oscillations sur le 
      trottoir, cela signifie toujours affaire du cœur.  
    • 2:03:19 | Elle aimerait être conseillée, mais elle 
      se demande si cette affaire n’est pas trop   délicate pour être communiquée à quelqu’un. Et 
      même à ce point, nous pouvons opérer encore une  
    • 2:03:30 | discrimination : quand une femme a été gravement 
      bafouée par un homme, elle n’oscille plus,  
    • 2:03:35 | le symptôme habituel est un cordon de sonnette 
      cassé. Pour ce cas-ci, nous pouvons supposer qu’il  
    • 2:03:42 | s’agit d’une affaire d’amour, mais que la dame 
      est moins en colère qu’embarrassée ou affligée.
    • 2:03:47 | On frappa à la porte, et le groom annonça 
      Mademoiselle Mary Sutherland. La visiteuse  
    • 2:03:53 | surgit derrière la petite silhouette noire, comme 
      un navire marchand aux voiles gonflées derrière  
    • 2:03:59 | un minuscule bateau pilote. Sherlock Holmes 
      l’accueillit avec l’aisance et la courtoisie qu’il  
    • 2:04:06 | savait pousser jusqu’au raffinement. Il referma 
      la porte sur elle, lui indiqua un fauteuil,  
    • 2:04:13 | et la regarda de cette façon minutieuse et 
      pourtant abstraite qui n’appartenait qu’à lui.
    • 2:04:20 | « Ne trouvez-vous pas, 
      dit-il, qu’avec votre myopie,  
    • 2:04:25 | c’est un petit peu pénible de 
      taper tellement à la machine ? – Oui, au début ; mais maintenant 
      je tape sans regarder les touches. »
    • 2:04:34 | Elle avait répondu sans réaliser la portée exacte   des paroles de Sherlock Holmes. Mais 
      à peine avait-elle fermé la bouche  
    • 2:04:42 | qu’elle sursauta : ses yeux se posèrent 
      avec effroi et ahurissement sur mon ami.
    • 2:04:49 | « On vous a parlé de moi, monsieur Holmes 
      ! Autrement comment auriez-vous su cela ?
    • 2:04:57 | – Aucune importance ! dit Holmes en 
      riant. C’est mon métier de connaître  
    • 2:05:02 | des tas de choses. Peut-être me suis-je 
      entraîné à voir ce que d’autres ne voient  
    • 2:05:07 | pas… Sinon, d’ailleurs, pourquoi 
      seriez-vous venue me consulter ? – Je suis venue vous voir, monsieur, parce 
      que Madame Etherge m’a parlé de vous. Vous  
    • 2:05:16 | vous rappelez ? Vous avez si facilement retrouvé 
      son mari alors que tout le monde, police comprise,  
    • 2:05:22 | le donnait pour mort !… Oh ! monsieur Holmes, je 
      voudrais que vous fassiez autant pour moi ! Je  
    • 2:05:28 | ne suis pas riche, mais je jouis en propre de 
      cent livres par an, et je gagne un supplément  
    • 2:05:34 | en tapant à la machine. Je donnerais tout pour 
      savoir ce qu’est devenu Monsieur Hosmer Angel.
    • 2:05:40 | – Pourquoi êtes-vous partie avec une pareille 
      précipitation ? » demanda Sherlock Holmes.
    • 2:05:46 | Il avait rassemblé les extrémités de ses 
      dix doigts, et il contemplait le plafond.  
    • 2:05:52 | L’étonnement bouleversa encore une fois les traits 
      quelconques de Mademoiselle Mary Sutherland.
    • 2:05:59 | « Oui, dit-elle. Effectivement, je me suis 
      précipitée hors de chez moi parce que j’étais  
    • 2:06:06 | furieuse de voir Monsieur Windibank, mon 
      père, prendre la chose aussi facilement.   Il ne voulait pas avertir la police, il ne 
      voulait pas aller vous voir ! Alors moi,  
    • 2:06:17 | finalement, comme il ne faisait rien, 
      et qu’il se bornait à m’affirmer qu’il   n’y avait pas de mal, je me suis mise 
      en colère, j’ai filé droit chez vous.
    • 2:06:26 | – Votre père ? observa Holmes. Votre beau-père,   sans doute, puisque vous 
      ne portez pas le même nom.
    • 2:06:33 | – Oui, mon beau-père. Je l’appelle père,   bien que cela sonne bizarrement ; il n’a 
      que cinq ans et deux mois de plus que moi.
    • 2:06:40 | – Et votre mère vit toujours ? – Oh ! oui. Maman vit toujours, et elle se porte 
      bien. Ça ne m’a pas fait plaisir, monsieur Holmes,  
    • 2:06:49 | quand elle s’est remariée si tôt après la mort 
      de papa : surtout qu’il s’agissait d’un homme  
    • 2:06:54 | qui avait quinze ans de moins qu’elle. Papa 
      était plombier à Tottenham Court Road ; il a  
    • 2:07:00 | laissé derrière lui une affaire en ordre. Maman 
      l’a continuée avec son contremaître, Monsieur  
    • 2:07:05 | Hardy. Mais il a suffi que Monsieur Windibank 
      survienne pour qu’elle vende son affaire ; il lui  
    • 2:07:12 | était très supérieur : c’est un courtier en vins 
      ! Ils en ont tiré quatre mille sept cents livres  
    • 2:07:18 | pour la clientèle et pour le fonds : si papa avait 
      vécu, il en aurait tiré bien davantage, lui ! »
    • 2:07:25 | Je m’attendais à ce que Sherlock Holmes 
      témoignât de l’impatience devant un récit  
    • 2:07:30 | aussi décousu, mais je le vis au contraire 
      qui concentrait son attention au maximum.
    • 2:07:36 | « Votre petit revenu,   demanda-t-il, vient-il de l’affaire ?
      – Oh ! non, monsieur. Il n’a rien à voir avec  
    • 2:07:44 | elle. C’est un héritage de mon oncle Ned, 
      d’Auckland. Des valeurs de Nouvelle-Zélande,   qui me rapportent quatre virgule cinq pour cent. 
      Le total faisait deux mille cinq cents livres,  
    • 2:07:54 | mais je touche juste l’intérêt.– Cette histoire 
      me passionne, dit Holmes. Voyons ! Cent livres,  
    • 2:08:02 | bon an mal an, vous parviennent ; 
      de plus vous gagnez un peu d’argent,   il vous arrive donc de faire des petits voyages et 
      de vous offrir quelques fantaisies. Il me semble  
    • 2:08:12 | qu’une jeune fille seule peut très bien s’en 
      tirer avec un revenu voisinant soixante livres.
    • 2:08:18 | – Je pourrais me débrouiller encore avec beaucoup 
      moins, monsieur Holmes ! Mais aussi longtemps  
    • 2:08:26 | que je vivrai à la maison, je ne veux pas être à 
      charge : aussi c’est eux qui encaissent. Bien sûr,  
    • 2:08:32 | cette convention n’est valable que tant que 
      je resterai à la maison. Tous les trimestres,  
    • 2:08:37 | Monsieur Windibank touche mes 
      intérêts, les rapporte à maman. Moi,   je me suffis avec ce que je gagne en 
      tapant à la machine à écrire : à deux  
    • 2:08:45 | pence la page. Et je tape souvent 
      de quinze à vingt pages par jour. – Vous m’avez très bien décrit votre situation, 
      dit Holmes. Mais vous pouvez parler devant le  
    • 2:08:56 | docteur Watson, qui est mon ami, aussi 
      librement qu’à moi-même. S’il vous plaît,  
    • 2:09:02 | abordons, à présent, le chapitre de vos 
      relations avec Monsieur Hosmer Angel. » Mademoiselle Mary Sutherland rosit 
      légèrement ; ses doigts s’agitèrent  
    • 2:09:12 | sur le bord de son chemisier 
      ; tout de même elle commença : « Je l’ai rencontré la première fois au bal 
      des employés du gaz. Ils avaient l’habitude  
    • 2:09:21 | d’envoyer des places à papa de son vivant 
      ; ils se souvinrent de nous après sa mort,  
    • 2:09:26 | et ils les adressèrent à maman. Monsieur 
      Windibank ne tenait pas à ce que nous y  
    • 2:09:31 | allions. D’ailleurs il ne tenait pas à ce que nous 
      allions nulle part. Si j’avais voulu, par exemple,  
    • 2:09:38 | sortir avec mes camarades de l’école du dimanche, 
      il serait devenu fou ! Mais cette fois j’étais  
    • 2:09:44 | décidée à aller au bal, et j’irais ! De quel droit 
      m’en empêcherait-il ? Il prétendait que ce bal  
    • 2:09:51 | n’était pas fréquenté par des gens pour nous ; 
      or, tous les amis de papa y étaient. Il me dit  
    • 2:09:56 | aussi que je n’avais rien à me mettre, alors que 
      j’avais ma robe de panne rouge que je n’avais pas  
    • 2:10:02 | encore étrennée. À la fin, comme je ne voulais pas 
      changer d’avis, il partit pour la France en voyage  
    • 2:10:08 | d’affaires pour sa firme ; mais maman et moi, nous 
      nous fîmes accompagner de Monsieur Hardy, l’ancien  
    • 2:10:14 | contremaître de papa, et nous allâmes au bal : ce 
      fut là que je rencontrai Monsieur Hosmer Angel.
    • 2:10:21 | – Je pense, dit Holmes, que lorsque 
      Monsieur Windibank rentra de France,  
    • 2:10:27 | il fut très fâché d’apprendre 
      que vous étiez allée au bal. – Oh ! il se montra très gentil 
      ! Il rit, je m’en souviens,  
    • 2:10:36 | et il haussa les épaules. Il dit même 
      que c’était bien inutile d’empêcher une  
    • 2:10:41 | femme de faire ce qui lui plaisait, 
      car elle se débrouillait toujours. – Bon. Donc, à ce bal des employés du gaz,  
    • 2:10:49 | vous avez rencontré un gentleman 
      du nom de Hosmer Angel ? – Oui, monsieur. Je l’ai rencontré ce soir-là 
      ; le lendemain il vint nous rendre visite pour  
    • 2:10:57 | savoir si nous étions bien rentrées ; après quoi 
      nous l’avons revu… C’est-à-dire, monsieur Holmes,  
    • 2:11:04 | je l’ai revu deux fois et nous nous sommes 
      promenés ensemble. Mais ensuite mon père   est rentré, et Monsieur Hosmer Angel 
      ne pouvait plus revenir à la maison.
    • 2:11:13 | – Non ? – Parce que, vous comprenez, mon père n’aimait 
      pas beaucoup ces choses-là. S’il avait pu,  
    • 2:11:20 | il n’aurait jamais reçu de visiteurs. Il 
      disait qu’une femme devait se contenter du   cercle de famille. Mais, comme je l’ai dit 
      souvent à maman, une femme voudrait bien  
    • 2:11:29 | commencer à le créer, son propre cercle ! Et 
      moi, je n’avais pas encore commencé le mien.
    • 2:11:36 | – Et ce Monsieur Hosmer Angel 
      n’a-t-il pas cherché à vous revoir ?
    • 2:11:41 | – Voilà : mon père devait repartir 
      pour la France pendant une semaine.  
    • 2:11:46 | Hosmer m’écrivit qu’il serait plus 
      raisonnable de ne pas nous voir avant   son départ. Mais nous correspondions ; 
      il m’écrivait chaque jour. C’était moi  
    • 2:11:58 | qui prenais les lettres le matin dans la 
      boîte ; aussi, mon père n’en savait rien. – À cette époque, étiez-vous 
      fiancée à ce gentleman ?
    • 2:12:07 | – Oh ! oui, monsieur Holmes ! Nous nous 
      étions fiancés dès notre première promenade.  
    • 2:12:14 | Hosmer… Monsieur Angel… était caissier 
      dans un bureau de Leadenhall Street… et…
    • 2:12:21 | – Quel bureau ? – Voilà le pire, monsieur 
      Holmes : je ne le sais pas. – Où habitait-il alors ?
    • 2:12:30 | – Il dormait là où il travaillait. – Et vous ne savez pas son adresse ?
    • 2:12:35 | – Non. Sauf que c’était Leadenhall Street. – Où adressiez-vous vos lettres ?
      – Au bureau de poste de Leadenhall Street,  
    • 2:12:44 | poste restante, il disait que si je lui écrivais 
      au bureau, tous les autres employés se moqueraient  
    • 2:12:50 | de lui. Alors je lui ai proposé de les taper à la 
      machine, comme il faisait pour les siennes. Mais  
    • 2:12:57 | il n’a pas voulu : il disait que quand je les 
      écrivais moi-même, elles semblaient bien venir  
    • 2:13:02 | de moi, mais que si je les tapais à la machine, 
      il aurait l’impression que la machine à écrire se  
    • 2:13:09 | serait interposée entre nous deux. Ceci pour vous 
      montrer, monsieur Holmes, combien il m’aimait,  
    • 2:13:15 | et à quelles petites choses il songeait.– Très 
      suggestif ! opina Sherlock Holmes. J’ai toujours  
    • 2:13:23 | pris pour un axiome que les petites choses 
      avaient une importance capitale. Vous ne  
    • 2:13:29 | pourriez pas vous rappeler encore d’autres 
      petites choses sur Monsieur Hosmer Angel ?
    • 2:13:35 | – C’était un garçon très timide, monsieur 
      Holmes. Ainsi, il préférait sortir avec moi  
    • 2:13:40 | le soir plutôt qu’en plein jour : il disait qu’il 
      détestait faire des envieux. Il avait du tact,  
    • 2:13:46 | et des bonnes manières. Jusqu’à sa voix qui était 
      douce. Il avait eu des angines et les glandes  
    • 2:13:52 | engorgées dans son enfance, paraît-il, et ça lui 
      avait laissé une gorge affaiblie : il parlait un  
    • 2:13:58 | peu en chuchotant, en hésitant… Et toujours bien 
      mis, très propre, et simplement… Il n’avait pas  
    • 2:14:05 | une bonne vue, lui non plus ; il portait des 
      lunettes teintées pour se protéger les yeux.
    • 2:14:11 | – Bien. Et qu’arriva-t-il lorsque votre 
      beau-père, Monsieur Windibank, rentra de France ?
    • 2:14:19 | – Monsieur Hosmer Angel était revenu à la maison, 
      et il m’avait proposé de nous marier avant le  
    • 2:14:24 | retour de mon père. Il était terriblement pressé, 
      et il me fit promettre, les mains posées sur la  
    • 2:14:30 | Bible, que quoi qu’il arrive, je lui serais 
      toujours fidèle. Maman déclara qu’il avait  
    • 2:14:36 | raison de me faire promettre, et que c’était une 
      belle marque d’amour. Maman était pour lui depuis  
    • 2:14:42 | le début ; elle en était même plus amoureuse 
      que moi. Puis, quand ils envisagèrent notre  
    • 2:14:48 | mariage dans la semaine, je demandai comment mon 
      père prendrait la chose. Ils me répondirent tous  
    • 2:14:54 | deux que je n’avais pas à m’inquiéter du père, que 
      je lui annoncerais mon mariage ensuite, et maman  
    • 2:15:00 | me dit qu’elle s’en arrangerait avec lui. Cela, 
      monsieur Holmes, ne me plaisait pas beaucoup. Il  
    • 2:15:07 | semblait bizarre que j’eusse à lui demander 
      l’autorisation puisqu’il était à peine plus   âgé que moi. Mais je voulais agir au grand jour. 
      Alors je lui écrivis à Bordeaux, où la société  
    • 2:15:19 | avait ses bureaux français ; mais la lettre 
      me fut retournée le matin même de mon mariage. – Il ne la reçut donc pas ?
    • 2:15:27 | – Non, monsieur. Il était 
      reparti pour l’Angleterre   juste avant l’arrivée de ma lettre à Bordeaux.
    • 2:15:32 | – Ah ! voilà qui n’est pas 
      de chance ! Votre mariage   était donc prévu pour le vendredi. À l’église ?
    • 2:15:39 | – Oui, monsieur, mais sans cérémonie. 
      Il devait avoir lieu à Saint-Sauveur,   près de King’s Cross, et nous aurions eu 
      ensuite un lunch à l’Hôtel Saint-Pancrace.  
    • 2:15:48 | Hosmer vint nous chercher en cab ; mais comme 
      j’étais avec maman, il nous fit monter et sauta  
    • 2:15:54 | lui-même dans un fiacre à quatre roues 
      qui semblait être le seul fiacre de la   rue. Nous arrivâmes à l’église les premières 
      ; quand le fiacre à quatre roues apparut,  
    • 2:16:04 | nous nous attendions à le voir descendre, 
      mais personne ne bougeait, le cocher regarda  
    • 2:16:09 | à l’intérieur de la voiture : Hosmer n’y était 
      plus ! Le cocher dit qu’il n’y comprenait rien,  
    • 2:16:16 | qu’il l’avait pourtant vu monter de ses propres 
      yeux… Ceci se passait vendredi dernier, monsieur  
    • 2:16:22 | Holmes, et je n’ai eu depuis aucune nouvelle 
      ; le mystère de sa disparition reste entier !
    • 2:16:29 | – Il me semble que vous avez été bien 
      honteusement traitée ! dit Holmes. – Oh ! non, monsieur ! Il était trop bon 
      et trop honnête pour me laisser ainsi.  
    • 2:16:39 | Comment ! Toute la matinée il n’avait pas cessé 
      de me répéter que, quoi qu’il puisse arriver,  
    • 2:16:44 | je devais lui rester fidèle ; que même 
      si un événement imprévu nous séparait,   je devais me souvenir toujours que 
      nous étions engagés l’un à l’autre  
    • 2:16:52 | et que tôt ou tard il réclamerait ce 
      gage… C’est peut-être une curieuse   conversation pour un matin de noces ; mais les 
      circonstances lui ont donné tout son sens !
    • 2:17:02 | – En effet, tout son sens ! Votre opinion est donc 
      qu’il a été victime d’une catastrophe imprévue ?
    • 2:17:09 | – Oui, monsieur. Je crois qu’il prévoyait 
      un danger ; sinon il ne m’aurait pas tenu   ces propos. Et je pense que ce 
      qu’il prévoyait s’est produit.
    • 2:17:17 | – Mais vous n’avez aucune 
      idée de ce qu’il prévoyait ? – Aucune. – Encore une question. Comment 
      votre mère prit-elle la chose ?
    • 2:17:26 | – Elle était furieuse. Elle me dit qu’il ne   fallait plus que je m’avise 
      de lui reparler de Hosmer. – Et votre père ? L’avez-vous mis au courant ?
      – Oui. Il pensa, comme moi, que quelque chose  
    • 2:17:40 | s’était produit et il m’affirma que j’aurais 
      sous peu des nouvelles de Hosmer. Ainsi qu’il  
    • 2:17:46 | me l’a dit : « Quel intérêt aurait un 
      homme à te mener à la porte de l’église,  
    • 2:17:52 | puis à t’abandonner ? » D’autre part, s’il 
      m’avait emprunté de l’argent, ou si nous nous  
    • 2:17:57 | étions mariés et si j’avais mis mon argent sur 
      son compte, ça aurait pu être une raison. Mais  
    • 2:18:03 | Hosmer et moi n’avons jamais parlé 
      d’argent… Pourtant, monsieur,   qu’est-ce qui a pu se passer ? Pourquoi 
      ne m’a-t-il pas écrit ? Je deviens folle  
    • 2:18:11 | quand j’y pense ! Et je ne peux plus fermer 
      l’œil.– Je vais prendre cette affaire en main,  
    • 2:18:17 | dit Holmes en se mettant debout. Et je ne doute 
      pas que nous n’obtenions un résultat décisif.  
    • 2:18:23 | Ne faites plus travailler votre cerveau : je me 
      charge de tout. Mais d’abord, tâchez d’effacer  
    • 2:18:28 | Monsieur Hosmer Angel de votre mémoire, aussi 
      complètement qu’il s’est effacé de votre vie.
    • 2:18:35 | – Alors… Vous croyez que je ne le reverrai plus ? – Je crains que non.
    • 2:18:40 | – Mais qu’est-ce qui a pu lui arriver ? – Je répondrai à cette question. J’aimerais 
      avoir une description exacte de lui,  
    • 2:18:48 | et une des lettres qu’il vous a adressées. – J’ai fait insérer une annonce sur lui 
      dans le Chronicle de samedi dernier,  
    • 2:18:55 | dit-elle. Voici la coupure, 
      et quatre lettres de lui. – Merci. Votre adresse ?
    • 2:19:01 | – Trente et un, Lyon Place, Camberwell. – Vous n’avez jamais eu l’adresse de Monsieur 
      Angel, m’avez-vous dit. Où travaille votre père ?
    • 2:19:10 | – Il voyage pour Westhouse et Marbank, les 
      grands importateurs de vins de Fenchurch Street.
    • 2:19:15 | – Merci. Votre déclaration a été très claire. 
      Laissez vos lettres et la coupure ici,  
    • 2:19:23 | et rappelez-vous le conseil que je vous ai 
      donné. Tout ceci doit être comme un livre  
    • 2:19:29 | scellé que vous n’ouvrirez plus jamais : il 
      ne faut pas que votre vie en soit affectée.
    • 2:19:36 | – Je vous remercie, monsieur Holmes. Mais 
      c’est impossible : je dois avoir confiance  
    • 2:19:42 | en Hosmer. Quand il reviendra, 
      il me trouvera prête pour lui. »
    • 2:19:48 | En dépit du chapeau absurde et du visage un peu 
      niais, il y avait quelque chose de noble, dans  
    • 2:19:54 | cette fidélité de notre visiteuse, qui forçait le 
      respect. Elle posa sur la table son petit tas de  
    • 2:20:01 | papiers et s’en alla, après nous avoir promis 
      qu’elle reviendrait à la première convocation.
    • 2:20:06 | Sherlock Holmes resta assis quelques instants 
      silencieux ; il avait de nouveau rassemblé  
    • 2:20:11 | les extrémités de ses dix doigts ; ses 
      longues jambes s’étiraient devant lui,   il regardait fixement le plafond. Puis il 
      retira de son râtelier la bonne vieille  
    • 2:20:21 | pipe qui était un peu sa conseillère. Il 
      l’alluma, s’enfonça dans son fauteuil,  
    • 2:20:27 | envoya en l’air de larges ronds de fumée bleue… 
      Son visage s’assombrit sous une sorte de langueur.
    • 2:20:33 | « Très intéressante à étudier, cette jeune fille ! 
      dit-il. Je l’ai trouvée plus intéressante que son  
    • 2:20:39 | petit problème qui est, soit dit en passant, assez 
      banal. Vous trouverez un cas analogue si vous  
    • 2:20:45 | consultez mon répertoire à Andover en mil huit 
      cent soixante-dix-sept, et un autre, presque le  
    • 2:20:51 | même, à La Hague l’an dernier. Pour aussi usée que 
      soit l’idée, toutefois il y a eu aujourd’hui un  
    • 2:20:59 | ou deux détails assez nouveaux pour moi. Mais la 
      jeune fille elle-même m’a appris bien davantage.
    • 2:21:06 | – On dirait que vous avez lu sur elle des tas de   choses qui sont demeurées pour moi 
      tout à fait invisibles, hasardai-je.
    • 2:21:13 | – Pas invisibles : mais vous ne les avez pas 
      remarquées, Watson. Vous ne savez pas regarder,  
    • 2:21:19 | c’est ce qui vous fait manquer l’essentiel. 
      Je désespère de vous faire comprendre un jour   l’importance des manches, ou ce que peut 
      suggérer un ongle de pouce, voire un lacet  
    • 2:21:29 | de soulier. Qu’avez-vous déduit de l’allure 
      de cette femme ? Décrivez-la moi, d’abord.
    • 2:21:35 | – Voyons : elle avait un chapeau à 
      larges bords, couleur gris ardoise,  
    • 2:21:40 | avec une plume rouge brique. Sa jaquette était 
      noire, avec des perles noires, cousues dessus,  
    • 2:21:47 | et bordée d’une parure noire comme du jais. 
      Elle avait une robe brune, plus foncée que  
    • 2:21:52 | couleur café, avec une petite peluche pourpre 
      au cou et aux manches. Ses gants étaient gris,  
    • 2:21:58 | usés à l’index droit. Je n’ai pas observé 
      ses souliers. Elle porte des petites boucles  
    • 2:22:04 | d’oreilles en or. Elle est d’apparence 
      aisée, quoique vulgaire, confortable. »
    • 2:22:10 | Sherlock Holmes battit des 
      mains, et gloussa ironiquement.
        « Ma parole, Watson, vous êtes en gros 
      progrès ! En vérité vous n’avez pas oublié  
    • 2:22:20 | grand-chose : sauf un détail d’importance, 
      mais je vous félicite pour votre méthode,  
    • 2:22:26 | et vous avez l’œil juste pour la couleur. Ne 
      vous fiez jamais à une impression générale,  
    • 2:22:33 | cher ami, mais concentrez-vous sur les détails. 
      Mon premier regard, s’il s’agit d’une femme,  
    • 2:22:38 | est pour ses manches. S’il s’agit d’un homme, 
      pour les genoux du pantalon. Vous l’avez remarqué,  
    • 2:22:44 | cette femme avait de la peluche sur ses manches, 
      et la peluche est un élément très utile,  
    • 2:22:50 | car elle conserve des traces. Ainsi la 
      double ligne, un peu au-dessus du poignet,  
    • 2:22:55 | à l’endroit où la dactylo appuie contre 
      la table. La machine à coudre, à la main,   laisse une marque semblable, mais seulement 
      sur le bras gauche et du côté le plus éloigné  
    • 2:23:06 | du pouce. Ensuite j’ai examiné son visage et j’ai 
      constaté la trace d’un pince-nez ; j’ai aventuré  
    • 2:23:13 | une remarque sur sa myopie et sur la machine à 
      écrire ; elle en a été fort étonnée.– Moi aussi.
    • 2:23:20 | – Pourtant cette remarque allait de soi. 
      J’ai ensuite été surpris, et intéressé,  
    • 2:23:26 | en faisant descendre mon regard vers les souliers 
      : c’étaient d’étranges souliers ! Je ne dis pas  
    • 2:23:33 | qu’ils appartenaient à deux paires différentes ; 
      mais l’un avait un bout rapporté à peine nettoyé,  
    • 2:23:39 | et l’autre propre. De ces souliers, 
      qui étaient d’ailleurs des bottines,   l’un était boutonné seulement par les deux 
      boutons inférieurs, et l’autre aux premier,  
    • 2:23:49 | troisième et cinquième boutons. Hé bien 
      ! Watson, quand on voit une jeune dame,  
    • 2:23:55 | par ailleurs vêtue avec soin, sortir de chez 
      elle dans un pareil désordre de chaussures,  
    • 2:24:01 | il n’est pas malin de penser 
      qu’elle est partie en grande hâte. – Et quoi encore ? demandai-je,  
    • 2:24:08 | vivement intéressé une fois de plus par 
      la logique incisive de mon camarade. – J’ai remarqué, en passant, qu’elle avait écrit 
      une lettre ou une note avant de sortir, mais alors  
    • 2:24:21 | qu’elle était habillée. Vous avez observé que son 
      gant droit était usé à l’index, mais vous n’avez  
    • 2:24:28 | pas vu qu’à la fois le gant et le doigt étaient 
      légèrement tachés d’encre violette. Elle était  
    • 2:24:33 | pressée, et elle a enfoncé trop loin sa plume dans 
      l’encrier. Cela ne doit pas remonter à plus tard  
    • 2:24:39 | que ce matin ; autrement la trace n’aurait pas 
      été si nette. Tout ceci est bien amusant ! Un peu  
    • 2:24:45 | élémentaire, sans doute… Mais il faut que je me 
      mette au travail, Watson. Auriez-vous l’obligeance  
    • 2:24:50 | de me lire le texte de l’annonce qui donne 
      la description de Monsieur Hosmer Angel ? »
    • 2:24:55 | J’approchai la petite coupure 
      de la lampe, et je lus : « Titre “On recherche…” Voici le texte 
      : “Un gentleman, nommé Hosmer Angel a  
    • 2:25:05 | disparu depuis le quatorze au matin. Taille 
      à peu près un mètre soixante-dix : bien bâti,  
    • 2:25:11 | teint jaune, cheveux noirs, début de 
      calvitie au sommet, favoris noirs et   moustache. Lunettes teintées. Léger défaut de 
      prononciation. La dernière fois qu’il fut aperçu,  
    • 2:25:23 | portait une redingote noire, bordée de soie, 
      un gilet noir, une chaîne de montre en or,  
    • 2:25:29 | des pantalons gris de tweed écossais, des guêtres 
      brunes sur des souliers à côtés élastiques. A été  
    • 2:25:35 | employé dans un bureau de Leadenhall Street. 
      Toute personne qui pourra contribuer, etc.” – Cela suffit, dit Holmes. Passons aux 
      lettres… Elles sont d’une banalité ennuyeuse,  
    • 2:25:45 | et ne nous apprennent rien sur 
      Monsieur Angel, sauf qu’en une   occasion il cite Balzac. Cependant, voici un 
      détail important qui vous frappera sans doute.
    • 2:25:55 | – Elles sont tapées à la machine à écrire… – Certes ; mais la signature également est 
      tapée à la machine à écrire. Voyez ce net petit  
    • 2:26:05 | “Hosmer Angel”, au bas. Il y a bien la date, 
      mais pas l’adresse, sauf Leadenhall Street,  
    • 2:26:13 | ce qui est assez vague. Ce détail de la signature 
      est très suggestif ; je devrais dire : concluant !
    • 2:26:21 | – En quoi ? – Mon cher ami, est-il possible que vous 
      ne discerniez point son importance ?
    • 2:26:27 | – Je ne saurais vous dire que 
      je discerne quelque chose, sauf,   peut-être, que ce monsieur voulait se 
      réserver la possibilité de renier sa  
    • 2:26:35 | signature pour le cas où serait engagée une 
      action judiciaire pour rupture de contrat.
    • 2:26:41 | – Non, ce n’est pas cela. Tout de même, je vais 
      écrire deux lettres qui devraient résoudre le  
    • 2:26:47 | problème. L’une à une firme de la City, l’autre 
      au beau-père de la jeune demoiselle, pour lui  
    • 2:26:53 | demander de nous rencontrer demain soir à dix-huit 
      heures. C’est beaucoup mieux d’avoir affaire à des  
    • 2:26:59 | hommes ! Et maintenant, docteur, nous ne pouvons 
      rien faire avant d’avoir reçu réponse à ces deux  
    • 2:27:06 | lettres ; d’ici là, rangeons ce petit problème 
      dans un tiroir que nous fermerons à clé. »
       
    • 2:27:14 | J’avais eu tellement de bonnes raisons de me fier 
      à la subtilité du raisonnement de mon ami ainsi  
    • 2:27:20 | qu’à l’énergie de son activité que je sentis 
      qu’il ne devait pas manquer de bases solides  
    • 2:27:25 | pour traiter avec cette sorte de désinvolture le 
      singulier mystère qui lui avait été soumis. Je ne  
    • 2:27:31 | l’avais vu se tromper qu’une fois, dans l’affaire 
      du roi de Bohème et de la photographie d’Irène   Adler. Et si je me reportais aux péripéties 
      du Signe des Quatre, ou de l’Étude en Rouge,  
    • 2:27:43 | je me disais qu’il n’existait pas au monde une 
      énigme qu’il ne fut capable de déchiffrer.Je  
    • 2:27:48 | le laissai donc en tête à tête avec sa 
      pipe noire. J’avais la conviction que,  
    • 2:27:54 | lorsque je reviendrais le lendemain soir, je 
      le trouverais tenant dans sa main les divers   fils qui lui permettraient de découvrir 
      le fiancé de Mademoiselle Mary Sutherland.
    • 2:28:04 | Toute mon attention fut d’ailleurs requise 
      par un cas médical d’une extrême gravité,   et je passai presque toute la journée au chevet du 
      malade. Je ne pus me libérer que quelques minutes  
    • 2:28:14 | avant dix-huit heures, mais je sautai dans 
      un fiacre et me fis conduire à Baker Street.  
    • 2:28:20 | Je ne voulais pas manquer d’assister au 
      dénouement de l’affaire. Sherlock Holmes   était seul ; il dormait à moitié, pelotonné au 
      fond de son fauteuil. Une formidable armée de  
    • 2:28:31 | bouteilles et d’éprouvettes, parmi 
      des relents d’acide chlorhydrique,   m’apprit qu’il avait consacré sa journée 
      à ses chères expériences chimiques.
    • 2:28:39 | « Hé bien ! vous avez trouvé 
      ? demandai-je en entrant. – Oui. C’était le bisulfate de baryte.
    • 2:28:46 | – Non, non : la clé de l’énigme ? – Ah ! l’énigme ? Je pensais au sel sur lequel 
      j’ai travaillé. Mais il n’y a jamais eu d’énigme,  
    • 2:28:55 | mon cher ! Bien que quelques détails m’aient 
      intéressé, comme je vous le disais hier. Ce  
    • 2:29:01 | qui m’ennuie, c’est qu’aucune loi, je le 
      crains, ne doit s’appliquer au coquin.
    • 2:29:06 | – Qui est-ce donc ? Et pourquoi a-t-il 
      abandonné Mademoiselle Sutherland ? Ma  
    • 2:29:12 | phrase n’était pas terminée, et Holmes 
      ouvrait déjà la bouche pour me répondre,   que nous entendîmes un bruit de pas dans 
      le couloir ; quelqu’un frappa à la porte.
    • 2:29:21 | – Voilà le beau-père de la 
      demoiselle, Monsieur James Windibank,   annonça Holmes. Il m’avait répondu qu’il 
      serait là à dix-huit heures. Entrez ! »
    • 2:29:32 | Le visiteur était un homme robuste, de taille 
      moyenne. Il paraissait trente ans. Sur son  
    • 2:29:40 | visage jaunâtre, ni moustache, ni barbe, 
      ni favoris. Il avait l’allure doucereuse,  
    • 2:29:47 | insinuante. Ses yeux gris étaient magnifiques 
      de vivacité et de pénétration. Il nous décocha  
    • 2:29:54 | à chacun un regard interrogateur, 
      posa son chapeau sur le buffet,   s’inclina légèrement et se laissa 
      glisser sur la chaise la plus proche.
    • 2:30:03 | « Bonsoir, Monsieur James Windibank, dit Holmes. 
      Je suppose que cette lettre tapée à la machine,  
    • 2:30:11 | qui confirme notre rendez-vous pour 
      dix-huit heures, est bien de vous ? – Oui, monsieur. Je suis un peu en 
      retard, mais je ne suis pas mon maître,  
    • 2:30:20 | n’est-ce pas ? Vous me voyez désolé que 
      Mademoiselle Sutherland vous ait ennuyé  
    • 2:30:25 | avec cette petite affaire ; il me semble 
      en effet préférable de ne pas étaler son   linge sale en public. C’est tout à fait 
      contre ma volonté qu’elle est venue ; mais  
    • 2:30:34 | elle a un naturel impulsif, émotif, comme vous 
      avez pu le remarquer, et il est difficile de la  
    • 2:30:41 | raisonner quand elle a pris une décision. 
      Bien sûr, je suis moins gêné que ce soit  
    • 2:30:46 | à vous qu’elle se soit adressée, puisque vous 
      n’avez rien à voir avec la police officielle,  
    • 2:30:52 | mais je ne trouve pas agréable que l’on fasse tant 
      de bruit autour d’un malheur de famille. Enfin,  
    • 2:30:58 | il s’agit là de frais inutiles : car comment 
      pourriez-vous retrouver cet Hosmer Angel ?
    • 2:31:04 | – Au contraire, dit paisiblement Holmes. J’ai   toute raison de croire que je réussirai 
      à découvrir Monsieur Hosmer Angel. »
    • 2:31:14 | Monsieur Windibank sursauta 
      et laissa tomber ses gants. « Je suis ravi de cette nouvelle ! dit-il.
    • 2:31:20 | – C’est étonnant, fit Holmes, comme les 
      machines à écrire possèdent leur individualité  
    • 2:31:28 | propre ! presque autant que l’écriture humaine. 
      À moins qu’elles ne soient tout à fait neuves,  
    • 2:31:36 | elles n’écrivent jamais de la même façon. 
      Certaines lettres sont plus usées que d’autres,  
    • 2:31:41 | il y en a qui ne s’usent que d’un 
      côté… Tenez, dans votre lettre,   Monsieur Windibank, sur tous les e on relève 
      une petite tache ; de même les t ont un léger  
    • 2:31:52 | défaut à leur barre. J’ai compté quatorze autres 
      caractéristiques ; ces deux-là sautent aux yeux.
    • 2:31:59 | – C’est sur cette machine qu’au 
      bureau nous faisons toute notre   correspondance ; indubitablement 
      elle n’est plus en très bon état. »
    • 2:32:08 | Tout en répondant, notre visiteur pesa sur Holmes   de toute l’acuité de son regard.
      « Et maintenant je vais vous montrer,  
    • 2:32:16 | Monsieur Windibank, une étude réellement très 
      intéressante, poursuivit Holmes. Je compte écrire  
    • 2:32:23 | bientôt une brève monographie sur la machine à 
      écrire et son utilisation par les criminels. C’est  
    • 2:32:29 | un sujet auquel j’ai accordé quelques méditations. 
      J’ai ici quatre lettres qui m’ont été présentées  
    • 2:32:35 | comme émanant du disparu. Elles sont toutes tapées 
      à la machine. Chacune présente les petites taches  
    • 2:32:43 | sur les e et des barres en mauvais état sur 
      les t. Si vous consentez à prendre ma loupe,  
    • 2:32:48 | je vous montrerai les quatorze autres 
      caractéristiques auxquelles je faisais   allusion tout à l’heure. »Monsieur Windibank 
      sauta de sa chaise et empoigna son couvre-chef.
    • 2:32:57 | « Je n’ai pas de temps à perdre pour 
      une conversation aussi fantaisiste,   Monsieur Holmes ! dit-il. S’il est en 
      votre pouvoir de rattraper l’homme,  
    • 2:33:06 | rattrapez-le : quand ce sera 
      fait, vous me préviendrez. – Certainement ! fit Holmes en 
      se levant et en fermant la porte  
    • 2:33:13 | à double tour. Apprenez donc que je l’ai rattrapé… – Comment ! Où ? cria Monsieur Windibank tout pâle  
    • 2:33:22 | et regardant autour de lui 
      comme un rat pris au piège. – Oh ! cela ne fait rien… Rien du tout 
      ! dit Holmes non sans suavité. Il n’y  
    • 2:33:31 | a plus moyen de vous en tirer, Monsieur 
      Windibank. Tout était trop transparent,   et vous m’avez fait un mauvais compliment quand 
      vous avez avancé qu’il me serait impossible  
    • 2:33:41 | de résoudre un problème aussi simple. 
      Allons ! Asseyez-vous, et parlons ! »
    • 2:33:47 | Notre visiteur s’effondra dans un fauteuil. Il 
      était blême et de la sueur perlait sur son front.
    • 2:33:53 | « La… La justice ne peut rien 
      contre moi ! bégaya-t-il.
    • 2:33:58 | – J’en ai peur. Mais entre nous, Windibank, 
      le tour que vous avez joué est abominablement  
    • 2:34:06 | mesquin, cruel, et égoïste… Je vais 
      retracer le cours des événements,  
    • 2:34:12 | et vous me corrigerez si je me trompe. 
      L’homme était blotti dans son fauteuil,   avec la tête rentrée dans la poitrine. 
      Littéralement aplati ! Holmes cala ses  
    • 2:34:23 | pieds contre le coin de la cheminée et, s’appuyant 
      en arrière avec les deux mains dans les poches,  
    • 2:34:29 | commença à parler. J’avais l’impression qu’il 
      se parlait à lui-même, plutôt qu’à nous.
    • 2:34:35 | – L’homme a épousé pour de l’argent une femme 
      beaucoup plus âgée que lui, dit-il. Et il a joui  
    • 2:34:41 | de l’argent de la fille qui vivait avec eux. 
      Cela faisait une somme considérable pour des   gens dans leur situation ; s’ils la perdaient, 
      la différence serait d’importance ; un effort  
    • 2:34:52 | méritait donc d’être tenté. La fille possédait un 
      tempérament naturellement bon et aimable ; mais  
    • 2:34:59 | elle était sensible et elle avait, à sa manière, 
      le cœur chaud. De toute évidence, en tenant compte  
    • 2:35:07 | de son attrait personnel et de sa petite fortune, 
      il fallait s’attendre à ce qu’elle ne demeurât  
    • 2:35:13 | point longtemps célibataire. Or son mariage 
      représentait, aux yeux de son beau-père, la perte  
    • 2:35:19 | de cent livres par an. Que fit ledit beau-père 
      pour l’empêcher de se marier ? Il commença,  
    • 2:35:26 | c’est la règle, par lui interdire de sortir et 
      d’aller avec des garçons de son âge. Il ne tarda  
    • 2:35:32 | pas à découvrir que cette interdiction ne serait 
      pas éternellement valable : elle se rebella,  
    • 2:35:38 | fit valoir ses droits, et finalement annonça 
      son intention de se rendre à un certain bal.  
    • 2:35:43 | Quelle idée germa alors dans l’esprit fertile 
      du beau-père ? Oh ! il est plus logique de la  
    • 2:35:50 | porter au crédit de sa tête que de son cœur 
      ! Avec la complicité et l’aide de sa femme,  
    • 2:35:56 | il se déguisa : il masqua ses yeux 
      vifs derrière des lunettes teintées,  
    • 2:36:01 | il se para de favoris postiches ; il mua cette 
      voix claire en un chuchotement doucereux, et,  
    • 2:36:09 | profitant de la myopie de sa belle-fille, 
      il apparut sous les traits de Monsieur   Hosmer Angel : ainsi éloignait-il les amoureux 
      en jouant lui-même l’amoureux passionné.
    • 2:36:21 | – Au début, il ne s’agissait que 
      d’une farce ! gémit notre visiteur.  
    • 2:36:26 | Nous n’avions jamais pensé qu’elle 
      s’enflammerait aussi facilement. – Peut-être. Quoi qu’il en soit, la jeune fille 
      s’est enflammée comme elle croyait son beau-père  
    • 2:36:37 | en France, l’idée d’une supercherie n’effleura 
      jamais son esprit. Elle était flattée par les  
    • 2:36:43 | attentions du gentleman, et cette sorte de 
      vanité qu’elle en tirait était encore renforcée  
    • 2:36:49 | par l’admiration hautement laudative de la mère.
      « Monsieur Hosmer Angel dut alors se  
    • 2:36:56 | déclarer : l’affaire pouvait aller aussi loin 
      qu’il le souhaitait. Il y eut des rencontres,  
    • 2:37:03 | des fiançailles : si bien que toute la 
      capacité affective et amoureuse de la jeune  
    • 2:37:09 | fille se trouvait concentrée sur ce faux objet de 
      tendresse. La tromperie ne pouvait cependant pas  
    • 2:37:15 | se prolonger indéfiniment. Que restait-il à faire 
      ? Rien d’autre que de brusquer la conclusion de  
    • 2:37:22 | l’affaire d’une manière si dramatique que la jeune 
      fille en demeurerait profondément impressionnée :  
    • 2:37:28 | assez du moins pour écarter à l’avenir tous 
      les soupirants possibles. D’où ce serment  
    • 2:37:34 | de fidélité sur la Bible ; d’où, également, ces 
      allusions à une éventualité quelconque le matin  
    • 2:37:40 | même des noces. James Windibank tenait à ce que 
      Mademoiselle Mary Sutherland fût si amoureuse de  
    • 2:37:48 | Hosmer Angel, et si incertaine quant à son 
      sort, que pendant les dix prochaines années  
    • 2:37:53 | elle n’écoutât point d’autre homme. Il la 
      mena jusqu’à la porte de l’église ; là,  
    • 2:38:00 | comme il ne pouvait aller plus loin, il 
      s’évanouit… C’est un vieux truc de se glisser  
    • 2:38:05 | hors d’un fiacre par la porte opposée à celle 
      par laquelle on est entré ! Me suis-je trompé  
    • 2:38:12 | sur le cours de l’enchaînement des circonstances, 
      Monsieur Windibank ? »Notre visiteur avait repris  
    • 2:38:17 | un peu d’assurance pendant le monologue de 
      Holmes. Il se leva : son pâle visage ricanait.
    • 2:38:24 | « Vous ne vous êtes peut-être pas trompé, Monsieur 
      Holmes, dit-il. Mais puisque vous êtes si malin,  
    • 2:38:31 | vous devriez savoir que si quelqu’un est 
      en contravention avec la loi à présent,   c’est vous, et non moi. Depuis le début, je 
      n’ai rien commis qui intéresse la justice.  
    • 2:38:42 | Mais vous, aussi longtemps que vous 
      tiendrez cette porte fermée à clé,   vous tombez sous le coup d’une plainte 
      pour violence et séquestration arbitraires.
    • 2:38:51 | – Comme vous dites, vous n’êtes 
      pas en contravention avec la loi,   dit Holmes en ouvrant la porte toute grande. 
      Et cependant vous méritez la punition la plus  
    • 2:39:01 | cruelle : si la jeune fille avait un frère ou 
      un ami, vous seriez châtié à coups de fouet !… »
    • 2:39:09 | Comme le ricanement de l’homme s’accentuait, 
      Sherlock Holmes rougit de colère. « Cela ne fait pas partie des services que je 
      rends à mes clients, mais voici un joli stick  
    • 2:39:19 | de chasse, et vous allez en goûter… » Il saisit son stick, mais avant 
      qu’il eût eu le temps de l’empoigner,  
    • 2:39:29 | il entendit une dégringolade dans l’escalier : la 
      lourde porte de l’entrée claqua ; de la fenêtre,  
    • 2:39:37 | nous aperçûmes Monsieur James Windibank 
      qui dévalait la rue à toutes jambes. « C’est un coquin à sang-froid 
      ! » proclama Holmes.
    • 2:39:46 | Il éclata de rire et se jeta dans son fauteuil. « Ce type, déclara-t-il, ira loin : de 
      crime en crime, jusqu’à ce qu’il finisse  
    • 2:39:55 | à la potence ! C’est pourquoi cette affaire 
      n’était pas tout à fait dénuée d’intérêt. – Tout de même, dis-je, je n’ai pas suivi 
      parfaitement la marche de vos déductions.
    • 2:40:05 | – Allons ! Depuis le début il était clair que 
      ce Monsieur Hosmer Angel avait une bonne raison  
    • 2:40:12 | pour se comporter aussi bizarrement. Clair 
      également que le seul qui eût profité des   événements était le beau-père. Or jamais les deux 
      hommes ne se sont trouvés ensemble. Il y en avait  
    • 2:40:23 | un qui apparaissait quand l’autre disparaissait : 
      c’était déjà une indication ! Et puis les lunettes  
    • 2:40:31 | teintées, la voix particulière : deux maquillages, 
      comme les favoris… Mes soupçons furent confirmés  
    • 2:40:38 | par la signature tapée à la machine ; il 
      s’agissait de cacher une écriture, trop  
    • 2:40:43 | familière pour que la jeune fille ne la reconnût 
      point à quelque signe. Tous ces détails isolés,  
    • 2:40:49 | rassemblés et combinés à d’autres moins évidents, 
      me conduisaient dans une seule et même direction.
    • 2:40:55 | – Et comment les avez-vous vérifiés ? – Ayant détecté mon homme, rien n’était 
      plus facile que de réunir des preuves. Je  
    • 2:41:04 | connaissais la société pour qui il travaillait. 
      Je possédais son portrait, paru dans un journal.  
    • 2:41:11 | Je commençai par éliminer tout ce qui pouvait 
      être le produit d’un déguisement : les favoris,  
    • 2:41:16 | les lunettes, la voix. Je l’envoyai à la société, 
      en demandant qu’elle ait l’obligeance de m’avertir  
    • 2:41:23 | si ce signalement correspondait à l’un de 
      ses représentants. Déjà j’avais relevé les  
    • 2:41:30 | particularités de la machine à écrire, 
      et j’écrivis à mon bonhomme une lettre,   adressée à sa société, le priant de passer me 
      voir. Comme je m’y attendais, il me répondit par  
    • 2:41:39 | une lettre tapée à la machine à écrire, et cette 
      lettre présentait les défauts caractéristiques que  
    • 2:41:45 | j’avais relevés sur les autres. Le même courrier 
      m’apporta une lettre de Westhouse et Marbank,  
    • 2:41:51 | de Fenchurch Street, qui me confirmait que la 
      description que j’avais faite répondait trait  
    • 2:41:57 | pour trait à celle de leur représentant, 
      Monsieur James Windibank. Voilà tout ! – Et Mademoiselle Sutherland ?
    • 2:42:04 | – Si je lui dis la vérité, elle ne me croira pas. 
      Vous rappelez-vous le vieux proverbe persan ? “Il  
    • 2:42:09 | risque gros, celui qui arrache à une tigresse 
      son petit ! Mais celui qui ôte à une femme ses  
    • 2:42:15 | illusions risque davantage.” Dans Hâfiz, il 
      y a autant de sagesse que dans Horace, et une  
    • 2:42:23 | connaissance des humains aussi profonde ! »
      Le mystère du val Boscombe.
    • 2:42:32 | Nous étions en train de déjeuner 
      un matin, ma femme et moi,   quand la bonne apporta une dépêche. Émanant 
      de Sherlock, elle était ainsi libellée :
    • 2:42:42 | « Avez-vous des jours disponibles ? On vient 
      de me télégraphier de l’ouest de l’Angleterre  
    • 2:42:49 | au sujet de la tragédie de la vallée de 
      Boscombe. Serais content si pouviez venir   avec moi. Climat et site parfaits. Pars de 
      Paddington par train onze heures quinze. »
    • 2:43:01 | – Qu’en dites-vous, chéri ? dit ma 
      femme en me regardant. Irez-vous ?
    • 2:43:06 | – Je ne sais pas trop. J’ai une liste 
      de visites assez longue à présent. – Oh ! Amstruther ferait votre 
      travail. Vous avez l’air un peu  
    • 2:43:15 | pâle depuis quelque temps. Je pense que le 
      changement vous sera bénéfique ; et puis,  
    • 2:43:21 | vous portez toujours tellement d’intérêt 
      aux enquêtes de monsieur Holmes ! – Quand on songe à ce que j’ai 
      gagné dans l’une de ces enquêtes,  
    • 2:43:28 | je serais un ingrat s’il en était 
      autrement ; mais si je dois y aller,  
    • 2:43:34 | il faut que je fasse ma valise tout de 
      suite car je n’ai qu’une demi-heure. Mon expérience de la vie des camps en Afghanistan 
      avait tout au moins eu pour résultat de faire de  
    • 2:43:43 | moi un voyageur prompt à se préparer. Je n’avais 
      besoin que de quelques objets très simples,  
    • 2:43:49 | de sorte qu’avant l’heure fixée je roulais 
      en fiacre avec ma valise vers la gare de   Paddington. Sherlock Holmes faisait les 
      cent pas sur le quai. Sa grande et maigre  
    • 2:43:59 | silhouette semblait encore plus grande et plus 
      maigre en raison du long manteau de voyage,  
    • 2:44:05 | et de la casquette en drap 
      qui lui serrait la tête. – C’est vraiment très aimable 
      de votre part de venir Watson,  
    • 2:44:12 | dit-il. Cela me fait une telle différence 
      d’avoir avec moi quelqu’un sur qui je puis   compter absolument. L’aide qu’on trouve 
      sur place est toujours ou insignifiante,  
    • 2:44:23 | ou réticente. Si vous voulez bien garder les 
      deux places de coin, je vais prendre les billets.
    • 2:44:29 | Mis à part l’immense brassée de journaux qu’Holmes 
      emporta avec lui, nous eûmes tout le compartiment  
    • 2:44:35 | pour nous seuls. Jusqu’à ce que nous ayons 
      dépassé Reading, il tourna, retourna et lut  
    • 2:44:41 | les quotidiens, ne s’interrompant que pour 
      prendre des notes et pour réfléchir. Puis,   d’un geste soudain, il fit du tout un 
      énorme ballot qu’il jeta dans le filet.
    • 2:44:52 | – Avez-vous entendu parler de 
      cette affaire ? demanda-t-il. – Pas un seul mot, je n’ai pas 
      vu les journaux ces jours-ci.
    • 2:45:00 | – La presse londonienne n’en a pas eu des 
      comptes rendus bien complets. Je viens de  
    • 2:45:06 | parcourir toutes les dernières éditions afin 
      d’en bien posséder tous les détails. Il semble,  
    • 2:45:12 | à ce que je vois, que ce soit une de ces 
      affaires toutes simples, qui sont si difficiles.
    • 2:45:18 | – Ce que vous dites paraît un peu paradoxal. – Mais c’est profondément vrai. La singularité 
      constitue presque invariablement une piste.  
    • 2:45:28 | Plus un crime est dénué de caractère 
      distinctif, plus il est ordinaire,  
    • 2:45:33 | et plus il est difficile d’en trouver les 
      auteurs. Dans le cas présent, cependant,  
    • 2:45:39 | on a très sérieusement mis en 
      cause le fils de la victime. – Il s’agit donc d’un assassinat ?
    • 2:45:45 | – Eh bien ! on le suppose. Je ne 
      considérerai aucun point comme acquis,  
    • 2:45:51 | tant que je n’aurai pas eu l’occasion de 
      l’étudier moi-même. Je vais vous expliquer  
    • 2:45:56 | succinctement où en sont les choses, 
      autant que j’aie pu le comprendre. « La vallée de Boscombe est un coin 
      provincial qui se trouve non loin de Ross,  
    • 2:46:05 | dans le comté du Herefordshire. Le plus grand 
      propriétaire terrien de cette région est un  
    • 2:46:10 | certain monsieur John Turner, qui a gagné son 
      argent en Australie et qui est revenu au pays,  
    • 2:46:16 | il y a quelques années. Une des fermes qu’il 
      possédait, celle d’Hatherley, était louée à  
    • 2:46:21 | monsieur Charles Mac Carthy, lui aussi un ancien 
      d’Australie. Les deux hommes s’étaient connus  
    • 2:46:27 | aux colonies, rien d’extraordinaire à ce fait 
      sinon qu’en revenant se fixer en Angleterre  
    • 2:46:32 | ils avaient cherché à demeurer aussi près que 
      possible l’un de l’autre. Selon toute apparence,  
    • 2:46:38 | Turner était le plus riche des deux ; 
      Mac Carthy devint donc son locataire,  
    • 2:46:43 | mais pourtant, ils vivaient, semble-t-il, sur un 
      pied de parfaite égalité, car ils étaient souvent  
    • 2:46:51 | ensemble. Mac Carthy avait un fils, un gars de 
      dix-huit ans, et Turner une fille unique du même  
    • 2:46:57 | âge ; tous deux étaient veufs. Ils paraissent 
      avoir évité la société des familles anglaises  
    • 2:47:03 | du voisinage et avoir mené une existence 
      très retirée, bien que les deux Mac Carthy,  
    • 2:47:09 | amateurs de sport, fréquentassent souvent les 
      hippodromes de la région. Les Mac Carthy avaient  
    • 2:47:15 | deux domestiques, un homme et une servante. Les 
      Turner avaient une domesticité plus importante,  
    • 2:47:21 | une demi-douzaine de visiteurs au moins. C’est 
      là tout ce que j’ai pu recueillir concernant   les familles. Voyons maintenant les faits.
      « Le trois juin – c’est-à-dire lundi dernier – Mac  
    • 2:47:34 | Carthy quitta sa maison d’Hatherley vers trois 
      heures de l’après-midi et s’en alla, à pied,  
    • 2:47:40 | vers l’étang de Boscombe qui est un petit lac 
      formé par le débordement du fleuve qui coule  
    • 2:47:46 | dans la vallée de Boscombe. Le matin, il était 
      allé à Ross avec son domestique et il avait dit  
    • 2:47:52 | à celui-ci qu’il était obligé de se presser, 
      car il avait à trois heures un rendez-vous  
    • 2:47:57 | important. De ce rendez-vous il n’est point 
      revenu vivant.« De la ferme d’Hatherley à  
    • 2:48:04 | l’étang de Boscombe, il y a un quart de mile et 
      deux personnes l’ont vu lorsqu’il traversait la  
    • 2:48:10 | propriété. L’une était une vieille femme dont on 
      ne dit pas le nom, l’autre était William Cronder,  
    • 2:48:15 | garde-chasse au service de monsieur Turner. Ces 
      deux témoins déclarent que Mac Carthy était seul.  
    • 2:48:21 | Le garde-chasse ajoute que quelques minutes 
      après avoir vu passer monsieur Mac Carthy,   il a vu son fils, monsieur James Mac Carthy, qui, 
      un fusil sous le bras, suivait la même direction.  
    • 2:48:33 | À ce qu’il croit, le père était encore bel et bien 
      en vue à ce moment-là et le fils le suivait. Il  
    • 2:48:40 | n’y pensa plus avant qu’il n’apprît, le 
      soir, la tragédie qui s’était déroulée. « Les deux Mac Carthy ont encore été aperçus après 
      le moment où William Cronder, le garde-chasse,  
    • 2:48:50 | les a perdus de vue. L’étang de Boscombe est 
      entouré de bois épais, avec tout juste une bordure  
    • 2:48:57 | d’herbe et de roseaux sur sa rive. Une fille de 
      quatorze ans, Patience Moran, la fille du gardien  
    • 2:49:03 | du domaine de la vallée de Boscombe, se trouvait 
      en train de cueillir des fleurs dans un de ces  
    • 2:49:09 | bois. Elle déclare que, pendant qu’elle était là, 
      elle a vu, à l’orée du bois et tout près du lac,  
    • 2:49:16 | monsieur Mac Carthy et son fils qui semblaient se 
      quereller violemment. Elle a entendu le vieux Mac  
    • 2:49:22 | Carthy employer un langage très vif en s’adressant 
      à son fils et elle a vu celui-ci lever la main  
    • 2:49:29 | comme pour frapper son père. Leur violence lui 
      fit tellement peur qu’elle prit la fuite et,  
    • 2:49:35 | quand elle est arrivée chez elle, elle a dit à sa 
      mère qu’elle avait laissé les deux Mac Carthy en  
    • 2:49:42 | train de se disputer près de l’étang de Boscombe 
      et qu’elle craignait fort qu’ils ne fussent sur  
    • 2:49:48 | le point d’en venir aux mains. À peine avait-elle 
      prononcé ces mots que le jeune Mac Carthy arrivait  
    • 2:49:55 | en courant au pavillon et annonçait qu’il 
      avait trouvé son père mort dans le bois. Il  
    • 2:50:00 | venait demander de l’aide au gardien. Il était 
      bien surexcité, il n’avait ni son fusil, ni son  
    • 2:50:07 | chapeau et on remarqua que sa main droite et sa 
      manche étaient tachées de sang. En le suivant, on  
    • 2:50:14 | trouva le cadavre de son père étendu sur le gazon, 
      près de l’étang. Les blessures étaient telles  
    • 2:50:21 | qu’elles pouvaient très bien avoir été faites par 
      la crosse du fusil du fils, que l’on trouva dans  
    • 2:50:27 | l’herbe à quelques pas du corps. Étant donné ces 
      circonstances, le jeune homme fut immédiatement  
    • 2:50:33 | arrêté et, l’enquête de mardi ayant abouti à un 
      verdict de meurtre, on l’a en conséquence conduit  
    • 2:50:40 | à Ross, devant les magistrats, qui vont envoyer 
      l’affaire aux prochaines assises. Voilà les faits  
    • 2:50:46 | essentiels, tels qu’ils ressortent de l’enquête 
      du coroner et de l’exposé fait au tribunal.
    • 2:50:52 | – On pourrait difficilement imaginer un crime 
      plus abominable, remarquai-je, et si jamais les  
    • 2:50:59 | preuves indirectes fournies par les circonstances 
      ont désigné un coupable, c’est bien en ce cas.
    • 2:51:05 | – Les preuves indirectes tirées des 
      circonstances sont très sujettes à caution,  
    • 2:51:11 | répondit Holmes, pensif. Elles peuvent avoir 
      l’air d’indiquer nettement une chose, et puis,  
    • 2:51:16 | si l’on change un peu de point de vue, il 
      arrive qu’on constate qu’elles indiquent,   de façon non moins nette, quelque chose de 
      tout à fait différent. Il faut avouer pourtant,  
    • 2:51:27 | que le cas du jeune homme semble 
      excessivement grave et qu’il est   certes bien possible qu’il soit coupable. Il y a 
      pourtant plusieurs personnes dans le voisinage,  
    • 2:51:37 | et parmi elles mademoiselle Turner, 
      la fille du propriétaire voisin,   qui croient à son innocence et qui ont engagé 
      Lestrade – vous vous le rappelez, il fut mêlé  
    • 2:51:47 | à L’étude en rouge – pour mener une enquête qui 
      lui soit favorable. Lestrade, assez embarrassé,  
    • 2:51:54 | s’en est remis à moi et voilà pourquoi deux 
      messieurs entre deux âges volent dans la direction  
    • 2:52:00 | de l’ouest à cinquante milles à l’heure, au lieu 
      de digérer tranquillement leur déjeuner chez eux.
    • 2:52:05 | – J’ai bien peur, dis-je, qu’avec des 
      faits si évidents vous ne récoltiez   guère de gloire dans cette affaire.
      – Il n’y a rien de plus trompeur qu’un  
    • 2:52:18 | fait évident, répondit-il en riant. En outre, il 
      se peut que nous découvrions par hasard d’autres  
    • 2:52:25 | faits qui, peut-être, n’ont nullement été évidents 
      pour monsieur Lestrade. Vous me connaissez  
    • 2:52:31 | trop bien pour aller croire que je me vante 
      lorsque je dis que je confirmerai sa théorie,   ou la détruirai par des moyens qu’il est, 
      pour sa part, absolument incapable d’employer,  
    • 2:52:43 | voire de comprendre. Pour prendre à portée de 
      ma main le premier exemple venu, il m’apparaît  
    • 2:52:49 | clairement que, dans votre chambre à coucher, la 
      fenêtre est du côté droit ; pourtant je me demande  
    • 2:52:57 | si monsieur Lestrade aurait remarqué une chose 
      aussi évidente que celle-là.– Comment diable ?… 
    • 2:53:04 | – Mon cher ami, je vous connais bien. Je sais 
      l’élégance militaire qui vous caractérise. Vous  
    • 2:53:12 | vous rasez tous les matins et, en cette saison, 
      vous vous rasez à la lumière du jour mais, puisque  
    • 2:53:19 | votre barbe est de moins en moins parfaitement 
      rasée à mesure que l’on examine le côté gauche –  
    • 2:53:24 | tant et si bien qu’elle est positivement négligée 
      quand on tourne l’angle de la mâchoire – il est  
    • 2:53:30 | de toute évidence que ce côté est, chez vous, 
      moins bien éclairé que l’autre ! Je ne saurais en  
    • 2:53:37 | effet supposer qu’un homme doué de vos habitudes, 
      lorsqu’il se contemple sous un éclairage uniforme,  
    • 2:53:43 | se contente d’un résultat pareil. Je ne vous cite 
      cela que comme un exemple banal d’observation et  
    • 2:53:50 | de déduction, mais c’est ce en quoi consiste 
      mon métier et il est très possible qu’il me  
    • 2:53:57 | soit utile au cours de l’enquête qui nous 
      attend. Il reste encore un ou deux points de  
    • 2:54:02 | moindre importance qui ressortent des recherches 
      antérieures et qui méritent quelque attention.
    • 2:54:07 | – Quels sont-ils ? – Il paraît que l’arrestation 
      n’a pas eu lieu tout de suite,  
    • 2:54:14 | mais après le retour à la ferme d’Hatherley. 
      Lorsque l’inspecteur de police informa le jeune  
    • 2:54:20 | homme qu’il était prisonnier, il remarqua 
      qu’il n’était pas surpris de l’apprendre,  
    • 2:54:25 | et qu’il n’avait que ce qu’il méritait. 
      Cette observation eut naturellement pour  
    • 2:54:30 | effet de chasser toute espèce 
      de doute de l’esprit des jurés. – C’était un aveu ! m’écriai-je.
    • 2:54:37 | – Non, car tout de suite après, 
      il a protesté de son innocence. – En conclusion de tant d’infamies, cette 
      remarque devenait tout au moins très suspecte.
    • 2:54:48 | – Au contraire, c’est la plus brillante éclaircie 
      que je voie jusqu’à présent dans les nuages. Si  
    • 2:54:55 | innocent qu’il soit, il ne peut pas être sot 
      au point de ne pas voir que les circonstances   l’accablent lourdement. S’il avait eu l’air 
      surpris de son arrestation, ou s’il avait  
    • 2:55:06 | feint de s’en indigner, j’aurais regardé le 
      fait comme grandement suspect, parce qu’une   surprise ou une colère de ce genre, étant donné 
      les circonstances, ne serait pas naturelle et  
    • 2:55:16 | pourrait apparaître comme la meilleure politique, 
      adoptée après réflexion. Sa franche acceptation  
    • 2:55:23 | de la situation révèle, ou qu’il est innocent, 
      ou qu’il possède une grande maîtrise de lui-même  
    • 2:55:29 | et une grande fermeté. Quant à sa remarque qu’il 
      n’avait que ce qu’il méritait, elle n’était pas  
    • 2:55:36 | non plus extraordinaire, si vous considérez qu’il 
      venait de se trouver auprès du cadavre de son père  
    • 2:55:42 | alors qu’il est hors de doute que, ce même jour, 
      il avait oublié son devoir filial jusqu’à échanger  
    • 2:55:49 | des paroles violentes et même, suivant la fille 
      dont le témoignage a une si grande importance,  
    • 2:55:56 | jusqu’à sembler sur le point de le frapper. 
      Le reproche qu’il s’en faisait et le repentir  
    • 2:56:01 | dont témoigne sa remarque me paraissent dénoter 
      un esprit sain plutôt qu’un individu coupable.
    • 2:56:07 | Je hochai la tête et je remarquai : – On a pendu bien des hommes sur des 
      témoignages beaucoup moins catégoriques.
    • 2:56:16 | – C’est bien vrai. Et bien des 
      hommes ont été pendus à tort. – Quel est le récit que le jeune 
      homme fait des événements ?
    • 2:56:25 | – Il n’est pas, je le crains, fort encourageant 
      pour ses partisans, bien qu’il y ait un ou deux  
    • 2:56:32 | points intéressants. Vous les trouverez 
      ici, où vous pouvez les lire vous-même.
    • 2:56:38 | Il tira du ballot un numéro du journal local et, 
      après en avoir tourné une page, me montra du doigt  
    • 2:56:44 | le paragraphe dans lequel le malheureux jeune 
      homme donnait sa propre version des événements.   Je m’installai dans le coin du compartiment et 
      le lus très soigneusement. En voici le texte :
    • 2:56:55 | « Monsieur James Mac Carthy, 
      fils unique du défunt, fut   alors appelé et témoigna de façon suivante :
      J’avais quitté la maison depuis trois jours  
    • 2:57:06 | et j’étais à Bristol. Je venais de rentrer dans 
      la matinée de lundi dernier, le trois. Mon père  
    • 2:57:13 | était absent de la maison au moment de mon arrivée 
      et la bonne m’informa qu’il était allé en voiture  
    • 2:57:18 | à Ross, avec John Cobb, le groom. Peu après mon 
      retour, j’entendis les roues de la carriole dans  
    • 2:57:25 | la cour et, en regardant par la fenêtre, je le vis 
      descendre et sortir rapidement de la cour, mais je  
    • 2:57:31 | ne vis point dans quelle direction il s’en allait. 
      J’ai alors pris mon fusil et je suis parti faire  
    • 2:57:37 | un tour dans la direction de l’étang de Boscombe, 
      avec l’intention de visiter la garenne qui est de  
    • 2:57:42 | l’autre côté. En chemin, j’ai vu William Cronder, 
      le garde-chasse, ainsi qu’il l’a déclaré dans sa  
    • 2:57:49 | déposition, mais il s’est trompé en pensant que 
      je suivais mon père. J’ignorais complètement que  
    • 2:57:55 | mon père était devant moi. Quand je me suis trouvé 
      à une centaine de mètres environ de l’étang, j’ai  
    • 2:58:01 | entendu le cri “Hé ! Ho !”. C’était un signal dont 
      nous nous servions ordinairement, mon père et moi.  
    • 2:58:07 | Je me suis donc pressé et je l’ai rejoint près 
      de l’étang. Il a paru fort surpris de me voir et,  
    • 2:58:13 | assez rudement, il m’a demandé ce que je faisais 
      là. Une conversation s’ensuivit, qui nous amena à  
    • 2:58:19 | un échange de mots très vifs et presque aux coups, 
      car mon père était d’un caractère violent. Voyant  
    • 2:58:26 | que, dans sa colère, il ne se maîtrisait plus, je 
      l’ai quitté et j’ai repris le chemin de la ferme  
    • 2:58:31 | d’Hatherley. Je n’avais toutefois pas fait plus 
      de cent cinquante mètres quand j’entendis derrière  
    • 2:58:36 | moi un cri affreux qui me fit revenir sur mes pas 
      en courant. J’ai trouvé mon père expirant sur le  
    • 2:58:43 | sol, la tête terriblement meurtrie. J’ai laissé 
      tomber mon fusil et j’ai pris mon père dans mes  
    • 2:58:48 | bras, mais il est mort presque immédiatement. 
      Je me suis agenouillé auprès de lui quelques  
    • 2:58:54 | minutes et je me suis rendu au pavillon de 
      monsieur Turner, la maison la plus proche,   pour y demander du secours. Je n’ai vu personne 
      près de mon père quand je suis revenu et je n’ai  
    • 2:59:04 | aucune idée de la façon dont il a pu être blessé. 
      Les gens ne l’aimaient pas beaucoup, parce qu’il  
    • 2:59:10 | était froid et cassant, mais, autant que je sache, 
      il n’avait pas d’ennemis actifs. Je ne sais rien  
    • 2:59:18 | d’autre de l’affaire.Le coroner. – Votre 
      père ne vous a rien dit avant de mourir ?
    • 2:59:24 | Le témoin. – Il a marmonné quelques mots, mais 
      je n’ai pu saisir qu’une allusion à un rat.
    • 2:59:30 | Le coroner. – Qu’avez-vous compris par là ? Le témoin. – Ça n’avait pour moi 
      aucun sens. J’ai cru qu’il délirait.
    • 2:59:40 | Le coroner. – Quel était le motif de cette 
      dernière querelle entre votre père et vous ?
    • 2:59:47 | Le témoin. – Je préférerais ne pas répondre. Le coroner. – C’est malheureusement mon 
      devoir que de vous presser de répondre.
    • 2:59:56 | Le témoin. – Il m’est absolument 
      impossible de vous le dire. Je peux  
    • 3:00:02 | vous affirmer que cela n’avait rien 
      à voir avec la tragédie qui a suivi. Le coroner. – La cour en décidera. Je n’ai 
      pas à vous faire observer que votre refus de  
    • 3:00:14 | répondre nuira considérablement à votre cause 
      dans les poursuites qui pourront avoir lieu.
    • 3:00:21 | Le témoin. – Je dois pourtant refuser. Le coroner. – Je comprends que 
      le cri de “Hé ! Ho !” était un  
    • 3:00:29 | signal ordinaire entre vous et votre père ? Le témoin. – En effet.
    • 3:00:34 | Le coroner. – Comment se fait-il alors 
      qu’il ait proféré ce cri avant de vous  
    • 3:00:40 | voir et avant même de savoir que 
      vous étiez revenu de Bristol ? Le témoin, fortement démonté. – Je ne sais pas.
    • 3:00:48 | Un juré. – Vous n’avez rien vu qui ait éveillé 
      vos soupçons quand vous êtes revenu sur vos pas,  
    • 3:00:54 | lorsque vous avez entendu le cri et que vous 
      avez trouvé votre père mortellement blessé ?
    • 3:00:59 | Le témoin. – Rien de précis. Le coroner. – Que voulez-vous dire par là ?
    • 3:01:05 | Le témoin. – J’étais si troublé et surexcité 
      quand je me suis précipité dans la clairière  
    • 3:01:12 | que je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à mon 
      père. Pourtant, j’ai eu la vague impression que,  
    • 3:01:18 | tandis que je courais droit devant moi, il y 
      avait quelque chose qui gisait sur le sol, à ma  
    • 3:01:24 | gauche. Ça m’a paru être quelque chose de gris, un 
      vêtement quelconque ou un plaid, peut-être. Quand  
    • 3:01:32 | je me suis relevé d’auprès de mon père, je me suis 
      retourné et je l’ai cherché. Il n’y était plus.
    • 3:01:38 | Le coroner. – Voulez-vous 
      dire que cela avait disparu   avant que vous n’alliez chercher du secours ?
    • 3:01:44 | Le témoin. – Oui, cela avait disparu. Le coroner. – Vous ne 
      sauriez dire ce que c’était ?
    • 3:01:52 | Le témoin. – Non, mais j’avais bien 
      l’impression qu’il y avait quelque chose là.
    • 3:01:57 | Le coroner. – À quelle distance du corps ? Le témoin. – À une douzaine de mètres, à peu près.
    • 3:02:04 | Le coroner. – Et à quelle 
      distance de l’orée du bois ? Le témoin. – À peu près autant.
    • 3:02:10 | Le coroner. – Alors, si on l’a enlevé, ce fut 
      pendant que vous étiez à une douzaine de mètres ?
    • 3:02:16 | Le témoin. – Oui, mais le dos tourné à l’objet. Ainsi se termina l’interrogatoire du témoin. »
      – Je vois, dis-je en jetant un rapide coup d’œil  
    • 3:02:28 | au reste de la colonne du journal, que le 
      coroner a plutôt été dur pour le jeune Mac  
    • 3:02:33 | Carthy. Il insiste, et non sans raison, 
      sur la contradiction impliquée par le  
    • 3:02:39 | fait que son père lui a signalé sa 
      présence avant qu’il ne l’ait vu,   puis sur son refus de donner des détails sur 
      sa conversation avec son père, et enfin sur  
    • 3:02:49 | la singularité des paroles du mourant. Tout cela, 
      comme le remarque le coroner, constitue de lourdes  
    • 3:02:56 | charges contre le fils.Holmes rit doucement 
      et s’étendit sur le siège garni de coussins.
    • 3:03:02 | – Vous et le coroner, vous vous donnez bien du 
      mal pour mettre en évidence les points mêmes  
    • 3:03:08 | qui militent le plus fortement en faveur 
      du jeune homme. Ne voyez-vous pas que vous   lui faites tour à tour l’honneur d’avoir trop 
      d’imagination ou trop peu ? Trop peu, s’il n’a  
    • 3:03:20 | pas été capable d’inventer un motif de querelle 
      qui lui aurait gagné la sympathie du jury ; trop,  
    • 3:03:26 | s’il a tiré de son propre fonds quelque chose 
      d’aussi outré que l’allusion d’un mourant à un  
    • 3:03:32 | rat et l’incident de cette étoffe qui a disparu. 
      Non, j’aborderai cette affaire en considérant que  
    • 3:03:39 | ce que dit ce jeune homme est vrai et nous verrons 
      bien où nous conduira cette hypothèse. Mais j’ai  
    • 3:03:46 | là mon Pétrarque de poche, je ne dirai plus un mot 
      à propos de cette enquête tant que nous ne serons  
    • 3:03:52 | pas sur les lieux. Nous déjeunons à Swindon, et 
      je vois que nous y serons dans vingt minutes.
    • 3:03:58 | Il était environ quatre heures quand, enfin, après 
      avoir traversé la splendide vallée de la Stroude  
    • 3:04:03 | et passé au-dessus de la Severn étincelante et 
      large, nous avons atteint la jolie petite ville  
    • 3:04:09 | de Ross. Un homme maigre, avec une figure 
      de furet et l’air chafouin, nous attendait  
    • 3:04:15 | sur le quai. Malgré son long cache-poussière 
      clair et les guêtres de cuir qu’il portait  
    • 3:04:20 | en hommage au milieu rustique, je n’eus aucune 
      peine à reconnaître Lestrade de Scotland Yard.  
    • 3:04:27 | Il nous mena en voiture aux Armes d’Hereford, 
      où il avait déjà retenu une chambre pour nous.
    • 3:04:33 | – J’ai commandé une voiture, dit-il pendant que 
      nous dégustions une tasse de thé. Connaissant  
    • 3:04:39 | votre tempérament actif, je sais que vous ne 
      serez heureux qu’une fois sur les lieux du crime. – C’est très gentil et très flatteur 
      de votre part, répondit Holmes,  
    • 3:04:51 | mais nous n’irons pas et c’est uniquement 
      une question de pression atmosphérique.
    • 3:04:56 | Lestrade eut l’air fort étonné. – Je ne vous suis pas tout à fait, dit-il.
    • 3:05:01 | – Que dit le thermomètre ? Trois degrés 
      au-dessous de zéro, à ce que je vois. Pas  
    • 3:05:08 | de vent, pas un nuage au ciel. J’ai un plein 
      étui de cigarettes qui ne demandent qu’à être  
    • 3:05:13 | fumées et ce canapé est bien supérieur 
      aux horreurs qu’on trouve d’ordinaire   dans les auberges de campagne. Je ne pense 
      pas que je me serve de la voiture ce soir.
    • 3:05:23 | Lestrade sourit, indulgent. – Vous avez sans doute déjà tiré vos conclusions 
      d’après les journaux, dit-il. La chose crève les  
    • 3:05:30 | yeux, et plus on l’approfondit, plus ça devient 
      clair. Cependant, vous ne sauriez opposer un refus  
    • 3:05:36 | à une dame, surtout à une dame aussi décidée. 
      Elle a entendu parler de vous et veut à toute  
    • 3:05:42 | force votre opinion, bien que je lui aie dit 
      et redit qu’il n’y avait rien que vous puissiez  
    • 3:05:47 | faire que je n’eusse déjà fait. Mais… 
      ma parole, voici sa voiture à la porte !
    • 3:05:54 | À peine avait-il achevé que se précipitait 
      dans la pièce l’une des plus charmantes  
    • 3:05:59 | jeunes femmes que j’eusse jamais vue de 
      ma vie. Ses yeux violets étincelaient et,  
    • 3:06:04 | en voyant ses lèvres entrouvertes et la 
      teinte rose de ses joues, on devinait que   sa réserve naturelle s’évanouissait 
      devant le souci qui l’accaparait.
    • 3:06:14 | – Oh ! monsieur Holmes ! s’écria-t-elle, très 
      agitée, nous regardant l’un après l’autre,  
    • 3:06:21 | puis avec la promptitude de l’intuition 
      féminine, arrêtant définitivement ses yeux  
    • 3:06:28 | sur mon compagnon. Je suis si contente 
      que vous soyez venu ! Je suis descendue  
    • 3:06:34 | jusqu’ici pour vous le dire. Je sais que James 
      n’est pas coupable. Je le sais et je veux que  
    • 3:06:40 | vous commenciez votre travail en le sachant, vous 
      aussi. Ne vous laissez jamais aller à en douter.  
    • 3:06:48 | Nous nous connaissons depuis que nous 
      sommes enfants, je connais ses défauts   comme personne au monde ne les connaît, 
      mais il a trop bon cœur pour faire du mal  
    • 3:06:56 | à une mouche. Une telle accusation est 
      absurde quand on le connaît réellement. – J’espère que nous pourrons 
      prouver son innocence,  
    • 3:07:04 | mademoiselle, dit Sherlock. Vous pouvez 
      être sûre que je ferai tout mon possible.
    • 3:07:10 | – Vous avez lu les dépositions. Vous êtes arrivé 
      à une conclusion ? Vous n’y voyez pas une lacune,  
    • 3:07:16 | une fissure quelconque ? Ne pensez-vous 
      pas, vous-même, qu’il est innocent ? – Je crois que c’est très probable.
    • 3:07:22 | – Ah ! Vous l’entendez ? s’écria-t-elle 
      en rejetant vivement la tête en arrière   et en regardant Lestrade d’un air de défi. 
      Vous entendez ? Lui me donne de l’espoir.
    • 3:07:32 | Lestrade haussa les épaules. – J’ai peur, dit-il, que mon collègue n’ait été  
    • 3:07:38 | un peu prompt à former ses conclusions.
      – Mais il a raison. Oh ! je sais qu’il a  
    • 3:07:45 | raison. James n’est pas coupable. Et quant à sa 
      dispute avec son père, je suis sûre que s’il n’a  
    • 3:07:51 | pas voulu en parler au coroner c’est qu’elle me 
      concernait.– De quelle façon ? demanda Holmes.
    • 3:07:56 | – Ce n’est pas le moment de cacher quoi que 
      ce soit. James et son père ont souvent été  
    • 3:08:01 | en désaccord à mon sujet. Monsieur Mac Carthy 
      désirait fort que nous nous mariions. James  
    • 3:08:07 | et moi, nous nous sommes toujours aimés 
      comme frère et sœur, mais, naturellement,  
    • 3:08:12 | il est jeune et connaît encore peu la vie…, 
      et… et… eh bien !… il ne voulait pas encore en  
    • 3:08:21 | entendre parler. Alors il y avait des disputes 
      et celle-ci, j’en suis sûre, était du nombre.
    • 3:08:28 | – Et votre père ? demanda Holmes. 
      Était-il favorable à cette union ?
    • 3:08:35 | – Non, lui aussi y était opposé. À part monsieur 
      Mac Carthy, personne n’en était partisan.
    • 3:08:42 | Comme Holmes dirigeait sur elle un de 
      ses regards perçants et perspicaces,   une vive rougeur passa sur le visage 
      jeune et frais de mademoiselle Turner.
    • 3:08:52 | – Merci pour vos renseignements, dit Holmes. 
      Pourrais-je voir votre père, demain ?
    • 3:08:58 | – J’ai peur que le docteur ne le permette pas. – Le docteur ? – Oui, vous ne saviez pas ? Mon pauvre père n’a 
      jamais été bien valide ces dernières années,  
    • 3:09:08 | mais cette affaire l’a complètement 
      abattu. Il s’est alité et le docteur   Willowe dit que ce n’est plus qu’une épave, 
      que son système nerveux est ébranlé. De ceux  
    • 3:09:19 | qui ont connu mon père autrefois à Victoria, 
      monsieur Mac Carthy était le seul survivant.
    • 3:09:25 | – Ah ! À Victoria ! C’est important, ça. – Oui, aux mines.
    • 3:09:32 | – Précisément, aux mines d’or où, si j’ai bien 
      compris, monsieur Turner a fait sa fortune.
    • 3:09:39 | – Oui, exactement. – Je vous remercie, mademoiselle Turner. 
      Vous m’avez apporté une aide très sérieuse.
    • 3:09:45 | – Vous me direz si vous avez des nouvelles 
      demain ? Sans doute irez-vous à la prison voir  
    • 3:09:51 | James. Oh ! Si vous y allez, monsieur Holmes, 
      dites-lui que je sais qu’il est innocent.
    • 3:09:57 | – Je le lui dirai certainement, mademoiselle. – Il faut que je m’en aille maintenant, car 
      papa est très malade et je lui manque beaucoup,  
    • 3:10:06 | quand je le quitte. Au revoir, et 
      Dieu vous aide dans votre tâche !
    • 3:10:13 | Elle sortit de la pièce aussi vivement qu’elle y   était entrée et nous entendîmes dans la 
      rue le fracas des roues de sa voiture.
    • 3:10:20 | – J’ai honte de vous, Holmes, 
      dit Lestrade avec dignité après   quelques minutes de silence. Pourquoi faire 
      naître des espérances que vous serez obligé  
    • 3:10:31 | de décevoir ? Je ne pèche pas par excès de 
      tendresse, mais j’appelle cela de la cruauté.
    • 3:10:37 | – Je pense voir un moyen 
      d’innocenter James Mac Carthy,   répondit Holmes. Avez-vous un 
      permis pour le voir en prison ?
    • 3:10:45 | – Oui, mais seulement pour vous et moi. – Alors, je reviens sur ma résolution 
      de ne pas sortir. Nous avons encore  
    • 3:10:53 | le temps de prendre un train pour 
      Hereford et de le voir ce soir ? – Largement. – Allons-y donc. J’ai peur, Watson, 
      que vous ne trouviez le temps long,  
    • 3:11:01 | mais je ne serai absent qu’une ou deux heures.
      Je descendis jusqu’à la gare avec eux et errai  
    • 3:11:07 | dans les rues de la petite ville pour revenir 
      enfin à l’hôtel où, allongé sur un canapé,  
    • 3:11:12 | je tentai de m’intéresser à un roman. 
      La mesquine intrigue était bien mince,  
    • 3:11:18 | toutefois, comparée au profond mystère dans 
      lequel nous avancions à tâtons ; je constatai  
    • 3:11:23 | bientôt que mon attention quittait si constamment 
      la fiction pour revenir à la réalité, qu’au bout  
    • 3:11:29 | du compte je lançai le roman à travers la pièce 
      et m’absorbai tout entier dans la considération  
    • 3:11:35 | des événements du jour… À supposer que le récit 
      de ce malheureux jeune homme fût absolument vrai,  
    • 3:11:42 | quel événement infernal, quelle calamité 
      absolument imprévue et extraordinaire,  
    • 3:11:48 | avait donc pu survenir entre le moment où 
      il avait quitté son père et l’instant où,  
    • 3:11:53 | ramené sur ses pas par les cris, il était revenu 
      dans la clairière en courant ? Quelque chose de  
    • 3:12:00 | terrible avait eu lieu. Mais quoi ? La nature 
      des blessures n’était-elle pas susceptible de  
    • 3:12:08 | révéler un détail quelconque à un médecin comme 
      moi ? Sonnant un domestique, je lui demandai  
    • 3:12:14 | les hebdomadaires locaux qui donnaient le compte 
      rendu in extenso de l’enquête. Dans son rapport,  
    • 3:12:20 | le chirurgien précisait que le tiers postérieur 
      de l’os pariétal gauche et la moitié de l’os  
    • 3:12:26 | occipital avaient été brisés par un coup très 
      lourd assené avec une arme contondante. Je marquai  
    • 3:12:32 | l’endroit sur ma propre tête. Évidemment, 
      un coup de ce genre ne pouvait être porté  
    • 3:12:37 | que par-derrière. Jusqu’à un certain point, cette 
      observation était favorable à l’accusé, puisque,  
    • 3:12:44 | au moment de leur querelle, ils étaient face à 
      face. Toutefois, cela ne prouvait pas grand-chose,  
    • 3:12:51 | car le père avait pu se retourner avant que le 
      coup ne tombât. Cela valait pourtant la peine   d’y attirer l’attention d’Holmes. Il y avait 
      aussi cette allusion singulière du mourant à  
    • 3:13:01 | un rat. Qu’est-ce que cela signifiait ? Ce ne 
      pouvait être du délire. Une personne qui meurt  
    • 3:13:07 | d’un coup soudain ne délire généralement pas. 
      Non, vraisemblablement, le vieillard tentait  
    • 3:13:13 | d’expliquer comment on l’avait tué. Mais qu’est-ce 
      que cela pouvait vouloir dire ? Je me torturai  
    • 3:13:19 | l’esprit en quête d’une explication possible. Et 
      encore cet incident de l’étoffe grise qu’avait vue  
    • 3:13:25 | le jeune Mac Carthy. Si la chose était vraie, 
      l’assassin avait dû laisser tomber un vêtement  
    • 3:13:31 | quelconque, son pardessus sans doute, dans sa 
      fuite, et il avait eu la témérité de revenir sur  
    • 3:13:37 | ses pas et de le reprendre pendant que le fils 
      était agenouillé, le dos tourné, à une douzaine  
    • 3:13:42 | de pas de là. Quel enchevêtrement de mystères 
      et d’improbabilités que tout cela ! L’opinion  
    • 3:13:50 | de Lestrade ne me surprenait pas, et pourtant 
      j’avais tellement foi dans l’intuition de Holmes  
    • 3:13:57 | que je me refusais à abandonner tout espoir, 
      et ce d’autant moins que chaque élément nouveau  
    • 3:14:03 | semblait renforcer mon ami dans sa conviction 
      que le jeune Mac Carthy était innocent.Il était  
    • 3:14:09 | tard quand Sherlock Holmes revint, seul, car 
      Lestrade avait pris ses quartiers en ville.
    • 3:14:15 | – Le thermomètre n’a guère varié, remarqua-t-il 
      en prenant un siège. Ce qu’il faut, c’est qu’il  
    • 3:14:21 | ne pleuve pas avant que nous allions sur le 
      terrain. D’autre part comme il convient d’être   très frais et très en forme pour une besogne 
      aussi délicate que celle-là, je ne tenais pas  
    • 3:14:32 | à l’entreprendre alors que j’étais fatigué par 
      un long voyage. J’ai vu le jeune Mac Carthy.
    • 3:14:38 | – Et qu’en avez-vous appris ? – Rien. – Il n’a pu vous donner aucun éclaircissement ?
    • 3:14:44 | – Absolument aucun. J’étais porté à croire 
      tout d’abord qu’il savait qui avait fait  
    • 3:14:50 | le coup et qu’il couvrait l’assassin, homme 
      ou femme, mais je suis maintenant convaincu  
    • 3:14:55 | qu’il est plus perplexe que n’importe qui. 
      Le gaillard n’a pas l’esprit très prompt,  
    • 3:15:01 | bien qu’il soit beau garçon et, 
      je crois, parfaitement droit. – Je ne saurais en tout cas admirer son goût, 
      observai-je, si c’est vraiment un fait qu’il ne  
    • 3:15:12 | veut pas d’un mariage avec une jeune personne 
      aussi charmante que mademoiselle Turner.
        – Ah ! Il y a là une histoire bien pénible. Le 
      pauvre diable, il l’aime à la folie, il en perd  
    • 3:15:25 | la tête ; mais il y a à peu près deux ans, quand 
      il n’était encore qu’un gamin, et avant qu’il ne  
    • 3:15:31 | connût bien mademoiselle Turner jeune fille, car 
      elle a passé cinq ans en pension je ne sais où,  
    • 3:15:37 | est-ce que cet idiot n’est pas allé tomber entre 
      les griffes de la serveuse d’un bar de Bristol  
    • 3:15:43 | qu’il a épousée clandestinement ! Personne n’en 
      sait rien ; mais vous pouvez imaginer à quel point  
    • 3:15:50 | ce devait être affolant pour lui d’être tancé 
      parce qu’il ne faisait point ce pour quoi il  
    • 3:15:56 | eût volontiers donné sa vie, tout en sachant que 
      c’était absolument impossible. C’est bel et bien  
    • 3:16:02 | l’affolement en question qui lui faisait jeter 
      les bras en l’air quand son père, lors de leur  
    • 3:16:07 | dernière rencontre, cherchait à le persuader 
      de demander la main de mademoiselle Turner.  
    • 3:16:13 | D’un autre côté, il ne possédait aucun moyen de 
      subvenir à ses propres besoins et son père qui,  
    • 3:16:20 | de l’avis unanime, était très dur, l’aurait jeté 
      complètement par-dessus bord, s’il avait su la  
    • 3:16:25 | vérité… C’était avec la serveuse de bar, sa femme, 
      qu’il venait de passer les trois jours précédant  
    • 3:16:32 | le crime et son père ignorait où il était. 
      Notez bien ce point. Il a une grande importance.  
    • 3:16:39 | À quelque chose malheur est bon ! La serveuse, 
      ayant appris par les journaux qu’il a des ennuis  
    • 3:16:46 | sérieux et qu’il risque d’être sans doute pendu, 
      a pour sa part complètement renoncé à lui.  
    • 3:16:52 | Elle lui a écrit pour l’informer qu’elle a déjà un 
      mari aux chantiers des Bermudes et qu’il n’existe,  
    • 3:16:58 | en réalité, aucun lien légal entre eux. 
      Je crois que cette nouvelle a consolé le  
    • 3:17:05 | jeune Mac Carthy de tout ce qu’il a souffert.– 
      Mais s’il est innocent, qui a commis le crime ?
    • 3:17:12 | – Ah ! Qui ? Je voudrais attirer votre attention 
      tout particulièrement sur deux points. Le premier,  
    • 3:17:20 | c’est que la victime avait un rendez-vous avec 
      quelqu’un à l’étang et que ce quelqu’un ne pouvait  
    • 3:17:25 | être son fils, puisque le fils était absent et 
      que le père ne savait pas quand il reviendrait.  
    • 3:17:31 | Le second point, c’est qu’on a entendu le défunt 
      crier « Hé ! Ho ! » avant qu’il sût que son fils  
    • 3:17:37 | était revenu. Ça, ce sont les points cruciaux dont 
      dépend toute l’enquête. Et maintenant, si vous  
    • 3:17:45 | le voulez bien, parlons littérature et laissons 
      de côté pour demain les points sans importance.
    • 3:17:51 | La pluie, comme Holmes l’avait prévu, 
      ne tomba pas, et le matin éclatant   brilla dans un ciel sans nuages. À neuf 
      heures, Lestrade vint nous chercher avec  
    • 3:18:01 | la voiture et nous nous mîmes en route pour 
      la ferme d’Hatherley et l’étang de Boscombe. – Il y a de graves nouvelles ce matin,  
    • 3:18:09 | dit Lestrade. On dit que monsieur 
      Turner est si malade qu’on désespère. – Un homme d’âge mûr, sans doute ? dit Holmes.
    • 3:18:17 | – Dans les soixante, mais sa constitution 
      a été ébranlée par sa vie à l’étranger et  
    • 3:18:23 | depuis quelque temps sa santé décline. Cette 
      affaire a eu sur lui un très mauvais effet.  
    • 3:18:29 | C’était un vieil ami de Mac Carthy et, 
      il faut l’ajouter, son grand bienfaiteur,  
    • 3:18:34 | car j’ai appris qu’il lui abandonnait la ferme 
      d’Hatherley sans réclamer aucune redevance.
    • 3:18:40 | – Vraiment ! Voilà qui est 
      intéressant, dit Holmes.
    • 3:18:46 | – Oui. Il l’a aidé de cent autres façons. Tout 
      le monde par ici parle de sa bonté pour lui.
    • 3:18:53 | – Réellement ! Et cela ne vous paraît 
      pas un peu singulier que ce Mac Carthy,  
    • 3:18:58 | qui semble avoir eu si peu de biens personnels 
      et tellement d’obligations envers Turner,   songeât encore, malgré cela, à marier 
      son fils à la fille de Turner ? Le fait  
    • 3:19:09 | qu’elle est vraisemblablement l’héritière 
      du domaine ne l’empêchait pas d’en parler  
    • 3:19:14 | avec une certitude écrasante, comme s’il 
      n’y avait qu’à faire la proposition et que   tout le reste eût suivi ! C’est d’autant plus 
      étrange que nous savons que Turner lui-même  
    • 3:19:24 | ne voulait pas de ce mariage. La fille 
      nous l’a dit. Vous n’en déduisez rien ?
    • 3:19:30 | – Nous voici arrivés aux déductions et aux 
      inductions, dit Lestrade en clignant de   l’œil de mon côté. Je trouve, Holmes, qu’on a 
      assez de mal à se débrouiller avec les faits,  
    • 3:19:41 | sans prendre notre vol avec 
      les théories et l’imagination. – Vous avez raison, approuva Holmes posément,  
    • 3:19:48 | vous trouvez qu’on a de la 
      peine à débrouiller les faits ? – En tout cas, j’en ai saisi un que vous 
      paraissez trouver difficile à retenir,  
    • 3:19:55 | répliqua Lestrade en s’échauffant un peu.
    • 3:20:01 | – Et lequel ? – Que Mac Carthy père est mort de la main de 
      Mac Carthy fils, et que toutes les théories qui  
    • 3:20:08 | vont à l’encontre de ce fait sont de pures 
      lubies, des rêvasseries au clair de lune.
    • 3:20:14 | – Le clair de lune est une chose 
      plus brillante que le brouillard,   dit Holmes en riant. Mais, si je ne me 
      trompe, voici à gauche la ferme d’Hatherley ?
    • 3:20:24 | – Oui, c’est cela.
      C’était un vaste bâtiment d’aspect cossu,  
    • 3:20:31 | avec ses deux étages, son toit d’ardoises et ses 
      murs gris semés de grandes taches de mousse. Les  
    • 3:20:39 | stores baissés et les cheminées qui ne fumaient 
      pas lui donnaient toutefois un air de tristesse,  
    • 3:20:45 | comme si le poids de cette tragédie pesait encore 
      sur lui. Nous nous présentâmes à la porte. Puis,  
    • 3:20:52 | à la requête de Holmes, la servante nous montra 
      les chaussures que portait son maître au moment  
    • 3:20:59 | de sa mort, et aussi une paire de souliers qui 
      appartenait au fils, bien que ce ne fût pas celle  
    • 3:21:04 | qu’il portait alors. Après les avoir mesurés très 
      soigneusement en sept ou huit points différents,  
    • 3:21:11 | Holmes se fit conduire dans la cour, et de 
      là nous suivîmes tous le sentier sinueux  
    • 3:21:16 | qui menait à l’étang de Boscombe.Quand il 
      était lancé sur une piste comme celle-ci,  
    • 3:21:23 | Sherlock Holmes était transformé. Ceux qui 
      n’ont connu que le raisonneur, le logicien  
    • 3:21:28 | tranquille de Baker Street, n’auraient jamais pu 
      le reconnaître. Son visage tantôt s’enflammait,  
    • 3:21:34 | tantôt s’assombrissait. Son front se plissait 
      de deux rides dures et profondes au-dessous  
    • 3:21:40 | desquelles ses yeux brillaient avec l’éclat 
      de l’acier. Il penchait la tête, ses épaules  
    • 3:21:47 | se courbaient, ses lèvres se pinçaient et les 
      muscles de son cou puissant saillaient comme  
    • 3:21:55 | des cordes. Ses narines semblaient dilatées par 
      cette passion purement animale qu’est la chasse,  
    • 3:22:02 | et son esprit se concentrait si intégralement 
      sur le but poursuivi que toute question ou  
    • 3:22:08 | remarque qu’on pouvait lui adresser frappait 
      son oreille sans qu’il y prêtât attention,  
    • 3:22:13 | ou sans provoquer autre chose qu’un grognement 
      d’impatience. Rapide et silencieux, il suivit  
    • 3:22:20 | le chemin qui traverse les prairies puis, par les 
      bois, va jusqu’à l’étang de Boscombe. Le sol était  
    • 3:22:27 | humide et marécageux, comme l’est toute cette 
      région, et il y avait de nombreuses traces de pas,  
    • 3:22:34 | tant sur le sentier que dans l’herbe 
      courte qui le bordait de chaque côté.   Tantôt Holmes se portait vivement en avant, 
      tantôt il s’arrêtait net ; et une fois,  
    • 3:22:44 | il fit tout un petit détour et entra dans la 
      prairie. Lestrade et moi marchions derrière lui,  
    • 3:22:50 | le détective avec un air d’indifférence et de 
      mépris, alors que, moi, je ne quittais pas des  
    • 3:22:56 | yeux mon ami, car j’avais la conviction que 
      chacun de ses gestes avait un but bien défini.
    • 3:23:02 | L’étang de Boscombe est une petite nappe d’eau 
      entourée de roseaux de quelque cinquante mètres  
    • 3:23:07 | de large, qui se trouve au point où les terres de 
      la ferme de Hatherley bordent le parc particulier  
    • 3:23:13 | du riche monsieur Turner. Au-dessus des 
      bois qui le longaient sur l’autre rive,  
    • 3:23:19 | nous pouvions voir les tourelles élancées 
      qui indiquaient l’emplacement de la demeure   de l’opulent propriétaire. Le long de l’étang, 
      vers Hatherley, les bois étaient très épais,  
    • 3:23:32 | mais une étroite bande de terre détrempée, large 
      de cinq ou six mètres, courait entre la rangée  
    • 3:23:38 | d’arbres et les roseaux du bord. Lestrade 
      nous montra l’endroit précis où l’on avait  
    • 3:23:43 | trouvé le corps et, en fait, la terre était si 
      humide que je pouvais voir nettement les traces  
    • 3:23:50 | qu’avait laissées le corps de l’homme abattu. 
      Holmes, ainsi qu’en témoignaient l’ardeur de son  
    • 3:23:56 | visage et l’intensité de son regard, lisait encore 
      bien d’autres choses dans cette herbe foulée. Il  
    • 3:24:03 | courait et virait comme un chien qui flaire une 
      piste. Soudain, il s’en prit à mon compagnon :
    • 3:24:10 | – Pourquoi êtes-vous allé dans l’étang ? – Je l’ai fouillé avec un râteau, 
      pensant qu’il pourrait s’y trouver  
    • 3:24:16 | une arme ou un indice quelconque. 
      Mais comment diable ?… – Assez, assez ! je n’ai pas le 
      temps ! On le trouve partout,  
    • 3:24:25 | votre pied gauche légèrement tourné en dedans ! 
      Une taupe même le verrait, et il se perd parmi  
    • 3:24:31 | les roseaux. Oh ! que la chose eût été simple, si 
      je m’étais trouvé ici avant qu’ils ne viennent,  
    • 3:24:38 | comme un troupeau de buffles, patauger 
      de tous côtés ! C’est ici que le gardien  
    • 3:24:43 | est venu avec les siens, près du corps : ils 
      ont recouvert toutes les empreintes de pas à  
    • 3:24:48 | trois mètres à la ronde. Mais voici trois 
      parcours distincts des mêmes empreintes.
    • 3:24:55 | Il tira une loupe de sa poche, et 
      s’allongea sur son imperméable pour  
    • 3:25:00 | mieux voir, sans cesser de parler, 
      pour lui-même plutôt que pour nous. – Voici les pas du jeune Mac Carthy. En deux 
      occasions il marchait et une fois il courait,  
    • 3:25:12 | car les semelles sont profondément imprimées et 
      les talons à peine visibles. Cela confirme son  
    • 3:25:18 | récit. Il a couru quand il a vu son père 
      à terre. Et voici les pieds de son père  
    • 3:25:24 | alors qu’il allait et venait de-ci, de-là. Mais 
      qu’est-ce que ceci ? C’est la crosse du fusil,  
    • 3:25:31 | alors que le fils restait là, à écouter. 
      Et ça ? Ah ! ah ! Qu’avons-nous là ? Des  
    • 3:25:38 | bouts de souliers ! Des bouts de souliers ! 
      Et carrés encore ! Des souliers tout à fait  
    • 3:25:44 | extraordinaires ! Ils vont, ils viennent, 
      ils reviennent. Oui, bien sûr, pour le  
    • 3:25:50 | manteau. Et maintenant, d’où venaient-ils ?
      Il se mit à courir à droite et à gauche,  
    • 3:25:56 | tantôt perdant, tantôt retrouvant la piste, 
      jusqu’au moment où nous fûmes à quelque distance   de l’orée du bois et au pied d’un grand hêtre, 
      le plus gros des arbres du voisinage. Holmes  
    • 3:26:08 | se dirigea vers l’autre côté du tronc et, une 
      fois encore, s’aplatit avec un petit cri de  
    • 3:26:13 | satisfaction. Longtemps il resta là à retourner 
      les feuilles et les brindilles sèches, à ramasser,  
    • 3:26:21 | pour le glisser dans une enveloppe, ce qui me 
      parut être de la poussière. Il examina à la  
    • 3:26:26 | loupe non seulement le sol, mais même l’écorce 
      de l’arbre, aussi haut qu’il pouvait atteindre.  
    • 3:26:31 | Une pierre rugueuse gisait dans la mousse ; il 
      l’examina aussi soigneusement et la garda. Après  
    • 3:26:38 | quoi, en suivant un petit sentier à travers bois, 
      il aboutit à la grand-route, où toutes les traces  
    • 3:26:44 | se perdaient.– Ç’a été une visite du plus vif 
      intérêt, remarqua-t-il en revenant à son état  
    • 3:26:51 | normal. Je suppose que cette maison grise, à 
      gauche, est celle du gardien. Je crois que je  
    • 3:26:57 | vais y aller dire deux mots à Moran et peut-être 
      écrire un petit billet. Cela fait, nous pourrons  
    • 3:27:03 | repartir déjeuner. Vous pouvez regagner 
      la voiture, je vous rejoins tout de suite. Il s’écoula à peu près dix minutes avant que 
      nous ne remontions en voiture et que nous ne  
    • 3:27:13 | retournions à Ross ; Holmes tenait toujours 
      la pierre qu’il avait ramassée dans le bois.
    • 3:27:19 | – Ceci peut vous intéresser, Lestrade, dit-il,   en la lui tendant. C’est avec 
      cela que le crime a été commis.
    • 3:27:27 | – Je n’y vois aucune trace. – Il n’y en a pas. – Alors, comment le savez-vous ?
    • 3:27:34 | – L’herbe poussait sous cette pierre. Elle 
      n’était là que depuis quelques jours. Il   n’y avait aucune trace indiquant qu’on 
      l’eût enlevée d’un endroit quelconque.  
    • 3:27:43 | Elle correspond bien aux blessures. 
      Il n’y a pas trace d’une autre arme. – Et le meurtrier ?
    • 3:27:50 | – C’est un homme grand, un gaucher, qui boite 
      du pied droit ; il porte des souliers de chasse  
    • 3:27:57 | à semelles épaisses et un manteau gris ; il 
      fume des cigares indiens et il a en poche un  
    • 3:28:03 | fume-cigare et un canif émoussé. Il 
      y a encore quelques autres indices,  
    • 3:28:09 | mais ceux-là peuvent suffire 
      à orienter nos recherches. Lestrade se mit à rire :
    • 3:28:14 | – Je demeure sceptique, hélas ! 
      Les théories, c’est très joli,   mais nous avons affaire à un jury 
      d’Anglais qui ont la tête dure.
    • 3:28:23 | – Nous verrons, répondit Holmes avec calme. 
      Travaillez selon votre méthode à vous,  
    • 3:28:29 | je travaillerai selon la mienne. Je 
      serai très occupé cet après-midi et   sans doute retournerai-je à 
      Londres par le train du soir.
    • 3:28:36 | – Et vous laisserez votre enquête inachevée ? – Non, achevée. – Mais le mystère ?
    • 3:28:43 | – Éclairci. – Qui donc est le criminel ? – Le monsieur que j’ai décrit.
    • 3:28:48 | – Mais qui est-ce ? – Ce ne sera sûrement pas difficile de le 
      trouver. La région n’est pas tellement peuplée.
    • 3:28:56 | Lestrade haussa les épaules : – Je suis un homme pratique, et je 
      ne puis vraiment pas courir le pays  
    • 3:29:04 | à la recherche d’un gaucher qui boite. 
      Je serais la risée de Scotland Yard.
    • 3:29:09 | – Fort bien, dit Holmes tranquillement. Je vous 
      aurai donné votre chance. Vous voici chez vous.  
    • 3:29:16 | Au revoir. Je vous laisserai 
      un mot avant de m’en aller. Après avoir abandonné Lestrade à son domicile, 
      nous nous rendîmes à l’hôtel, où le déjeuner était  
    • 3:29:26 | prêt. Holmes restait silencieux. Il semblait perdu 
      dans ses pensées et son visage était empreint  
    • 3:29:33 | d’une expression pénible, celle de quelqu’un 
      qui se trouve dans une situation angoissante.
    • 3:29:38 | – Watson, dit-il, quand la table 
      fut débarrassée, asseyez-vous là,  
    • 3:29:44 | sur cette chaise, et laissez-moi un instant 
      vous prêcher un sermon. Je ne sais pas trop  
    • 3:29:50 | quoi faire et je voudrais votre avis. Allumez 
      un cigare et laissez-moi développer ma pensée.
    • 3:29:56 | – Je vous en prie, faites… – Eh bien ! Donc, en considérant cette affaire, il 
      y a deux points dans le récit du jeune Mac Carthy  
    • 3:30:06 | qui nous ont tous les deux frappés sur-le-champ, 
      bien qu’ils nous aient impressionnés, moi en sa  
    • 3:30:12 | faveur, et vous contre lui. L’un, c’était le 
      fait que son père, suivant ce qu’il a dit,  
    • 3:30:17 | avait crié « Hé ! Ho ! » avant de le voir. 
      L’autre, c’était cette singulière allusion  
    • 3:30:24 | du mourant à un rat. Il a marmonné plusieurs 
      mots, vous le savez, mais ce fut là tout ce  
    • 3:30:30 | que l’oreille du fils put saisir. Or c’est 
      de ce double point que nos recherches doivent  
    • 3:30:35 | partir et nous commencerons en supposant que 
      ce que dit le jeune homme est absolument vrai.
    • 3:30:41 | – Qu’est-ce que ce « Hé ! Ho ! » alors ? – De toute évidence il ne pouvait 
      être à l’intention du fils. Le fils,  
    • 3:30:51 | pour ce que l’autre en savait, était à Bristol. 
      Ce fut tout à fait par hasard qu’il se trouva à  
    • 3:30:57 | portée pour l’entendre. Le « Hé ! Ho ! » devait 
      attirer l’attention de quelqu’un, n’importe qui,  
    • 3:31:03 | avec qui il avait rendez-vous. Mais « Hé ! Ho ! » 
      est distinctement un cri australien et un cri qui  
    • 3:31:10 | est employé entre Australiens. Il a donc une forte 
      présomption pour que la personne que Mac Carthy  
    • 3:31:16 | s’attendait à rencontrer à l’étang de Boscombe 
      fût quelqu’un qui avait été en Australie. – Et le rat ?
    • 3:31:23 | Sherlock Holmes tira de sa poche un 
      papier plié et l’aplatit sur la table.
       
    • 3:31:29 | – Ceci, dit-il, est une carte de la 
      colonie de Victoria. Je l’ai demandée  
    • 3:31:34 | hier soir à Bristol par dépêche.Il posa la 
      main sur une partie de la carte et demanda :
    • 3:31:40 | – Que lisez-vous ici ? Je lus : Rat. – Et maintenant ? Il leva sa main.
    • 3:31:45 | – Ballarat. – Exactement. C’est là le mot que l’homme 
      a prononcé et dont le fils n’a saisi que  
    • 3:31:52 | la dernière syllabe. Il essayait de prononcer 
      le nom de son assassin, un tel, de Ballarat.
    • 3:31:59 | – C’est merveilleux ! m’écriai-je. – C’est évident. Et maintenant, vous le 
      voyez, j’ai rétréci considérablement mon champ  
    • 3:32:07 | d’investigations. La possession d’un vêtement gris 
      constitue, si l’on suppose exact le récit du fils,  
    • 3:32:14 | une troisième certitude. Nous sommes donc à 
      présent sortis du vague absolu pour arriver  
    • 3:32:20 | à l’idée bien définie d’un Australien venu 
      de Ballarat et qui porte un manteau gris.
    • 3:32:25 | – Certainement. – Et d’un Australien qui était chez lui dans 
      ce coin, car on ne peut s’approcher de l’étang  
    • 3:32:32 | que par la ferme ou par la grande propriété 
      où ne pouvaient guère errer des étrangers.
    • 3:32:37 | – Exactement. – Là-dessus se place notre expédition 
      d’aujourd’hui. Par l’examen du terrain,  
    • 3:32:44 | j’ai obtenu sur la personne de l’assassin   les détails insignifiants que j’ai 
      donnés à cet imbécile de Lestrade.
    • 3:32:52 | – Mais comment les avez-vous obtenus ? – Vous connaissez ma méthode. Elle est fondée sur 
      l’observation des détails sans grande importance.
    • 3:33:03 | – Sa taille, je sais que vous pouvez en 
      juger approximativement d’après la longueur  
    • 3:33:09 | de ses enjambées. Ses chaussures aussi, vous 
      pouvez les connaître par leurs empreintes.
    • 3:33:15 | – Oui, c’étaient des chaussures particulières. – Mais sa claudication ?
    • 3:33:22 | – L’empreinte de son pied droit 
      était toujours moins marquée que   la gauche. Il pesait moins dessus. 
      Pourquoi ? Parce qu’il boitait.
    • 3:33:30 | – Mais comment savez-vous qu’il était gaucher ? – Vous avez été vous-même frappé de la nature de 
      la blessure, telle que le chirurgien l’a décrite  
    • 3:33:39 | lors de l’enquête. Le coup a été porté par 
      derrière et a pourtant atteint le côté gauche.  
    • 3:33:46 | Or, comment cela se pourrait-il s’il n’avait pas 
      été donné par un gaucher ? Le meurtrier est resté  
    • 3:33:52 | derrière le hêtre pendant l’entrevue du père et 
      du fils. Il y a même fumé. J’ai trouvé la cendre  
    • 3:33:58 | d’un cigare et mes connaissances spéciales 
      en fait de cendres de tabac m’ont permis de  
    • 3:34:04 | dire que c’était un cigare indien. Je me suis, 
      comme vous le savez, quelque peu intéressé à  
    • 3:34:09 | ces choses-là et j’ai écrit une petite monographie 
      sur les cendres de cent quarante variétés de tabac  
    • 3:34:16 | pour la pipe, le cigare et les 
      cigarettes. Après avoir trouvé   la cendre, j’ai cherché aux alentours et 
      découvert le mégot, dans la mousse où il  
    • 3:34:25 | l’avait jeté. C’était un cigare indien 
      d’une variété qu’on roule à Rotterdam.
    • 3:34:31 | – Et le fume-cigare ? – J’ai pu voir que le bout du 
      cigare n’avait pas été dans la  
    • 3:34:38 | bouche. L’assassin se servait donc d’un 
      fume-cigare. Le bout en avait été coupé,  
    • 3:34:43 | et non mordu, mais la coupure n’était pas 
      nette, d’où j’ai déduit un canif émoussé.
    • 3:34:49 | – Holmes, vous avez tissé autour de cet homme 
      un filet d’où il ne saurait s’échapper et  
    • 3:34:55 | vous avez sauvé la vie d’un innocent aussi 
      sûrement que si vous aviez tranché la corde  
    • 3:35:01 | qui le pendait. Je vois où convergent 
      tous ces points. Le coupable, c’est… – Monsieur John Turner ! annonça le 
      garçon d’hôtel en ouvrant la porte  
    • 3:35:10 | de notre studio et en introduisant un visiteur. L’homme qui entrait avait une allure étrange, 
      dont on était frappé dès l’abord. Sa démarche  
    • 3:35:19 | lente et claudicante, ses épaules voûtées 
      lui donnaient un air de décrépitude,  
    • 3:35:25 | et pourtant ses traits profondément accentués 
      et rugueux, autant que sa formidable stature,  
    • 3:35:31 | montraient qu’il était doué d’une force physique 
      et morale extraordinaire. Sa barbe touffue,  
    • 3:35:37 | ses cheveux grisonnants, ses sourcils saillants 
      et drus lui conféraient un air de dignité et de  
    • 3:35:43 | puissance, mais son visage était d’une 
      blancheur de cendre, et ses lèvres et  
    • 3:35:49 | les coins de sa bouche se nuançaient d’une 
      légère teinte bleue. Au premier coup d’œil,   il m’apparut clairement que cet homme 
      était la proie d’une maladie mortelle.
    • 3:35:58 | – Je vous en prie, dit Holmes doucement,   asseyez-vous sur le canapé. 
      Vous avez reçu mon billet ?
    • 3:36:05 | – Oui, le gardien me l’a apporté. Vous disiez   que vous vouliez me voir ici 
      afin d’éviter tout scandale.
    • 3:36:12 | – J’ai pensé qu’on jaserait si j’allais au manoir. – Et pourquoi désiriez-vous me voir ?
    • 3:36:19 | Il regardait mon compagnon avec du 
      désespoir dans ses yeux fatigués,   comme si déjà la réponse lui était connue.
    • 3:36:28 | – Oui, dit Holmes, répondant au 
      regard plutôt qu’aux paroles.   C’est ainsi. Je n’ignore rien 
      de ce qui concerne Mac Carthy.
    • 3:36:37 | Le vieillard laissa tomber 
      son visage dans ses mains. – Que le ciel me vienne en aide ! 
      s’écria-t-il. Mais je n’aurais pas  
    • 3:36:45 | permis que le jeune homme en souffrît. Je 
      vous donne ma parole que j’aurais parlé si,   aux assises, le procès avait tourné contre lui.
    • 3:36:53 | – Je suis content de vous l’entendre 
      dire, fit Holmes avec gravité. – J’aurais parlé dès à présent, n’eût été ma 
      fille. Cela lui briserait le cœur – cela lui  
    • 3:37:03 | brisera le cœur d’apprendre que je suis arrêté.
      – Il se peut qu’on n’en vienne pas là,  
    • 3:37:10 | dit Holmes.– Quoi ! – Je ne suis pas un agent officiel. Je sais que 
      c’est votre fille qui a demandé que je vienne  
    • 3:37:18 | ici et j’agis dans son intérêt. Toutefois, 
      il nous faut tirer de là le jeune Mac Carthy.
    • 3:37:24 | – Je suis mourant, dit le vieux Turner. 
      Depuis des années je souffre de diabète.  
    • 3:37:30 | Mon médecin dit qu’on peut se demander 
      si je vivrai encore un mois. Pourtant,   j’aimerais mieux mourir sous 
      mon propre toit qu’en prison…
    • 3:37:38 | Holmes se leva et alla s’asseoir à la table, 
      la plume en main et du papier devant lui.
    • 3:37:44 | – Dites-moi simplement la vérité, dit-il. Je 
      noterai les faits. Vous signerez et Watson,  
    • 3:37:49 | que voici, en sera témoin. Alors je 
      pourrai, à la toute dernière extrémité,   produire votre confession pour 
      sauver le jeune Mac Carthy. Je  
    • 3:37:58 | vous promets de ne m’en servir que si 
      cela devient absolument nécessaire. – C’est bien, dit le vieillard. On ne 
      sait pas si je vivrai jusqu’aux assises,  
    • 3:38:08 | cela a donc peu d’importance. Mais je voudrais 
      épargner un pareil choc à Alice. Maintenant,  
    • 3:38:15 | je vais tout vous exposer clairement. 
      Ça a été long à se produire,   mais ça ne me prendra guère 
      de temps pour vous le dire.
    • 3:38:23 | « Vous ne le connaissiez pas, le mort, 
      Mac Carthy. C’était le diable incarné.  
    • 3:38:28 | Je vous l’affirme. Dieu vous garde 
      de tomber jamais dans les griffes   d’un pareil individu. Pendant vingt ans 
      j’ai été sa proie et il a ruiné ma vie.  
    • 3:38:38 | Je vous dirai tout d’abord comment 
      il se trouva que je fus à sa merci. « C’était entre mille huit cent soixante et mille 
      huit cent soixante-quatre. J’étais alors jeune,  
    • 3:38:48 | aventureux et plein d’ardeur prêt à me mettre 
      à n’importe quoi. Je me suis trouvé parmi de  
    • 3:38:54 | mauvais compagnons et je me suis mis à 
      boire. Comme je n’avais pas de chance,   aux mines, avec ma concession, j’ai pris le 
      maquis et je suis devenu ce que, par ici,  
    • 3:39:04 | on appellerait un voleur de grands chemins. 
      Nous étions six et nous menions une vie libre  
    • 3:39:10 | et sauvage ; de temps en temps nous attaquions un 
      établissement, ou nous arrêtions les chariots sur  
    • 3:39:16 | la route des placers. Jack le Noir, de Ballarat, 
      tel était le nom sous lequel on me connaissait,  
    • 3:39:22 | et dans la colonie on se souvient encore de 
      notre groupe, qu’on appelle la bande de Ballarat.
    • 3:39:29 | « Un jour, un convoi d’or descendait de Ballarat 
      à Melbourne. Nous avons dressé une embuscade et  
    • 3:39:37 | nous l’avons attaqué. Il y avait six soldats et 
      nous étions six ; ce fut donc une lutte serrée,  
    • 3:39:43 | mais à la première décharge nous en avions 
      désarçonné quatre. Trois de nos gars, cependant,  
    • 3:39:49 | furent tués avant que nous ne nous emparions 
      du butin. Je posai mon pistolet sur la tempe  
    • 3:39:54 | du conducteur du chariot ; c’était cet homme, 
      ce Mac Carthy. Que je regrette, grand Dieu,  
    • 3:40:00 | de ne pas l’avoir tué alors ! mais je l’ai épargné 
      ; pourtant, je voyais bien que ses petits yeux  
    • 3:40:06 | méchants se fixaient sur mon visage, comme pour 
      s’en rappeler tous les traits. Nous sommes partis  
    • 3:40:12 | avec l’or, nous sommes devenus riches et nous 
      sommes revenus plus tard en Angleterre, sans   qu’on nous ait jamais soupçonnés. Je me suis donc 
      séparé de mes anciens camarades, résolu à me fixer  
    • 3:40:23 | et à mener une vie tranquille. J’ai acheté cette 
      propriété, qui se trouvait en vente, et je me suis  
    • 3:40:29 | efforcé de faire un peu de bien avec mon argent, 
      pour réparer la façon dont je l’avais gagné. Je  
    • 3:40:35 | me suis marié et, bien que ma femme soit morte 
      jeune, elle m’a laissé ma chère petite Alice. Même  
    • 3:40:42 | alors qu’elle n’était qu’un bébé, sa toute petite 
      main semblait me conduire sur la voie du bien,  
    • 3:40:47 | comme rien jusqu’alors ne l’avait jamais fait. En 
      un mot, j’avais changé de vie et je faisais de mon  
    • 3:40:53 | mieux pour racheter le passé. Tout allait bien, 
      quand un jour Mac Carthy me prit dans ses filets.
    • 3:40:59 | « J’étais allé à Londres pour placer 
      des fonds et je le rencontrai dans   Regent Street ; c’est à peine s’il avait un 
      veston sur le dos et des souliers aux pieds.
    • 3:41:09 | « – Nous voici, Jack ! dit-il 
      en me touchant le bras. Nous  
    • 3:41:17 | serons pour toi comme une famille. 
      Nous sommes deux, moi et mon fils,   et tu as les moyens de nous entretenir. 
      Si tu ne veux pas… l’Angleterre est un  
    • 3:41:26 | beau pays où l’on respecte la loi et où il y a 
      toujours un agent de police à portée de voix.
    • 3:41:32 | « Ils sont donc venus dans l’Ouest ; il 
      n’y avait pas moyen de m’en débarrasser et,  
    • 3:41:37 | depuis ce temps-là, ils ont vécu, sans rien 
      payer, sur la meilleure de mes terres. Pour moi,  
    • 3:41:43 | il n’y avait plus de paix, plus d’oubli. Partout 
      où j’allais, sa face rusée et grimaçante était là,  
    • 3:41:50 | à côté de moi. À mesure qu’Alice grandissait, 
      cela empirait, car il s’aperçut bientôt que je  
    • 3:41:57 | craignais moins la police que de voir ma fille 
      connaître mon passé. Quoi qu’il me demandât,  
    • 3:42:04 | il fallait le lui donner, et quoi que ce fût, je 
      le lui abandonnais sans aucune question : terre,  
    • 3:42:10 | argent, maison, jusqu’au jour où il me demanda 
      quelque chose que je ne pouvais pas donner.
    • 3:42:16 | « Il me demanda Alice.
      « Son fils, voyez-vous, avait grandi,  
    • 3:42:24 | et ma fille aussi, et comme on savait ma santé 
      fragile, il lui semblait assez indiqué que son  
    • 3:42:30 | rejeton entrât en possession de mes biens. Mais, 
      cette fois, j’ai tenu bon. Je ne voulais pas que  
    • 3:42:36 | sa maudite engeance fût mêlée à la mienne, non 
      que le garçon me déplût, mais le sang du père  
    • 3:42:42 | était en lui, et c’était assez. Je suis resté 
      ferme. Mac Carthy a proféré des menaces. Je  
    • 3:42:49 | l’ai mis au défi. Nous devions nous rencontrer 
      à l’étang, à mi-chemin de nos deux maisons,  
    • 3:42:55 | pour en discuter.« Quand j’y suis allé, je l’ai 
      trouvé qui parlait à son fils ; j’ai donc fumé  
    • 3:43:02 | un cigare derrière un arbre en attendant qu’il fût 
      seul. Mais pendant que j’écoutais ce qu’il disait,  
    • 3:43:10 | tout ce qu’il y avait de noir et d’amer 
      en moi semblait revenir à la surface.  
    • 3:43:15 | Il pressait son fils d’épouser ma fille avec aussi 
      peu d’égards pour ses sentiments que si ç’eût été  
    • 3:43:22 | une garce des rues. Cela m’exaspéra de penser 
      que moi-même et ce que j’avais de plus cher,  
    • 3:43:28 | nous étions à la merci d’un tel être. Ne 
      pouvais-je donc briser ce lien ? J’étais  
    • 3:43:33 | déjà désespéré, mourant. J’avais encore l’esprit 
      assez clair, les membres assez forts, et mon sort,  
    • 3:43:41 | je le savais, était réglé. Mais ma mémoire, mais 
      ma fille ! L’une et l’autre seraient sauves,  
    • 3:43:48 | si seulement je parvenais à réduire au 
      silence cette langue infâme. Je l’ai fait,  
    • 3:43:53 | monsieur Holmes. Je le ferais encore. Si fortement 
      que j’aie péché, j’ai mené une vie de martyr pour  
    • 3:43:59 | racheter mes fautes. Mais que ma fille dût 
      se trouver prise dans ces mêmes filets qui  
    • 3:44:04 | m’emprisonnaient, c’était plus que je n’en pouvais 
      endurer. Je l’ai abattu sans plus de scrupules que  
    • 3:44:11 | s’il avait été une bête immonde et venimeuse. Son 
      cri a fait revenir son fils, mais j’avais rejoint  
    • 3:44:19 | le couvert du bois ; je fus pourtant obligé 
      de retourner chercher le manteau que j’avais  
    • 3:44:24 | laissé tomber dans ma fuite. Tel est, messieurs, 
      le récit véridique de tout ce qui s’est passé.
    • 3:44:32 | – C’est bien, dit Holmes, pendant que le vieillard   signait la déclaration que mon ami avait 
      écrite. Ce n’est pas à moi de vous juger,  
    • 3:44:41 | je souhaite seulement que nous ne soyons 
      jamais placés dans une pareille position. – Je le souhaite aussi, monsieur. 
      Qu’avez-vous l’intention de faire ?
    • 3:44:50 | – En raison de votre santé, rien. Vous 
      savez que vous aurez bientôt à répondre   de vos actes devant un tribunal plus haut que 
      les assises. Je garderai votre confession et,  
    • 3:45:01 | si le jeune Mac Carthy est condamné, je serai 
      forcé de m’en servir. Sinon, nul œil humain ne  
    • 3:45:06 | la verra jamais et votre secret, que vous soyez 
      vivant ou mort, ne risquera rien entre nos mains.
    • 3:45:13 | – Adieu donc, dit le vieillard d’un ton solennel. 
      Quand viendra pour vous l’heure de la mort, les  
    • 3:45:19 | moments en seront moins pénibles si vous pensez 
      à la paix que vous aurez procurée à la mienne.
    • 3:45:25 | Et d’un pas incertain et chancelant, tout son 
      corps de géant frémissant, il sortit de la pièce.
    • 3:45:32 | – Dieu nous vienne en aide ! dit Holmes 
      après un long silence. Pourquoi le destin  
    • 3:45:38 | joue-t-il de tels tours à de pauvres 
      êtres impuissants ? Je n’entends jamais  
    • 3:45:44 | parler d’une affaire comme celle-ci 
      sans penser aux mots de Baxter,   et sans dire : « Ce coupable-là, sans la 
      grâce de Dieu, ce pourrait être moi. »
    • 3:45:54 | James Mac Carthy fut acquitté aux assises, grâce 
      aux nombreuses et puissantes objections que  
    • 3:46:00 | Sherlock Holmes avait rédigées et soumises à son 
      défenseur. Le vieux Turner vécut encore sept mois,  
    • 3:46:07 | après notre entrevue, mais il est mort 
      maintenant, et tout laisse à prévoir que  
    • 3:46:12 | le fils et la fille pourront vivre heureux 
      ensemble, dans l’ignorance du sombre nuage  
    • 3:46:18 | qui pèse sur leur passé.
      Les cinq pépins d’orange.
    • 3:46:25 | Quand je jette un coup d’œil sur les notes et 
      les résumés qui ont trait aux enquêtes menées par   Sherlock Holmes entre les années quatre-vingt-deux 
      et quatre-vingt-dix, j’en retrouve tellement dont  
    • 3:46:35 | les caractéristiques sont à la fois étranges 
      et intéressantes qu’il n’est pas facile de  
    • 3:46:41 | savoir lesquelles choisir et lesquelles omettre. 
      Quelques-unes, pourtant, ont déjà bénéficié d’une  
    • 3:46:48 | certaine publicité grâce aux journaux et d’autres 
      n’ont pas fourni à mon ami l’occasion de déployer  
    • 3:46:54 | ces dons exceptionnels qu’il possédait à un si 
      haut degré et que les présents écrits visent à  
    • 3:47:01 | mettre en lumière. Quelques-unes, aussi, ont mis 
      en défaut l’habileté de son analyse et seraient,  
    • 3:47:07 | en tant que récit, des exposés sans conclusion. 
      D’autres, enfin, n’ayant été élucidées qu’en  
    • 3:47:14 | partie, leur explication se trouve établie par 
      conjecture et hypothèses plutôt qu’au moyen de  
    • 3:47:20 | cette preuve logique absolue à quoi Holmes 
      attachait tant de prix. Parmi ces dernières,  
    • 3:47:26 | il en est une pourtant qui fut si remarquable 
      en ses détails, si étonnante en ses résultats,  
    • 3:47:33 | que je cède à la tentation de la relater, 
      bien que certaines des énigmes qu’elle pose  
    • 3:47:38 | n’aient jamais été résolues et, selon toute 
      probabilité, ne le seront jamais entièrement.
    • 3:47:44 | L’année quatre-vingt-sept nous a procuré une 
      longue série d’enquêtes d’intérêt variable dont  
    • 3:47:50 | je conserve les résumés. Dans la nomenclature 
      de cette année-là, je trouve une relation de  
    • 3:47:55 | l’entreprise de la chambre Paradol, un exposé 
      concernant la société des Mendiants amateurs,  
    • 3:48:01 | un cercle dont les locaux somptueux se 
      trouvaient dans le sous-sol voûté d’un   grand magasin d’ameublement, des précisions sur 
      la perte de la barque anglaise Sophie Anderson,  
    • 3:48:10 | sur les singulières aventures de 
      Grace Patersons aux îles d’Uffa   et enfin sur l’affaire des poisons de Camberwell. 
      Au cours de cette enquête, Sherlock Holmes,  
    • 3:48:22 | on ne l’a pas oublié, parvint, en remontant 
      la montre du défunt, à prouver qu’elle avait  
    • 3:48:28 | été remontée deux heures auparavant, et que, par 
      conséquent, la victime s’était couchée à un moment  
    • 3:48:33 | quelconque de ces deux heures-là – déduction qui 
      fut de la plus grande importance dans la solution   de l’affaire. Il se peut qu’un jour je retrace 
      toutes ces enquêtes, mais aucune ne présente  
    • 3:48:45 | des traits aussi singuliers que l’étrange suite 
      d’incidents que j’ai l’intention de narrer.
    • 3:48:51 | C’était dans les derniers jours de septembre 
      et les vents d’équinoxe avaient commencé de   souffler avec une rare violence. Toute la journée, 
      la bourrasque avait sifflé et la pluie avait battu  
    • 3:49:02 | les vitres, de telle sorte que, même en plein 
      cœur de cet immense Londres, œuvre des hommes,  
    • 3:49:08 | nous étions temporairement contraints de 
      détourner nos esprits de la routine de la vie,   pour les hausser jusqu’à admettre l’existence 
      de ces grandes forces élémentaires qui,  
    • 3:49:19 | tels des fauves indomptés dans une cage, rugissent 
      contre l’humanité à travers les barreaux de sa  
    • 3:49:25 | civilisation. À mesure que la soirée s’avançait, 
      la tempête se déchaînait de plus en plus, le vent  
    • 3:49:32 | pleurait en sanglotant dans la cheminée comme 
      un enfant. Sherlock Holmes, pas très en train,  
    • 3:49:38 | était assis d’un côté de l’âtre, à feuilleter son 
      répertoire criminel, tandis que, de l’autre côté,  
    • 3:49:44 | j’étais plongé dans un des beaux récits maritimes 
      de Clark Russel, de telle sorte que les hurlements  
    • 3:49:50 | de la tempête au-dehors semblaient faire corps 
      avec mon texte, et que la pluie cinglante  
    • 3:49:55 | paraissait se prolonger et se fondre dans le 
      glapissement des vagues de la mer. Ma femme  
    • 3:50:01 | était en visite chez sa tante et, pour quelques 
      jours, j’étais revenu habiter à Baker Street.
    • 3:50:06 | – Eh mais ! dis-je en regardant mon 
      compagnon, il n’y a pas de doute,  
    • 3:50:11 | c’est la sonnette ! Qui donc pourrait 
      venir ce soir ? Un de vos amis, peut-être ?
    • 3:50:17 | – En dehors de vous, je n’en ai point, 
      répondit-il, je n’encourage pas les visiteurs. – Un client, alors ?
    • 3:50:24 | – Si c’est un client, l’affaire est sérieuse. Sans 
      cela, on ne sortirait pas par un tel temps et à  
    • 3:50:32 | une telle heure. Mais c’est vraisemblablement 
      une des commères de notre logeuse, j’imagine.
    • 3:50:38 | Sherlock Holmes se trompait cependant, car 
      nous entendîmes des pas dans le corridor   et on frappa à notre porte. Sherlock étendit 
      son long bras pour détourner de lui-même le  
    • 3:50:48 | faisceau lumineux de la lampe et le diriger sur 
      la chaise libre où le nouveau venu s’assiérait.
    • 3:50:53 | – Entrez ! dit-il. L’homme qui entra était jeune, vingt-deux ans 
      peut-être ; très soigné et mis avec élégance,  
    • 3:51:01 | ses manières dénotaient une certaine recherche et 
      une certaine délicatesse. Tout comme le parapluie  
    • 3:51:08 | ruisselant qu’il tenait à la main, son imperméable 
      luisant disait le temps abominable par lequel il  
    • 3:51:13 | était venu. Dans la lumière éblouissante de la 
      lampe, il regardait anxieusement autour de lui,  
    • 3:51:20 | et je pus voir que son visage était 
      pâle et ses yeux lourds, comme ceux   d’un homme qu’étreint une immense anxiété.
      – Je vous dois des excuses, dit-il, tout en  
    • 3:51:31 | levant son lorgnon d’or vers ses yeux. J’espère 
      que ça ne vous dérange pas, mais j’ai bien peur  
    • 3:51:38 | d’avoir apporté dans cette pièce confortable 
      quelques traces de la tempête et de la pluie. 
    • 3:51:44 | – Donnez-moi votre manteau et votre parapluie, dit 
      Holmes. Ils seront fort bien là sur le crochet et  
    • 3:51:50 | vous les retrouverez secs tout à l’heure. Vous 
      venez du sud-ouest de Londres à ce que je vois.
    • 3:51:57 | – Oui, de Horsham. – Ce mélange d’argile et de chaux 
      que j’aperçois sur le bout de vos  
    • 3:52:03 | chaussures est tout à fait caractéristique. – Je suis venu chercher un conseil. – C’est chose facile à obtenir.
    • 3:52:11 | – Et de l’aide. – Ce n’est pas toujours aussi facile.
    • 3:52:16 | – J’ai entendu parler de vous, monsieur 
      Holmes. J’en ai entendu parler par le  
    • 3:52:22 | commandant Prendergast que vous avez sauvé 
      dans le scandale du Tankerville Club. – Ah ! c’est vrai. On l’avait à 
      tort accusé de tricher aux cartes.
    • 3:52:31 | – Il dit que vous êtes capable de 
      résoudre n’importe quel problème. – C’est trop dire.
    • 3:52:38 | – Que vous n’êtes jamais battu. – J’ai été battu quatre fois – trois fois 
      par des hommes et une fois par une femme.
    • 3:52:48 | – Mais qu’est-ce que cela, 
      comparé au nombre de vos succès… – C’est vrai que d’une 
      façon générale, j’ai réussi.
    • 3:52:56 | – Vous pouvez donc réussir pour moi. – Je vous en prie, approchez votre chaise du  
    • 3:53:02 | feu et veuillez me donner quelques 
      détails au sujet de votre affaire. – Ce n’est pas une affaire ordinaire.
    • 3:53:10 | – Aucune de celles qu’on m’amène ne 
      l’est. Je suis la suprême cour d’appel.
    • 3:53:16 | – Et pourtant je me demande, monsieur, 
      si dans toute votre carrière,   vous avez jamais eu l’occasion d’entendre 
      le récit d’une suite d’événements aussi  
    • 3:53:26 | mystérieux et inexplicables que ceux 
      qui se sont produits dans ma famille. – Vous me passionnez, dit Holmes. Je vous en prie,  
    • 3:53:35 | donnez-moi depuis le début les faits 
      essentiels et pour les détails je pourrai  
    • 3:53:40 | ensuite vous questionner sur les points 
      qui me sembleront les plus importants.
    • 3:53:45 | Le jeune homme approcha sa chaise du feu et 
      allongea vers la flamme ses semelles détrempées.
    • 3:53:52 | – Je m’appelle, dit-il, John Openshaw, 
      mais ma personne n’a, si tant est que j’y  
    • 3:53:59 | comprenne quoi que ce soit, rien à voir avec 
      cette terrible affaire. Il s’agit d’une chose  
    • 3:54:06 | héréditaire ; aussi, afin de vous donner une idée 
      des faits, faut-il que je remonte tout au début.
    • 3:54:12 | « Il faut que vous sachiez que mon 
      grand-père avait deux fils – mon oncle,  
    • 3:54:17 | Elias, et mon père, Joseph. Mon père avait 
      à Coventry une petite usine qu’il agrandit  
    • 3:54:24 | à l’époque de l’invention de la bicyclette. Il 
      détenait le brevet du pneu increvable Openshaw,  
    • 3:54:31 | et son affaire prospéra si bien qu’il put la 
      vendre et se retirer avec une belle aisance.
    • 3:54:37 | « Mon oncle Élias émigra en Amérique dans sa 
      jeunesse et devint planteur en Floride où,  
    • 3:54:43 | à ce qu’on apprit, il avait très bien réussi. Au 
      moment de la guerre de Sécession, il combattit  
    • 3:54:50 | dans l’armée de Jackson, puis plus tard sous les 
      ordres de Hood et conquit ses galons de colonel.  
    • 3:54:56 | Quand Lee eut déposé les armes, mon oncle retourna 
      à sa plantation où il resta trois ou quatre ans  
    • 3:55:02 | encore. Vers dix-huit cent soixante-neuf ou 
      dix-huit cent soixante-dix, il revint en Europe  
    • 3:55:09 | et prit un petit domaine dans le Sussex, près de 
      Horsham. Il avait fait fortune aux États-Unis,  
    • 3:55:16 | mais il quitta ce pays en raison de son aversion 
      pour les nègres et par dégoût de la politique  
    • 3:55:21 | républicaine qui leur accordait la liberté. 
      C’était un homme singulier et farouche qui  
    • 3:55:27 | s’emportait facilement. Quand il était en colère, 
      il avait l’injure facile et devenait grossier.  
    • 3:55:33 | Avec cela, il aimait la solitude. Pendant 
      toutes les années qu’il a vécues à Horsham,  
    • 3:55:39 | je ne crois pas qu’il ait jamais mis le pied 
      en ville. Il avait un jardin, deux ou trois   champs autour de sa maison, et c’est là qu’il 
      prenait de l’exercice. Très souvent pourtant,  
    • 3:55:50 | et pendant des semaines de suite, il ne sortait 
      pas de sa chambre. Il buvait pas mal d’eau-de-vie,  
    • 3:55:56 | il fumait énormément et, n’ayant 
      pas besoin d’amis et pas même de   son frère, il ne voulait voir personne.
      « Il faisait une exception pour moi ; en fait,  
    • 3:56:09 | il me prit en affection, car lorsqu’il me vit pour 
      la première fois, j’étais un gamin d’une douzaine  
    • 3:56:14 | d’années. Cela devait se passer en dix-huit 
      cent soixante-dix-huit, alors qu’il était en  
    • 3:56:21 | Angleterre depuis huit ou neuf ans. Il demanda à 
      mon père de me laisser venir habiter chez lui et,  
    • 3:56:26 | à sa manière, il fut très bon avec moi. Quand 
      il n’avait pas bu, il aimait jouer avec moi au  
    • 3:56:31 | trictrac et aux dames, et il me confiait le soin 
      de le représenter auprès des domestiques et des  
    • 3:56:37 | commerçants, de telle sorte qu’aux environs de ma 
      seizième année, j’étais tout à fait le maître de  
    • 3:56:43 | la maison. J’avais toutes les clés et je pouvais 
      aller où je voulais et faire ce qu’il me plaisait,  
    • 3:56:49 | à condition de ne pas le déranger dans 
      sa retraite. Il y avait, pourtant,  
    • 3:56:55 | une singulière exception, qui portait sur une 
      seule chambre, une chambre de débarras, en haut,  
    • 3:57:01 | dans les mansardes, qu’il gardait constamment 
      fermée à clé, où il ne tolérait pas qu’on entrât,  
    • 3:57:07 | ni moi ni personne. Curieux, comme tout enfant, 
      j’ai un jour regardé par le trou de la serrure,  
    • 3:57:14 | mais je n’ai rien pu voir d’autre que le ramassis 
      de vieilles malles et de ballots qu’on peut   s’attendre à trouver dans une pièce de ce genre.
      « Un matin, au petit déjeuner – c’était en mars  
    • 3:57:24 | dix-huit cent quatre-vingt-trois – une lettre 
      affranchie d’un timbre étranger se trouva devant  
    • 3:57:29 | l’assiette du colonel. Avec lui ce n’était pas 
      chose courante que de recevoir des lettres,   car il payait comptant toutes ses 
      factures et n’avait aucun ami.
    • 3:57:38 | « – Des Indes ! dit-il en la prenant. Le cachet 
      de Pondichéry ! Qu’est-ce que ça peut bien être ?
    • 3:57:49 | « Il l’ouvrit aussitôt et il en tomba 
      cinq petits pépins d’orange desséchés   qui sonnèrent sur son assiette. J’allais en 
      rire, mais le rire se figea sur mes lèvres  
    • 3:57:59 | en voyant son visage. Sa lèvre pendait, ses 
      yeux s’exorbitaient, sa peau avait la pâleur  
    • 3:58:05 | du mastic et il regardait fixement l’enveloppe 
      qu’il tenait toujours dans sa main tremblante.
    • 3:58:13 | « – K. K. K., s’écria-t-il, puis : Seigneur 
      ! mes péchés sont retombés sur moi ! « – Qu’est-ce donc, mon oncle ? m’écriai-je.
    • 3:58:20 | « – La mort, dit-il, et, se levant de 
      table, il se retira dans sa chambre. « Je restai seul tout frémissant d’horreur.
    • 3:58:28 | « Je ramassai l’enveloppe et je vis, griffonnée 
      à l’encre rouge sur le dedans du rabat,  
    • 3:58:34 | juste au-dessus de la gomme, la lettre K trois 
      fois répétée. À part les cinq pépins desséchés,  
    • 3:58:41 | il n’y avait rien d’autre à l’intérieur. Quel 
      motif pouvait avoir la terreur qui s’était  
    • 3:58:47 | emparée de mon oncle ?… Je quittai la table 
      et, en montant l’escalier, je le rencontrai qui  
    • 3:58:52 | redescendait. Il tenait d’une main une vieille clé 
      rouillée, qui devait être celle de la mansarde,  
    • 3:58:58 | et, de l’autre, une petite boîte en cuivre 
      qui ressemblait à un petit coffret à argent.
    • 3:59:07 | « – Qu’ils fassent ce qu’ils veulent,   je les tiendrai bien encore en échec ! dit-il 
      avec un juron. Dis à Marie qu’aujourd’hui  
    • 3:59:15 | je veux du feu dans ma chambre et envoie 
      chercher Fordham, le notaire de Horsham. « Je fis ce qu’il me commandait 
      et quand le notaire fut arrivé,  
    • 3:59:23 | on me fit dire de monter dans la chambre de 
      mon oncle. Un feu ardent brûlait et la grille  
    • 3:59:30 | était pleine d’une masse de cendres noires 
      et duveteuses, comme si l’on avait brûlé   du papier. La boîte en cuivre était à côté, 
      ouverte et vide. En y jetant un coup d’œil,  
    • 3:59:41 | j’eus un haut-le-corps, car j’aperçus, inscrit 
      en caractères d’imprimerie sur le couvercle,  
    • 3:59:48 | le triple K que j’avais vu, 
      le matin, sur l’enveloppe. « Je veux, John, dit mon oncle, que tu sois 
      témoin de mon testament. Je laisse ma propriété,  
    • 3:59:58 | avec tous ses avantages et ses désavantages, 
      à mon frère, ton père, après qui, sans doute,  
    • 4:00:05 | elle te reviendra. Si tu peux en jouir en paix, 
      tant mieux ! Si tu trouves que c’est impossible,  
    • 4:00:11 | suis mon conseil, mon garçon, et abandonne-la à 
      ton plus terrible ennemi. Je suis désolé de te  
    • 4:00:18 | léguer ainsi une arme à deux tranchants, mais je 
      ne saurais dire quelle tournure les choses vont  
    • 4:00:23 | prendre. Aie la bonté de signer ce papier-là 
      à l’endroit où Monsieur Fordham te l’indique.
       
    • 4:00:30 | « Je signai le papier comme on m’y invitait et le 
      notaire l’emporta. Ce singulier incident fit sur  
    • 4:00:39 | moi, comme vous pouvez l’imaginer, l’impression 
      la plus profonde et j’y songeai longuement, je le  
    • 4:00:46 | tournai et retournai dans mon esprit, sans pouvoir 
      rien y comprendre. Pourtant, je n’arrivais pas à  
    • 4:00:53 | me débarrasser du vague sentiment de terreur qu’il 
      me laissait ; mais l’impression devenait moins  
    • 4:00:58 | vive à mesure que les semaines passaient et que 
      rien ne venait troubler le train-train ordinaire  
    • 4:01:03 | de notre existence. Toutefois, mon oncle changeait 
      à vue d’œil. Il buvait plus que jamais et il était  
    • 4:01:11 | encore moins enclin à voir qui que ce fût. Il 
      passait la plus grande partie de son temps dans  
    • 4:01:17 | sa chambre, la porte fermée à clé de l’intérieur, 
      mais parfois il en sortait et, en proie à une  
    • 4:01:23 | sorte de furieuse ivresse, il s’élançait hors 
      de la maison et, courant par tout le jardin,  
    • 4:01:28 | un revolver à la main, criait que nul ne lui 
      faisait peur et que personne, homme ou diable,  
    • 4:01:34 | ne le tiendrait enfermé comme un mouton dans un 
      parc. Quand pourtant ces accès étaient passés,  
    • 4:01:41 | il rentrait avec fracas et fermait la porte à clé, 
      la barricadait derrière lui en homme qui n’ose  
    • 4:01:48 | regarder en face la terreur qui bouleverse le 
      tréfonds de son âme. Dans ces moments-là, j’ai vu  
    • 4:01:55 | son visage, même par temps froid, luisant et moite 
      comme s’il sortait d’une cuvette d’eau chaude. 
    • 4:02:03 | « Eh bien ! pour en arriver à la fin, monsieur 
      Holmes, et pour ne pas abuser de votre patience,  
    • 4:02:09 | une nuit arriva où il fit une de ces 
      folles sorties et n’en revint point.   Nous l’avons trouvé, quand nous nous sommes 
      mis à sa recherche, tombé, la face en avant,  
    • 4:02:20 | dans une petite mare couverte d’écume verte 
      qui se trouvait au bout du jardin. Il n’y avait  
    • 4:02:26 | aucune trace de violence et l’eau n’avait que deux 
      pieds de profondeur, de sorte que le jury tenant  
    • 4:02:33 | compte de son excentricité bien connue, rendit un 
      verdict de suicide. Mais moi, qui savais comment  
    • 4:02:39 | il se cabrait à la pensée même de la mort, j’ai 
      eu beaucoup de mal à me persuader qu’il s’était  
    • 4:02:46 | dérangé pour aller au-devant d’elle. L’affaire 
      passa, toutefois, et mon père entra en possession  
    • 4:02:52 | du domaine et de quelque quatorze mille livres qui 
      se trouvaient en banque au compte de mon oncle.
    • 4:02:58 | – Un instant, intervint Holmes. 
      Votre récit est, je le vois déjà,  
    • 4:03:05 | l’un des plus intéressants que 
      j’aie jamais écoutés. Donnez-moi  
    • 4:03:10 | la date à laquelle votre oncle a reçu la 
      lettre et celle de son suicide supposé. – La lettre est arrivée le dix mars 
      dix-huit cent quatre-vingt-trois. Sa  
    • 4:03:19 | mort survint sept semaines plus 
      tard, dans la nuit du deux mai. – Merci ! Je vous en prie, continuez.
    • 4:03:26 | – Quand mon père prit la propriété de Horsham, 
      il fit, à ma demande, un examen minutieux de  
    • 4:03:33 | la mansarde qui avait toujours été fermée à clé. 
      Nous y avons trouvé la boîte en cuivre, bien que  
    • 4:03:39 | son contenu eût été détruit. À l’intérieur du 
      couvercle se trouvait une étiquette en papier  
    • 4:03:44 | qui portait les trois initiales répétées K. K. 
      K. et au-dessous « Lettres, mémorandums, reçus  
    • 4:03:51 | et un registre ». Ces mots, nous le supposions, 
      indiquaient la nature des papiers que le colonel  
    • 4:03:57 | Openshaw avait détruits. Quant au reste, il n’y 
      avait rien de bien important dans la pièce, sauf,  
    • 4:04:04 | éparpillés çà et là, de nombreux journaux et 
      des carnets qui se rapportaient à la vie de   mon oncle en Amérique. Quelques-uns dataient 
      de la guerre de Sécession et montraient qu’il  
    • 4:04:15 | avait bien fait son devoir et s’était acquis la 
      renommée d’un brave soldat. D’autres dataient de  
    • 4:04:20 | la refonte des États du Sud et concernaient, pour 
      la plupart, la politique, car il avait évidemment  
    • 4:04:26 | pris nettement position contre les politiciens 
      d’antichambre que l’on avait envoyés du Nord.
    • 4:04:32 | « Ce fut donc au commencement de mille huit 
      cent quatre-vingt-quatre que mon père vint  
    • 4:04:37 | demeurer à Horsham et tout alla aussi 
      bien que possible jusqu’à janvier mille  
    • 4:04:43 | huit cent quatre-vingt-cinq. Quatre jours après le 
      Nouvel An, comme nous étions à table pour le petit   déjeuner, j’entendis mon père pousser un vif cri 
      de surprise. Il était là, avec dans une main une  
    • 4:04:55 | enveloppe qu’il venait d’ouvrir et dans la paume 
      ouverte de l’autre cinq pépins d’orange desséchés.  
    • 4:05:00 | Il s’était toujours moqué de ce qu’il appelait mon 
      histoire sans queue ni tête à propos du colonel,  
    • 4:05:06 | mais il paraissait très perplexe et très effrayé 
      maintenant que la même chose lui arrivait.
    • 4:05:11 | « – Eh ! quoi ! Diable ! Qu’est-ce que 
      cela veut dire, John ? balbutia-t-il. « Mon cœur soudain devint lourd comme du plomb.
    • 4:05:19 | « – C’est K. K. K., dis-je. « Il regarda l’intérieur de l’enveloppe. « – C’est bien cela ! s’écria-t-il. Voilà les 
      lettres ! Mais qu’y a-t-il d’écrit au-dessus ?
    • 4:05:29 | « Je lus en regardant par-dessus son épaule. Il y   avait : « Mettez les papiers 
      sur le cadran solaire ».
    • 4:05:37 | « – Quels papiers ? Quel 
      cadran solaire ? demanda-t-il. « – Le cadran solaire du jardin. Il n’y 
      en a pas d’autre, dis-je. Mais les papiers  
    • 4:05:45 | doivent être ceux qui ont été détruits.
      « – Bah ! dit-il, faisant un effort pour  
    • 4:05:52 | retrouver du courage, nous sommes dans un pays 
      civilisé, ici, et des niaiseries de ce genre  
    • 4:05:58 | ne sont pas de mise. D’où cela vient-il ?
      « – De Dundee, répondis-je en regardant  
    • 4:06:06 | le cachet de la poste.
      « – C’est une farce absurde,  
    • 4:06:11 | dit-il. En quoi les cadrans solaires 
      et les papiers me concernent-ils ? Je   ne veux tenir aucun compte de pareilles sottises.
    • 4:06:20 | « – J’en parlerais à la 
      police, à ta place, dis-je. « – Il se moqua de moi pour ma peine. Pas de ça !
    • 4:06:27 | « – Alors, permets-moi de le faire.
    • 4:06:32 | « – Non, je te le défends. Je ne veux pas qu’on 
      fasse des histoires pour une pareille baliverne. « Il était inutile de discuter, car 
      il était très entêté. Je m’en allai,  
    • 4:06:42 | le cœur lourd de pressentiments. Le troisième jour après l’arrivée de cette lettre, 
      mon père quitta la maison pour aller rendre visite  
    • 4:06:49 | à un de ses vieux amis, le commandant Forebody 
      qui commandait un des forts de Portsdown Hill.  
    • 4:06:56 | J’étais content de le voir s’en aller, car il me 
      semblait qu’il s’écartait du danger en s’éloignant  
    • 4:07:02 | de notre maison. Je me trompais. Le second jour de 
      son absence, je reçus un télégramme du commandant  
    • 4:07:09 | qui me suppliait de venir sur-le-champ : mon père 
      était tombé dans une des profondes carrières de  
    • 4:07:14 | craie, qui sont si nombreuses dans le voisinage, 
      et il gisait sans connaissance, le crâne fracassé.  
    • 4:07:21 | Je me hâtai de courir à son chevet, mais il mourut 
      sans avoir repris connaissance. Il revenait,  
    • 4:07:27 | paraît-il, de Farham, au crépuscule, et comme le 
      pays lui était inconnu et que la carrière n’était  
    • 4:07:33 | pas clôturée, le jury n’hésita pas à rapporter 
      un verdict de « mort accidentelle ». Bien que  
    • 4:07:41 | j’aie soigneusement examiné les circonstances dans 
      lesquelles il mourut, je n’ai rien pu trouver qui  
    • 4:07:47 | suggérât l’idée d’un assassinat. Il n’y avait 
      aucune trace de violence, aucune trace de pas,  
    • 4:07:53 | rien n’avait été volé, et on n’avait signalé 
      la présence d’aucun inconnu sur les routes.  
    • 4:07:59 | Et pourtant, je n’ai pas besoin de vous dire 
      que j’étais loin d’avoir l’esprit tranquille  
    • 4:08:04 | et que j’étais à peu près certain qu’il 
      avait été victime d’une infâme machination. « Ce fut en janvier dix-huit cent 
      quatre-vingt-cinq que mon pauvre père  
    • 4:08:15 | mourut ; deux ans et huit mois se sont 
      écoulés depuis. Pendant tout ce temps,  
    • 4:08:20 | j’ai coulé à Horsham des jours heureux et j’avais 
      commencé à espérer que cette malédiction s’était  
    • 4:08:27 | éloignée de la famille et qu’elle avait 
      pris fin avec la précédente génération.   Je m’étais trop pressé, toutefois, à 
      éprouver ce soulagement : hier matin,  
    • 4:08:37 | le coup s’est abattu sur moi sous la même 
      forme qu’il s’est abattu sur mon père. Le jeune homme tira de son gilet une 
      enveloppe chiffonnée et la renversant  
    • 4:08:46 | au-dessus de la table, il la secoua et en 
      fit tomber cinq pépins d’orange desséchés.
    • 4:08:51 | – Voici l’enveloppe, reprit-il. Le cachet 
      de la poste est de Londres – secteur Est.  
    • 4:08:57 | À l’intérieur on retrouve les mêmes mots 
      que sur le dernier message reçu par mon   père : « K. K. K. », puis : « Mettez 
      les papiers sur le cadran solaire. »
    • 4:09:11 | – Qu’avez-vous fait ? demanda Holmes. – Rien. – Rien ! – À vrai dire, expliqua-t-il, en enfonçant son 
      visage dans ses mains blanches, je me suis senti  
    • 4:09:21 | impuissant. J’ai ressenti l’impression que 
      doivent éprouver les malheureux lapins quand  
    • 4:09:27 | le serpent s’avance vers eux en zigzaguant. Il me 
      semble que je suis la proie d’un fléau inexorable  
    • 4:09:33 | et irrésistible, dont nulle prévoyance, 
      nulle précaution ne saurait me protéger.
    • 4:09:39 | – Ta-ra-ta-ta ! s’écria Sherlock 
      Holmes. Il faut agir, mon brave,   ou vous êtes perdu. Du cran ! Rien d’autre ne peut 
      vous sauver. Ce n’est pas le moment de désespérer.
    • 4:09:50 | – J’ai vu la police. – Ah ! – Mais ils ont écouté mon histoire en souriant. 
      Je suis convaincu que l’inspecteur est d’avis  
    • 4:10:01 | que les lettres sont de bonnes farces et que 
      la mort des miens fut réellement accidentelle,  
    • 4:10:06 | ainsi que l’ont déclaré les jurys, et qu’elle 
      n’avait rien à voir avec les avertissements.
    • 4:10:13 | Holmes agita ses poings en l’air. – Incroyable imbécillité ! s’écria-t-il.
    • 4:10:19 | – Ils m’ont cependant donné un agent pour 
      habiter si je veux la maison avec moi.
    • 4:10:24 | – Est-il venu avec vous ce soir ? – Non, il a ordre de rester dans la maison.
    • 4:10:30 | De nouveau, Holmes, furieux, éleva les poings. – Pourquoi êtes-vous venu 
      à moi ? dit-il. Et surtout  
    • 4:10:36 | pourquoi n’êtes-vous pas venu tout de suite ? – Je ne savais pas. Ce n’est 
      qu’aujourd’hui que j’ai parlé  
    • 4:10:43 | à Prendergast de mes ennuis et qu’il 
      m’a conseillé de m’adresser à vous.
    • 4:10:48 | – Il y a deux jours pleins que vous avez 
      reçu la lettre. Nous aurions déjà agi.  
    • 4:10:55 | Vous n’avez pas d’autres renseignements 
      que ceux que vous nous avez fournis,   je suppose, aucun détail qui pourrait nous aider ?
    • 4:11:02 | – Il y a une chose, dit John 
      Openshaw, une seule chose. Il fouilla dans la poche de son habit et 
      en tira un morceau de papier bleuâtre et  
    • 4:11:11 | décoloré qu’il étala sur la table.
      – Je me souviens, dit-il, que le jour  
    • 4:11:18 | où mon oncle a brûlé ses papiers, j’ai remarqué 
      que les petits bouts de marges non brûlés qui  
    • 4:11:24 | se trouvaient dans les cendres avaient tous 
      cette couleur particulière. J’ai trouvé cette  
    • 4:11:29 | unique feuille sur le plancher de sa chambre 
      et tout me porte à croire que c’est peut-être  
    • 4:11:35 | un des papiers qui, ayant volé loin des autres, 
      avait, de la sorte, échappé à la destruction.  
    • 4:11:43 | Sauf qu’il y est question de « pépins », je ne 
      pense pas qu’il puisse nous être d’une grande  
    • 4:11:49 | utilité. Je crois, pour ma part, que c’est une 
      page d’un journal intime. Incontestablement,  
    • 4:11:56 | l’écriture est celle de mon oncle.
      Holmes approcha la lampe et tous les deux  
    • 4:12:01 | nous nous penchâmes sur la feuille de papier 
      dont le bord déchiré prouvait qu’on l’avait,   en effet, arrachée à un carnet. Cette 
      feuille portait en tête : « Mars  
    • 4:12:11 | dix-huit cent soixante-neuf », et en dessous 
      se trouvaient les indications suivantes :
    • 4:12:16 | Le quatre: Hudson est venu. 
      Même vieille discussion. le sept: Envoyé les pépins à Mac Cauley, 
      Taramore et Swain, de Saint Augustin.
    • 4:12:26 | Le neuf: Mac Cauley disparu. Le dix: John Swain disparu. Le douze: Visité Taramore. Tout bien.
    • 4:12:34 | – Merci, dit Holmes en pliant le papier et en 
      le rendant à notre visiteur. Et maintenant il  
    • 4:12:41 | ne faut plus, sous aucun prétexte, perdre un 
      seul instant. Nous ne pouvons même pas prendre  
    • 4:12:47 | le temps de discuter ce que vous m’avez dit. Il 
      faut rentrer chez vous tout de suite et agir.
    • 4:12:52 | – Mais que dois-je faire ? – Il n’y a qu’une seule chose à faire, et à faire 
      tout de suite. Il faut mettre ce papier que vous  
    • 4:13:00 | venez de nous montrer dans la boîte en cuivre que 
      vous nous avez décrite. Il faudra aussi y joindre  
    • 4:13:06 | un mot disant que tous les autres papiers ont été 
      brûlés par votre oncle et que c’est là le seul  
    • 4:13:12 | qui reste. Il faudra l’affirmer en des termes tels 
      qu’ils soient convaincants. Cela fait, il faudra,  
    • 4:13:19 | sans délai, mettre la boîte sur le cadran solaire, 
      comme on vous le demande. Est-ce compris ?
    • 4:13:25 | – Parfaitement. – Ne pensez pas à la vengeance, ou à quoi que ce 
      soit de ce genre, pour l’instant. La vengeance,  
    • 4:13:31 | nous l’obtiendrons, je crois, par la loi, 
      mais il faut que nous tissions notre toile,   tandis que la leur est déjà tissée. Le 
      premier point, c’est d’écarter le danger  
    • 4:13:40 | pressant qui vous menace. Après, on verra à 
      élucider le mystère et à punir les coupables.
    • 4:13:45 | – Je vous remercie, dit le jeune homme, en se 
      levant et en remettant son pardessus. Vous m’avez  
    • 4:13:51 | rendu la vie en même temps que l’espoir. Je ne 
      manquerai pas d’agir comme vous me le conseillez.
    • 4:13:56 | – Ne perdez pas un moment et 
      surtout, prenez garde à vous,   en attendant, car je ne pense pas qu’il 
      y ait le moindre doute que vous ne soyez  
    • 4:14:05 | sous la menace d’un danger réel 
      imminent. Comment rentrez-vous ?
    • 4:14:10 | – Par le train de Waterloo. – Il n’est pas encore neuf heures. Il y 
      aura encore foule dans les rues. J’espère  
    • 4:14:18 | donc que vous serez en sûreté, et pourtant 
      vous ne sauriez être trop sur vos gardes.
    • 4:14:23 | – Je suis armé. – C’est bien. Demain, je me mettrai 
      au travail sur votre affaire.
    • 4:14:29 | – Je vous verrai donc à Horsham ? – Non, votre secret se cache à 
      Londres. C’est là que je le chercherai.
    • 4:14:37 | – Alors, je reviendrai vous voir dans 
      un jour ou deux, pour vous donner des   nouvelles de la boîte et des papiers. Je 
      ne ferai rien sans vous demander conseil.
    • 4:14:47 | Nous échangeâmes une poignée de 
      main, et il s’en fut. Au-dehors,   le vent hurlait toujours et la pluie battait 
      les fenêtres. On eût dit que cette étrange  
    • 4:14:57 | et sauvage histoire nous avait été amenée par 
      les éléments déchaînés, que la tempête l’avait  
    • 4:15:04 | charriée vers nous comme un paquet d’algues 
      qu’elle venait maintenant de remporter. Sherlock Holmes demeura quelque 
      temps assis sans mot dire,  
    • 4:15:13 | la tête penchée en avant, les 
      yeux fixant le feu qui flamboyait,   rutilant. Ensuite, il alluma sa pipe 
      et, se renversant dans son fauteuil,  
    • 4:15:22 | considéra les cercles de fumée bleue qui, en 
      se pourchassant, montaient vers le plafond.
    • 4:15:27 | – Je crois, Watson, remarqua-t-il enfin, que 
      de toutes les affaires que nous avons eues,  
    • 4:15:35 | aucune n’a jamais été plus 
      fantastique que celle-ci. – Sauf, peut-être, le Signe des quatre.
    • 4:15:41 | – Oui, sauf peut-être celle-là. 
      Et pourtant ce John Openshaw me   semble environné de dangers plus grands 
      encore que ceux que couraient les Sholto.
    • 4:15:50 | – Mais êtes-vous arrivé à une idée 
      définie de la nature de ces dangers ?
    • 4:15:55 | – Il ne saurait y avoir de doute à cet égard. – Et quels sont-ils ? Qui est ce K. K. K. et 
      pourquoi poursuit-il cette malheureuse famille ?
    • 4:16:05 | Sherlock Holmes ferma les yeux et plaça 
      ses coudes sur le bras de son fauteuil,   tout en réunissant les extrémités de ses doigts.
      – Le logicien idéal, remarqua-t-il, quand une fois  
    • 4:16:17 | on lui a exposé un fait sous toutes ses faces, 
      en déduirait non seulement toute la chaîne des  
    • 4:16:23 | événements qui ont abouti à ce fait, mais aussi 
      tous les résultats qui s’ensuivraient. De même  
    • 4:16:30 | que Cuvier pouvait décrire exactement un animal 
      tout entier en en examinant un seul os, de même  
    • 4:16:37 | l’observateur qui a parfaitement saisi un seul 
      maillon dans une série d’incidents devrait pouvoir  
    • 4:16:43 | exposer avec précision tous les autres incidents, 
      tant antérieurs que postérieurs. Nous n’avons pas  
    • 4:16:49 | encore bien saisi les résultats auxquels la raison 
      seule est capable d’atteindre. On peut résoudre  
    • 4:16:56 | dans le cabinet des problèmes qui ont mis en 
      défaut tous ceux qui en ont cherché la solution à  
    • 4:17:01 | l’aide de leurs sens. Pourtant, pour porter l’art 
      à son summum, il est nécessaire que le logicien  
    • 4:17:08 | soit capable d’utiliser tous les faits qui sont 
      venus à sa connaissance, et cela implique en soi,  
    • 4:17:15 | comme vous le verrez aisément, une complète 
      maîtrise de toutes les sciences, ce qui,  
    • 4:17:20 | même en ces jours de liberté de l’enseignement 
      et d’encyclopédie, est un avantage assez rare. Il  
    • 4:17:27 | n’est toutefois pas impossible qu’un homme possède 
      la totalité des connaissances qui peuvent lui être  
    • 4:17:33 | utiles dans ses travaux et c’est, quant à moi, ce 
      à quoi je me suis efforcé d’atteindre. Si je me  
    • 4:17:41 | souviens bien, dans une certaine circonstance, 
      aux premiers temps de notre amitié, vous aviez  
    • 4:17:47 | défini mes limites de façon assez précise.
      – Oui, répondis-je en riant. C’était un  
    • 4:17:54 | singulier document. La philosophie, l’astronomie 
      et la politique étaient notées d’un zéro,  
    • 4:18:00 | je me le rappelle. La botanique, médiocre 
      ; la géologie, très sérieuse en ce qui  
    • 4:18:05 | concerne les taches de boue de n’importe 
      quelle région située dans un périmètre de   cinquante miles autour de Londres ; 
      la chimie, excentrique ; l’anatomie,  
    • 4:18:15 | sans méthode ; la littérature passionnelle et 
      les annales du crime, uniques. Je vous appréciais  
    • 4:18:21 | encore comme violoniste, boxeur, épéiste, homme 
      de loi, et aussi pour votre auto-intoxication  
    • 4:18:27 | par la cocaïne et le tabac. C’étaient là, je 
      crois, les principaux points de mon analyse.
    • 4:18:34 | La dernière remarque fit rire mon ami. – Eh bien ! dit-il, je répète aujourd’hui, comme 
      je le disais alors, qu’on doit garder sa petite  
    • 4:18:43 | mansarde intellectuelle garnie de tout ce qui doit 
      vraisemblablement servir et que le reste peut être  
    • 4:18:49 | relégué dans les débarras de la bibliothèque, 
      où on peut les trouver quand on en a besoin. Or,  
    • 4:18:54 | dans un cas comme celui que l’on nous a soumis 
      ce soir, nous avons certainement besoin de   toutes nos ressources ! Ayez donc la bonté de me 
      passer la lettre K de l’Encyclopédie américaine,  
    • 4:19:06 | qui se trouve sur le rayon à côté de vous. Merci. 
      Maintenant, considérons la situation et voyons ce  
    • 4:19:12 | qu’on en peut déduire. Tout d’abord, nous pouvons, 
      comme point de départ, présumer non sans de bonnes  
    • 4:19:18 | raisons, que le colonel Openshaw avait des motifs 
      très sérieux de quitter l’Amérique. À son âge,  
    • 4:19:24 | les hommes ne changent pas toutes leurs habitudes 
      et n’échangent point volontiers le charmant   climat de la Floride pour la vie solitaire d’une 
      cité provinciale d’Angleterre. Son grand amour  
    • 4:19:35 | de la solitude dans notre pays fait naître 
      l’idée qu’il avait peur de quelqu’un ou de   quelque chose ; nous pouvons donc supposer, 
      et ce sera l’hypothèse d’où nous partirons,  
    • 4:19:46 | que ce fut la peur de quelqu’un ou de quelque 
      chose qui le chassa d’Amérique. Quant à la nature  
    • 4:19:51 | de ce qu’il craignait, nous ne pouvons la déduire 
      qu’en considérant les lettres terribles que  
    • 4:19:57 | lui-même et ses successeurs ont reçues. Avez-vous 
      remarqué les cachets postaux de ces lettres ?
    • 4:20:02 | – La première venait de Pondichéry, la 
      seconde de Dundee, et la troisième de Londres.
    • 4:20:08 | – De Londres, secteur Est. Qu’en déduisez-vous ? – Ce sont tous les trois des ports. J’en déduis  
    • 4:20:16 | que celui qui les a écrites 
      était à bord d’un vaisseau. – Excellent, Watson. Nous avons déjà un 
      indice. On ne saurait mettre en doute  
    • 4:20:23 | qu’il y a des chances – de très fortes 
      chances – que l’expéditeur fût à bord   d’un vaisseau. Et maintenant, considérons 
      un autre point. Dans le cas de Pondichéry,  
    • 4:20:34 | sept semaines se sont écoulées entre la menace 
      et son accomplissement ; dans le cas de Dundee,  
    • 4:20:41 | il n’y a eu que trois ou quatre jours. 
      Cela ne vous suggère-t-il rien ? – La distance est plus grande pour le voyageur.
    • 4:20:49 | – Mais la lettre aussi a un plus 
      grand parcours pour arriver. – Alors, je ne vois pas.
    • 4:20:56 | – Il y a au moins une présomption que le vaisseau 
      dans lequel se trouve l’homme – ou les hommes –  
    • 4:21:03 | est un voilier. Il semble qu’ils aient toujours 
      envoyé leur singulier avertissement ou avis avant  
    • 4:21:11 | de se mettre eux-mêmes en route pour leur mission. 
      Vous voyez avec quelle rapidité l’action a suivi  
    • 4:21:17 | l’avis quand celui-ci est venu de Dundee. S’ils 
      étaient venus de Pondichéry dans un steamer,  
    • 4:21:23 | ils seraient arrivés presque aussi vite que leur 
      lettre. Mais, en fait, sept semaines se sont  
    • 4:21:29 | écoulées, ce qui représentait la différence entre 
      le courrier postal qui a apporté la lettre et le  
    • 4:21:35 | vaisseau à voiles qui en a amené l’expéditeur.
      – C’est possible. 
    • 4:21:41 | – Mieux que cela. C’est probable. Et maintenant, 
      vous voyez l’urgence fatale de ce nouveau cas,  
    • 4:21:47 | et pourquoi j’ai insisté auprès du jeune Openshaw 
      pour qu’il prenne garde. Le coup a toujours été  
    • 4:21:55 | frappé à l’expiration du temps qu’il faut aux 
      expéditeurs pour parcourir la distance. Mais,  
    • 4:22:01 | cette fois-ci, la lettre vient de Londres et par 
      conséquent nous ne pouvons compter sur un délai.
    • 4:22:07 | – Grand Dieu ! m’écriai-je, que peut 
      signifier cette persécution impitoyable ?
    • 4:22:14 | – Les papiers qu’Openshaw a emportés sont 
      évidemment d’une importance capitale pour   la personne ou les personnes qui sont à bord du 
      voilier. Il apparaît très clairement, je crois,  
    • 4:22:23 | qu’il doit y avoir plus d’un individu. Un homme 
      seul n’aurait pu perpétrer ces deux crimes de  
    • 4:22:30 | façon à tromper le jury d’un coroner. Il faut 
      pour cela qu’ils soient plusieurs et que ce  
    • 4:22:36 | soient des hommes résolus et qui ne manquent pas 
      d’initiative. Leurs papiers, il les leur faut,  
    • 4:22:42 | quel qu’en soit le détenteur. Et cela 
      vous montre que K. K. K. cesse d’être  
    • 4:22:48 | les initiales d’un individu et 
      devient le sigle d’une société. – Mais de quelle société ?
    • 4:22:55 | – Vous n’avez jamais entendu 
      parler du Ku Klux Klan ? Et Sherlock, se penchant 
      en avant, baissait la voix.
    • 4:23:02 | – Jamais. Holmes tourna les pages du livre sur ses genoux. – Voici ! dit-il bientôt. « Ku Klux Klan. Nom 
      dérivé d’une ressemblance imaginaire avec le bruit  
    • 4:23:13 | produit par un fusil qu’on arme. Cette terrible 
      société secrète fut formée par quelques anciens  
    • 4:23:19 | soldats confédérés dans les États du Sud après 
      la guerre civile et elle forma bien vite des  
    • 4:23:24 | branches locales dans différentes parties du pays, 
      particulièrement dans le Tennessee, la Louisiane,  
    • 4:23:31 | les Carolines, la Géorgie et la Floride. Elle 
      employait sa puissance à des fins politiques,  
    • 4:23:38 | principalement à terroriser les électeurs nègres 
      et à assassiner ou à chasser du pays ceux qui  
    • 4:23:44 | étaient opposés à ses desseins. Ses attentats 
      étaient d’ordinaire précédés d’un avertissement  
    • 4:23:50 | à l’homme désigné, avertissement donné d’une façon 
      fantasque mais généralement aisée à reconnaître,  
    • 4:23:57 | quelques feuilles de chêne dans certains 
      endroits, dans d’autres des semences de   melon ou des pépins d’orange. Quand elle recevait 
      ces avertissements, la victime pouvait ou bien  
    • 4:24:07 | renoncer ouvertement à ses opinions ou à sa 
      façon de vivre, ou bien s’enfuir du pays.
    • 4:24:12 | « Si, par bravade, elle s’entêtait, 
      la mort la surprenait infailliblement,  
    • 4:24:19 | en général d’une façon étrange et imprévue. 
      L’organisation de la société était si parfaite,  
    • 4:24:25 | ses méthodes si efficaces, qu’on ne cite guère de 
      personnes qui aient réussi à la braver impunément  
    • 4:24:31 | ou de circonstances qui aient permis de déterminer 
      avec certitude les auteurs d’un attentat.
    • 4:24:38 | Pendant quelques années, cette organisation 
      prospéra, en dépit des efforts du gouvernement  
    • 4:24:44 | des États-Unis et des milieux les mieux 
      intentionnés dans la communauté du Sud. Cependant,  
    • 4:24:49 | en l’année mille huit cent soixante-neuf, 
      le mouvement s’éteignit assez brusquement,  
    • 4:24:55 | bien que, depuis lors, il y ait eu 
      encore des sursauts spasmodiques. »
    • 4:25:00 | « Vous remarquerez, dit Holmes en posant 
      le volume, que cette soudaine éclipse de   la société coïncide avec le moment où Openshaw 
      est parti d’Amérique avec leurs papiers. Il se  
    • 4:25:12 | peut fort bien qu’il y ait là un rapport 
      de cause à effet. Rien d’étonnant donc,   que lui et les siens aient eu à leurs trousses 
      quelques-uns de ces implacables caractères.  
    • 4:25:23 | Vous pouvez comprendre que ce registre 
      et ce journal aient pu mettre en cause   quelques personnalités de tout premier plan 
      des États du Sud et qu’il puisse y en avoir  
    • 4:25:32 | pas mal qui ne dormiront pas tranquilles 
      tant qu’on n’aura pas recouvré ces papiers.
    • 4:25:38 | – Alors, la page que nous avons vue… – Est telle qu’on pouvait 
      l’attendre. Si je me souviens bien,  
    • 4:25:48 | elle portait : « Envoyé les pépins à A. B. 
      et C. » C’est-à-dire l’avertissement de la  
    • 4:25:55 | société leur a été adressé. Puis viennent les 
      notes, indiquant que A. et B. ont ou disparu,  
    • 4:26:00 | ou quitté le pays, et enfin que C. a 
      reçu une visite dont, j’en ai bien peur,  
    • 4:26:06 | le résultat a dû lui être funeste. Vous voyez, 
      je pense, docteur, que nous pourrons projeter  
    • 4:26:12 | quelque lumière dans cet antre obscur et je crois 
      que la seule chance qu’ait le jeune Openshaw,  
    • 4:26:18 | en attendant, c’est de faire ce que je lui ai dit. 
      Il n’y a pas autre chose à dire, pas autre chose  
    • 4:26:24 | à faire ce soir. Donnez-moi donc mon violon et 
      pendant une demi-heure, tâchons d’oublier cette  
    • 4:26:30 | misérable époque et les agissements plus 
      misérables encore des hommes, nos frères.
    • 4:26:35 | Le temps s’était éclairci le matin et 
      le soleil brillait d’un éclat adouci à   travers le voile imprécis qui restait 
      tendu au-dessus de la grande ville.  
    • 4:26:46 | Sherlock Holmes était déjà en train 
      de déjeuner quand je suis descendu. – Vous m’excuserez, dit-il, de ne pas 
      vous avoir attendu. J’ai devant moi,  
    • 4:26:57 | je le prévois, une journée copieusement 
      occupée à étudier le cas du jeune Openshaw.
    • 4:27:02 | – Quelle marche allez-vous suivre ?
    • 4:27:08 | – Cela dépendra beaucoup des résultats de mes 
      premières recherches. Il se peut qu’en fin de  
    • 4:27:13 | compte je sois obligé d’aller à Horsham.
      – Vous n’irez pas en premier lieu ? 
    • 4:27:19 | – Non, je commencerai par la Cité. Sonnez, 
      la servante vous apportera votre café.
    • 4:27:24 | En attendant, je pris sur la table le journal 
      non déplié encore et j’y jetai un coup d’œil.  
    • 4:27:30 | Mon regard s’arrêta sur un titre qui 
      me fit passer un frisson dans le cœur.
    • 4:27:35 | – Holmes, m’écriai-je, vous arrivez trop tard ! – Ah ! dit-il, en posant sa tasse. J’en 
      avais peur. Comment ça s’est-il passé ?
    • 4:27:47 | Sa voix était calme, mais je n’en voyais 
      pas moins qu’il était profondément ému.
    • 4:27:52 | – Mes yeux sont tombés sur le nom d’Openshaw 
      et sur le titre : « Une tragédie près du pont  
    • 4:27:58 | de Waterloo. » En voici le récit : « Entre neuf 
      et dix heures du soir, l’agent de police Cook,  
    • 4:28:06 | de la Division H, de service près du pont 
      de Waterloo, entendit crier “Au secours”,  
    • 4:28:12 | puis le bruit d’un corps qui tombait à l’eau. 
      La nuit, extrêmement noire, et le temps orageux  
    • 4:28:18 | rendaient tout sauvetage impossible, malgré la 
      bonne volonté de plusieurs passants. L’alarme,  
    • 4:28:24 | toutefois, fut donnée et avec la coopération de la 
      police fluviale, le corps fut trouvé un peu plus  
    • 4:28:30 | tard. C’était celui d’un jeune homme dont le nom, 
      si l’on en croit une enveloppe qu’on trouva dans  
    • 4:28:36 | sa poche, serait John Openshaw, et qui habiterait 
      près de Horsham. On suppose qu’il se hâtait afin  
    • 4:28:44 | d’attraper le dernier train qui part de la gare 
      de Waterloo et que dans sa précipitation et dans  
    • 4:28:49 | l’obscurité il s’est trompé de chemin et s’est 
      engagé sur l’un des petits débarcadères fluviaux,  
    • 4:28:55 | d’où il est tombé. Le corps ne portait 
      aucune trace de violence et il ne fait  
    • 4:29:01 | pas de doute que le défunt a été la victime d’un 
      malencontreux accident qui, espérons-le, attirera  
    • 4:29:07 | l’attention des autorités sur l’état fâcheux 
      des débarcadères tout au long de la Tamise. »
    • 4:29:14 | Nous restâmes assis pendant quelques 
      minutes sans proférer une parole.   Holmes était plus abattu et plus 
      ému que je ne l’avais jamais vu.
    • 4:29:21 | – C’est un rude coup pour mon orgueil, Watson, 
      dit-il enfin. C’est là un sentiment bien mesquin,  
    • 4:29:28 | sans doute, mais c’est un rude coup pour 
      mon orgueil ! J’en fais désormais une   affaire personnelle et si Dieu me garde la 
      santé, je mettrai la main sur cette bande.  
    • 4:29:38 | Penser qu’il est venu vers moi pour que je 
      l’aide et que je l’ai envoyé à la mort !
    • 4:29:43 | Il bondit de sa chaise et, 
      incapable de dominer son agitation,   il se mit à parcourir la pièce à grands 
      pas. Ses joues ternes s’empourpraient,  
    • 4:29:54 | en même temps que ses longues mains maigres 
      se serraient et se desserraient nerveusement. – Ces démons doivent être terriblement retors, 
      s’écria-t-il enfin. Comment ont-ils pu l’attirer  
    • 4:30:06 | là-bas. Le quai n’est pas sur le chemin qui 
      mène directement à la gare. Le pont, sans doute,  
    • 4:30:12 | était encore trop fréquenté, 
      même par le temps qu’il faisait,   pour leur projet. Eh bien ! Watson, nous verrons 
      qui gagnera la partie en fin de compte. Je sors.
    • 4:30:21 | – Vous allez à la police ? – Non. Je serai ma propre police. 
      Quand j’aurai tissé la toile,  
    • 4:30:28 | je leur laisserai peut-être capturer 
      les mouches, mais pas avant… Toute la journée, je fus occupé par ma profession 
      et ce ne fut que tard dans la soirée que je revins  
    • 4:30:39 | à Baker Street. Sherlock Holmes n’était pas 
      encore rentré. Il était presque dix heures,  
    • 4:30:46 | quand il revint, l’air pâle et épuisé. Il 
      se dirigea vers le buffet et, arrachant  
    • 4:30:54 | un morceau de pain à la miche, il le dévora, 
      puis le fit suivre d’une grande gorgée d’eau.
    • 4:31:00 | – Vous avez faim, constatai-je. – Je meurs de faim. Je n’y pensais plus. 
      Je n’ai rien pris depuis le petit déjeuner.
    • 4:31:08 | – Rien ? – Pas une bouchée. Je n’ai 
      pas eu le temps d’y penser.
    • 4:31:13 | – Et avez-vous réussi ? – Fort bien. – Vous avez une piste ?
    • 4:31:19 | – Je les tiens dans le creux 
      de ma main. Le jeune Openshaw   ne restera pas longtemps sans être vengé ! Watson,  
    • 4:31:26 | nous allons poser sur eux-mêmes leur diabolique 
      marque de fabrique. C’est une bonne idée !
    • 4:31:31 | Il prit une orange dans le buffet, l’ouvrit et en 
      fit jaillir les pépins sur la table. Il en prit  
    • 4:31:38 | cinq qu’il jeta dans une enveloppe. À l’intérieur 
      du rabat, il écrivit : « S. H. pour J. C. » Il la  
    • 4:31:46 | cacheta et l’adressa au « Capitaine James Calhoun. 
      Trois-mâts Lone Star. Savannah. Georgie. »
    • 4:31:53 | – Cette lettre l’attendra à son arrivée 
      au port, dit-il en riant doucement.  
    • 4:31:58 | Elle lui vaudra sans doute une nuit blanche. 
      Il constatera que ce message lui annonce son   destin avec autant de certitude que 
      ce fut avant lui le cas pour Openshaw.
    • 4:32:08 | – Et qui est ce capitaine Calhoun ? – Le chef de la bande. J’aurai 
      les autres, mais lui d’abord.
    • 4:32:15 | – Comment l’avez-vous donc découvert ? Il prit dans sa poche une grande feuille de papier  
    • 4:32:21 | couverte de dates et de notes.
      – J’ai passé toute la journée,   dit-il, à suivre sur les registres de Lloyd 
      et sur des collections de journaux tous les  
    • 4:32:31 | voyages postérieurs des navires qui ont fait 
      escale à Pondichéry en janvier et en février  
    • 4:32:37 | dix-huit cent quatre-vingt-trois. On en donnait, 
      comme y ayant stationné au cours de ces deux mois,  
    • 4:32:43 | trente-six d’un bon tonnage. De ces trente-six, 
      le Lone Star attira tout de suite mon attention,  
    • 4:32:49 | parce que, bien qu’on l’annonçât comme venant de 
      Londres, son nom est celui que l’on donne à une  
    • 4:32:55 | province des États-Unis.
      – Le Texas, je crois. – Je ne sais plus au juste, laquelle,  
    • 4:33:03 | mais je savais que le vaisseau 
      devait être d’origine américaine. – Et alors ?
    • 4:33:08 | – J’ai examiné le mouvement du port 
      de Dundee et quand j’ai trouvé que le   trois-mâts Lone Star était là en janvier 
      dix-huit cent quatre-vingt-trois, mes  
    • 4:33:17 | soupçons se sont changés en certitude. Je me suis   alors informé des vaisseaux qui étaient à 
      présent à l’ancre dans le port de Londres.
    • 4:33:26 | – Et alors ? – Le Lone Star est arrivé ici la semaine dernière. 
      Je suis allé au Dock Albert et j’ai appris que ce  
    • 4:33:35 | trois-mâts avait descendu la rivière, de bonne 
      heure ce matin, avec la marée. J’ai télégraphié  
    • 4:33:42 | à Gravesend d’où l’on m’a répondu qu’il venait 
      de passer et, comme le vent souffle d’est,  
    • 4:33:47 | je ne doute pas qu’il ne soit maintenant au-delà 
      des Goodwins et non loin de l’île de Wight. – Qu’allez-vous faire, alors ?
    • 4:33:53 | – Oh ! je les tiens. Lui et les deux 
      seconds sont, d’après ce que je sais,  
    • 4:33:59 | les seuls Américains à bord. Les autres sont 
      des Finlandais et des Allemands. Je sais aussi  
    • 4:34:04 | que tous trois se sont absentés du navire 
      hier soir. Je le tiens de l’arrimeur qui a   embarqué leur cargaison. Au moment 
      où leur bateau touchera Savannah,  
    • 4:34:13 | le courrier aura porté cette lettre et mon 
      câblogramme aura informé la police de Savannah  
    • 4:34:18 | qu’on a grand besoin de ces messieurs ici pour 
      y répondre d’une inculpation d’assassinat.
    • 4:34:24 | Mais les plans les mieux dressés des hommes 
      comportent toujours une part d’incertitude.  
    • 4:34:30 | Les assassins de John Openshaw ne devaient 
      jamais recevoir les pépins d’orange qui leur  
    • 4:34:36 | auraient montré que quelqu’un d’aussi retors et 
      résolu qu’eux-mêmes, était sur leur piste. Les  
    • 4:34:42 | vents de l’équinoxe soufflèrent très longuement 
      et très violemment, cette année-là. Longtemps,  
    • 4:34:48 | nous attendîmes des nouvelles du Lone Star 
      ; elles ne nous parvinrent jamais. À la fin,  
    • 4:34:54 | pourtant, nous avons appris que quelque part, 
      bien loin dans l’Atlantique, on avait aperçu,  
    • 4:35:00 | ballotté au creux d’une grande vague, l’étambot 
      fracassé d’un bateau ; les lettres « L. S. » y  
    • 4:35:06 | étaient sculptées, et c’est là tout ce que 
      nous saurons jamais du sort du Lone Star.
       
    • 4:35:14 | L’homme à la lèvre tordue. Isa Whitney, frère de feu Elias Whitney, docteur 
      en théologie, principal du collège de théologie  
    • 4:35:23 | Saint-Georges, s’adonnait fort à l’opium. Cette 
      habitude prit possession de lui, à ce que l’on  
    • 4:35:29 | m’a dit, à la suite d’une sotte fantaisie, alors 
      qu’il était au collège. Il avait lu la description  
    • 4:35:36 | que fait De Quincey de ses sensations et de ses 
      rêves de fumeur d’opium et il avait imprégné son  
    • 4:35:42 | tabac de laudanum pour essayer d’obtenir les 
      mêmes effets. Il trouva, comme tant d’autres,  
    • 4:35:48 | qu’il est plus facile de contracter cette habitude 
      que de s’en défaire, et pendant de longues années  
    • 4:35:56 | il continua d’être esclave de la drogue, en même 
      temps qu’il était, pour ses amis et pour les  
    • 4:36:02 | siens, l’objet d’un mélange de pitié et d’horreur. 
      Même à présent, il me semble le voir encore, épave  
    • 4:36:10 | et ruine d’un noble caractère, tout recroquevillé 
      dans son fauteuil, avec sa face jaune et pâteuse,  
    • 4:36:18 | ses paupières tombantes et ses pupilles 
      réduites comme des pointes d’épingle.
    • 4:36:23 | Un soir, c’était en juin mille huit cent 
      quatre-vingt-neuf, quelqu’un sonna à ma porte,  
    • 4:36:29 | à cette heure où l’on commence à bâiller et à 
      regarder l’horloge. Je me redressai sur ma chaise  
    • 4:36:35 | et ma femme posa sur ses genoux son travail 
      à l’aiguille, avec une grimace de déception.
    • 4:36:41 | – Un malade ! dit-elle. Tu 
      vas être obligé de sortir ! Je ronchonnai, car je venais de 
      rentrer après une dure journée.
    • 4:36:51 | Nous entendîmes la porte s’ouvrir, 
      puis quelques mots précipités et enfin   des pas rapides sur le linoléum. Notre 
      porte s’ouvrit brusquement et une dame,  
    • 4:37:01 | vêtue de sombre et avec un 
      voile noir, entra dans la pièce. – Vous m’excuserez de venir 
      si tard, commença-t-elle.
    • 4:37:10 | Et soudain, perdant toute maîtrise 
      d’elle-même, elle courut vers ma femme,   lui jeta les bras autour du cou et 
      se mît à sangloter sur son épaule :
    • 4:37:19 | – Oh ! j’ai tant de peine ! s’écria-t-elle. 
      J’ai tant besoin qu’on m’aide un peu !
    • 4:37:25 | – En quoi ? dit ma femme et, relevant le 
      voile : C’est Kate Whitney. Comme vous  
    • 4:37:30 | m’avez fait peur ! Je n’avais, à votre 
      entrée, pas idée de qui vous étiez. – Je ne savais que faire ; et alors, je suis 
      venue tout droit vers vous. C’était toujours  
    • 4:37:40 | comme cela. Les gens en peine venaient vers 
      ma femme comme les oiseaux vers un phare. – C’est très gentil d’être venue. Maintenant 
      vous allez prendre un peu de vin et d’eau,  
    • 4:37:51 | vous asseoir confortablement 
      et nous raconter tout ça,   à moins que vous n’aimiez mieux 
      que j’envoie James se coucher.
    • 4:37:57 | – Oh ! non, non ! J’ai aussi besoin de 
      l’avis et de l’aide du docteur. C’est à  
    • 4:38:04 | propos d’Isa. Il n’est pas rentré depuis 
      deux jours et j’ai si peur pour lui !
    • 4:38:09 | Ce n’était pas la première fois qu’elle nous 
      avait parlé des ennuis que lui causait son mari,  
    • 4:38:14 | à moi comme médecin, à ma femme comme à 
      une vieille amie et camarade de classe.  
    • 4:38:19 | Nous la calmâmes et la réconfortâmes 
      avec les meilleures paroles que nous  
    • 4:38:25 | pûmes trouver. Savait-elle où était son mari 
      ? Nous était-il possible de le lui ramener ?
    • 4:38:32 | Cela semblait possible. Elle avait 
      des renseignements très affirmatifs.  
    • 4:38:37 | Depuis quelque temps, quand la crise le 
      prenait, son mari se rendait dans un bouge,   une fumerie d’opium, tout à fait 
      à l’est de la Cité. Jusqu’ici,  
    • 4:38:46 | ses débauches s’étaient bornées à une seule 
      journée et il était toujours rentré le soir,  
    • 4:38:52 | chancelant et épuisé. Mais cette fois la crise 
      avait duré quarante-huit heures et, sans doute,  
    • 4:38:59 | il était là-bas, prostré parmi la lie des docks, 
      en train d’aspirer le poison ou de dormir pour  
    • 4:39:05 | en dissiper les effets. C’était là qu’on le 
      trouverait, elle en était sûre, à La Barre d’or,  
    • 4:39:11 | dans Upper Swandam Lane. Mais que faire ? 
      Comment une femme jeune et timide comme elle  
    • 4:39:17 | pouvait-elle s’introduire dans un tel endroit pour 
      arracher son mari à ce monde de gens sans aveu ?
    • 4:39:23 | Telle était la situation et, naturellement, 
      il n’y avait qu’une issue : ne pourrais-je pas  
    • 4:39:29 | l’accompagner là-bas ? Puis, en y réfléchissant, 
      pourquoi même viendrait-elle ? J’étais le médecin  
    • 4:39:36 | consultant d’Isa Whitney et, en cette qualité, 
      j’avais sur lui quelque influence. Je pourrais  
    • 4:39:42 | m’en tirer, moi, si j’étais seul. Je fis 
      la promesse formelle que je le renverrais  
    • 4:39:47 | chez lui en fiacre d’ici deux heures au 
      plus, s’il était bien à l’adresse qu’elle   m’avait donnée. Dix minutes plus tard, ayant 
      quitté mon fauteuil et mon confortable studio,  
    • 4:40:00 | je roulais à toute vitesse en fiacre vers l’est 
      de la ville, chargé, à ce qu’il me semble, d’une  
    • 4:40:05 | étrange mission, encore que l’avenir seul pût me 
      montrer à quel point elle allait être étrange.
       
    • 4:40:13 | Mais il ne se présenta guère de difficultés dans 
      la première étape de mon aventure. Upper Swandam  
    • 4:40:19 | Lane est une ignoble ruelle tapie derrière 
      les quais élevés qui longent le côté nord de  
    • 4:40:24 | la rivière, à l’est du pont de Londres. Entre 
      un magasin de confection et un assommoir dont  
    • 4:40:29 | on approche par un perron qui conduit à 
      un passage noir comme la bouche d’un four,  
    • 4:40:35 | j’ai trouvé le bouge que je cherchais. Donnant à 
      mon cocher l’ordre de m’attendre, j’ai descendu  
    • 4:40:40 | les marches creusées au centre par le piétinement 
      incessant des ivrognes et, à la lumière vacillante  
    • 4:40:47 | d’une lampe à huile placée au-dessus de la porte, 
      j’ai trouvé le loquet et je me suis avancé dans  
    • 4:40:53 | une longue pièce basse, toute remplie de la fumée 
      brune, épaisse et lourde de l’opium, avec de  
    • 4:40:59 | chaque côté des cabines en bois formant terrasse, 
      comme le poste d’équipage sur un vaisseau  
    • 4:41:05 | d’émigrants. À travers l’obscurité, on distinguait 
      vaguement des corps gisant dans des poses  
    • 4:41:11 | étranges et fantastiques, des épaules voûtées, 
      des genoux repliés, des têtes rejetées en arrière,  
    • 4:41:18 | des mentons qui se dressaient vers le plafond et 
      çà et là un œil sombre, vitreux qui se retournait  
    • 4:41:25 | vers le nouveau venu. De ces ombres noires 
      scintillaient de petits cercles de lumière rouge,  
    • 4:41:31 | tantôt brillants, tantôt pâlissants, suivant 
      que le poison brûlait avec plus ou moins de  
    • 4:41:37 | force dans les fourneaux des pipes métalliques. 
      La plupart de ces têtes restaient sans rien  
    • 4:41:42 | dire ; quelques-uns marmottaient pour eux-mêmes 
      et d’autres s’entretenaient d’une voix basse,  
    • 4:41:48 | étrange et monocorde, émettant par saccades 
      des propos qui soudain se perdaient dans le  
    • 4:41:54 | silence ; chacun, en fait, mâchonnait 
      ses propres pensées et ne faisait guère   attention aux paroles de son voisin. Tout au bout 
      se trouvait un petit brasier de charbon de bois,  
    • 4:42:05 | à côté duquel était assis, sur un trépied de bois, 
      un vieillard grand et mince, dont la mâchoire  
    • 4:42:11 | reposait sur ses poings et les coudes sur 
      ses genoux. Fixement, il regardait le feu. 
    • 4:42:18 | À mon entrée, un domestique malais au 
      teint jaunâtre s’était précipité vers moi,  
    • 4:42:23 | avec une pipe et la drogue nécessaire, tout 
      en me désignant d’un geste une cabine vide.
    • 4:42:29 | – Merci ! dis-je, je ne viens pas pour 
      rester. Il y a ici un de mes amis,  
    • 4:42:38 | Monsieur Isa Whitney, et je désire lui parler. Je perçus un mouvement, j’entendis une 
      exclamation à ma droite et, en tendant  
    • 4:42:47 | les yeux dans l’obscurité, je vis Whitney pâle, 
      hagard, échevelé, qui me regardait fixement.
    • 4:42:54 | – Mon Dieu ! c’est Watson, dit-il.
    • 4:42:59 | Il était dans un lamentable état de 
      réaction ; tous ses nerfs tremblaient. – Dites, Watson, quelle heure est-il ?
    • 4:43:07 | – Bientôt onze heures. – De quel jour ? – Vendredi dix juin. – Dieu du ciel ! Je croyais 
      que nous étions mercredi.  
    • 4:43:15 | Mais nous sommes mercredi. Pourquoi 
      voulez-vous me faire peur comme ça ? Il laissa tomber son visage sur ses bras 
      et se mit à sangloter d’une façon aiguë.
    • 4:43:25 | – Je vous dis que c’est aujourd’hui 
      vendredi. Votre femme vous attend   depuis deux jours. Vous devriez avoir honte.
    • 4:43:32 | – J’en ai honte aussi. Mais 
      vous vous trompez, Watson,   car il n’y a que quelques heures que je 
      suis ici ; trois pipes, quatre pipes… Je  
    • 4:43:43 | ne sais plus combien. Mais je rentrerai 
      avec vous, Watson. Je ne voudrais pas   faire peur à Kate – pauvre petite Kate. 
      Donnez-moi la main ! Avez-vous un fiacre ?
    • 4:43:53 | – Oui, j’en ai un qui attend. – Alors je le prendrai, mais je dois sans 
      doute quelque chose. Demandez ce que je dois,  
    • 4:44:01 | Watson. Je ne suis pas en train 
      du tout. Je ne peux rien faire. Je m’avançai dans l’étroit passage qui courait 
      entre les deux rangées de dormeurs, et,  
    • 4:44:10 | tout en retenant mon souffle pour me préserver des 
      ignobles vapeurs de la drogue, je cherchai de ci,  
    • 4:44:16 | de là, le tenancier. Comme je passais près de 
      l’homme grand et mince qui était assis près du  
    • 4:44:21 | brasier, je me sentis soudain tiré par le pan 
      de mon habit et une voix murmura tout bas :
    • 4:44:27 | – Passez votre chemin, puis 
      retournez-vous et regardez-moi. Les mots frappèrent tout à fait distinctement 
      mon oreille. Je baissai les yeux. Ces paroles  
    • 4:44:37 | ne pouvaient venir que de l’individu qui était à 
      côté de moi, et pourtant il était toujours assis,  
    • 4:44:44 | aussi absorbé que jamais, très mince, très ridé, 
      courbé par la vieillesse, et une pipe à opium se  
    • 4:44:52 | balançait entre ses genoux, comme tombée de 
      ses doigts par pure lassitude. J’avançai de  
    • 4:44:58 | deux pas et me retournai. Il me fallut toute ma 
      maîtrise de moi-même pour ne pas pousser un cri  
    • 4:45:04 | d’étonnement. L’homme avait pivoté de telle sorte 
      que personne d’autre que moi ne pouvait le voir.  
    • 4:45:11 | Ses vêtements s’étaient remplis, ses rides 
      avaient disparu, les yeux ternes avaient   retrouvé leur éclat et c’était Sherlock Holmes 
      qui, assis là, près du feu, riait doucement de  
    • 4:45:22 | ma surprise. Il me fit signe de m’approcher de 
      lui et, en même temps, tandis qu’il tournait à  
    • 4:45:28 | demi son visage vers les autres, il redevenait 
      l’être sénile et décrépit de tout à l’heure.
    • 4:45:34 | – Holmes ! murmurai-je,   que diable faites-vous dans ce bouge ?
      – Aussi bas que possible, répondit-il,  
    • 4:45:44 | j’ai d’excellentes oreilles. Si vous aviez la 
      bonté de vous débarrasser de votre imbécile d’ami,  
    • 4:45:50 | je serais enchanté de causer un peu 
      avec vous.– J’ai un fiacre à la porte. – Alors, je vous en prie, renvoyez-le avec ce 
      fiacre. Vous pouvez l’y mettre en toute sécurité,  
    • 4:46:00 | car il me semble trop flasque pour faire des 
      bêtises. Je vous recommande aussi d’envoyer   un mot par le cocher à votre femme pour lui 
      dire que vous avez lié votre sort au mien.  
    • 4:46:10 | Si vous voulez bien m’attendre dehors, 
      je vous rejoindrai dans cinq minutes. Il était difficile de répondre par un refus à 
      n’importe quelle demande de Holmes, car elles  
    • 4:46:20 | étaient toujours très expressément formulées avec 
      un air de profonde autorité. Je sentais d’ailleurs  
    • 4:46:28 | qu’une fois Whitney enfermé dans le fiacre, ma 
      mission était pratiquement remplie ; et quant au  
    • 4:46:34 | reste, je ne pouvais rien souhaiter de mieux que 
      de me trouver associé avec mon ami pour une de ces  
    • 4:46:39 | singulières aventures qui étaient la condition 
      normale de son existence. En quelques minutes,  
    • 4:46:45 | j’avais écrit mon billet, payé les dépenses de 
      Whitney, j’avais conduit celui-ci au fiacre et  
    • 4:46:50 | je l’avais vu emmener dans l’obscurité. Quelques 
      instants après, un être décrépit sortait de la  
    • 4:46:56 | fumerie d’opium et je m’en allais dans la rue avec 
      Sherlock Holmes. Dans les deux premières rues,  
    • 4:47:02 | il marcha le dos voûté en traînant la 
      jambe d’un pas incertain. Puis, après  
    • 4:47:07 | un rapide regard aux alentours, il se redressa 
      et partit soudain d’un cordial éclat de rire.
    • 4:47:13 | – Je suppose, Watson, que vous vous 
      imaginez qu’outre mes injections de  
    • 4:47:18 | cocaïne, je me suis mis à fumer l’opium 
      et que cela s’ajoute à toutes ces autres  
    • 4:47:23 | petites faiblesses à propos desquelles vous 
      m’avez favorisé de vos vues professionnelles. – J’ai certes été surpris de vous trouver là.
    • 4:47:31 | – Pas plus que moi de vous y trouver. – Je venais chercher un ami. – Et moi chercher un ennemi.
    • 4:47:37 | – Un ennemi ? – Oui, un de mes ennemis naturels, ou, dirais-je 
      mieux, de mes proies naturelles. En bref, Watson,  
    • 4:47:46 | je suis au beau milieu d’une enquête très 
      remarquable et j’ai espéré trouver une   piste dans les divagations incohérentes de 
      ces abrutis, comme je l’ai fait auparavant.  
    • 4:47:56 | Si l’on m’avait reconnu dans ce bouge, ma vie 
      n’aurait pas valu qu’on l’achetât pour une heure,  
    • 4:48:01 | car je me suis servi de ce bouge dans le passé 
      pour mes propres fins et cette canaille de Lascar,  
    • 4:48:07 | qui en est le tenancier, a juré de se venger 
      de moi. Il existe, sur le derrière du bâtiment,  
    • 4:48:16 | près du coin du quai de Saint-Paul, une 
      trappe qui pourrait raconter d’étranges   histoires sur tout ce à quoi elle a 
      livré passage par des nuits sans lune.
    • 4:48:25 | – Quoi ! vous ne parlez pas de cadavres ? – Si donc, des corps, Watson. Nous serions 
      riches, Watson, si nous avions autant de  
    • 4:48:34 | milliers de livres qu’on a mis à mort de 
      pauvres diables dans ce bouge. C’est le   plus abject piège à assassinats sur tout 
      le cours de la rivière et je crains fort  
    • 4:48:42 | que Neville Saint-Clair n’y soit entré pour n’en 
      jamais sortir. Mais notre voiture doit être ici…
    • 4:48:49 | Il mit ses deux index entre ses dents et 
      siffla d’une façon aiguë, signal auquel,  
    • 4:48:55 | dans le lointain, on répondit par 
      un sifflement pareil et qui fut   bientôt suivi d’un bruit de roues 
      et du trot des sabots d’un cheval.
    • 4:49:04 | – Et maintenant, Watson, dit Holmes, tandis qu’une   charrette s’avançait rapidement 
      dans l’obscurité en projetant,  
    • 4:49:12 | par ses lanternes latérales, deux tunnels de 
      lumière jaune, vous venez avec moi, hein ?
    • 4:49:18 | – Si je peux vous être utile. – Un ami loyal est toujours 
      utile. Et un chroniqueur  
    • 4:49:24 | plus encore. Ma chambre aux Cèdres a deux lits. – Les Cèdres ?
    • 4:49:29 | – Oui, c’est la maison de Monsieur Saint-Clair. 
      J’y demeure pendant que je mène mon enquête. – Où est-ce donc ?
    • 4:49:37 | – Près de Lee, dans le Kent. Nous avons 
      une course de sept milles devant nous.
    • 4:49:42 | – Mais je suis toujours dans l’obscurité. – Exact, mais vous allez tout 
      savoir. Sautez là. Ça va,  
    • 4:49:51 | Jean, nous n’aurons pas besoin de 
      vous. Prenez cette demi-couronne.   Venez me chercher demain vers onze 
      heures. Laissez aller ; au revoir.
    • 4:50:00 | Il toucha le cheval avec son fouet 
      et nous partîmes au grand galop,   à travers une interminable succession de 
      rues sombres et désertes qui s’élargirent  
    • 4:50:10 | graduellement. Nous nous trouvâmes bientôt 
      emmenés comme le vent sur un large pont  
    • 4:50:16 | garni de parapets ; la rivière boueuse coulait 
      paresseusement au-dessous. Plus loin s’étendait  
    • 4:50:22 | un autre désert de briques et de mortier ; le 
      silence n’en était rompu que par le pas lourd et  
    • 4:50:28 | régulier de l’agent de police ou par les chants et 
      les cris de fêtards attardés. Un nuage déchiqueté  
    • 4:50:35 | flottait lentement dans le ciel et une étoile ou 
      deux scintillaient çà et là, entre les déchirures  
    • 4:50:41 | des nuages. Holmes conduisait en silence, la 
      tête inclinée sur la poitrine, de l’air d’un  
    • 4:50:47 | homme perdu dans ses pensées ; cependant, assis 
      auprès de lui, j’étais curieux de savoir ce que  
    • 4:50:52 | pouvait bien être cette nouvelle enquête 
      qui semblait si fort lui occuper l’esprit.
       
    • 4:50:59 | Nous avions couvert plusieurs milles et nous 
      allions parvenir aux abords de la ceinture de  
    • 4:51:04 | villas de la banlieue quand il se secoua, 
      haussa les épaules et alluma sa pipe avec  
    • 4:51:10 | toute l’apparence d’un homme qui s’est 
      rendu compte qu’il a agi pour le mieux. 
    • 4:51:15 | – Vous avez une grande faculté de silence, 
      Watson, dit-il. Cela fait de vous un compagnon  
    • 4:51:22 | inappréciable ; ma parole, c’est une grande chose 
      d’avoir quelqu’un à qui ne pas parler, car mes  
    • 4:51:29 | pensées ne sont pas toujours des plus plaisantes. 
      J’étais en train de me demander ce que je dirais à  
    • 4:51:35 | cette chère petite femme, tout à l’heure, quand 
      elle viendrait à notre rencontre à la porte. – Vous oubliez que je ne suis au courant de rien.
    • 4:51:43 | – J’aurai juste le temps de vous donner les 
      faits de l’affaire avant d’arriver à Lee.   Tout semble absurdement simple et pourtant, 
      malgré tout, je ne peux rien trouver qui me  
    • 4:51:52 | permette le moindre progrès. Il y a une quantité 
      de fils, sans doute, mais je suis incapable d’en  
    • 4:51:58 | saisir le bout. Maintenant je vais vous 
      exposer le cas avec netteté et concision,  
    • 4:52:03 | Watson, et peut-être percevrez-vous une 
      étincelle là où tout est obscur pour moi.
    • 4:52:08 | – Allez-y donc. – Il y a quelques années – pour être précis, en 
      mai mille huit cent quatre-vingt-quatre – vint à  
    • 4:52:15 | Lee un monsieur du nom de Neville Saint-Clair 
      qui paraissait avoir beaucoup d’argent. Il  
    • 4:52:21 | prit une grande villa, en fit très joliment 
      arranger les jardins et, d’une façon générale,   y vécut sur un grand pied. Peu à peu, il se fit 
      des amis dans le voisinage et, en mille huit  
    • 4:52:33 | cent quatre-vingt-sept, il épousa la fille d’un 
      brasseur de la ville ; il a eu d’elle, à ce jour,   deux enfants. Il n’avait pas d’occupation 
      permanente, mais, détenant des intérêts  
    • 4:52:43 | dans plusieurs sociétés, il allait à Londres, en 
      général le matin, pour rentrer chaque soir par  
    • 4:52:48 | le train qui part de la gare de Cannon Street 
      à cinq heures quatorze. Monsieur Saint-Clair  
    • 4:52:54 | a maintenant trente-sept ans, c’est un homme aux 
      habitudes sobres, bon mari, père très affectueux,  
    • 4:52:59 | et très estimé de tous ceux qui le connaissent. Je 
      peux ajouter que ses dettes, à l’heure présente,  
    • 4:53:06 | s’élèvent, autant que nous avons pu nous en 
      rendre compte, à quatre-vingt-huit livres   et dix shillings, alors qu’il a à son compte deux 
      cent vingt livres, à la Banque de la Ville et des  
    • 4:53:16 | Comtés. Il n’y a donc aucune raison de penser que 
      ce sont des ennuis d’argent qui l’ont tracassé.
    • 4:53:22 | « Lundi dernier Monsieur Neville Saint-Clair 
      est parti pour Londres un peu plus tôt que   d’ordinaire et, avant de partir, il avait fait 
      la remarque qu’il avait à faire deux commissions  
    • 4:53:32 | importantes et qu’il rapporterait à son petit 
      garçon, en rentrant, une boîte de cubes. Or,  
    • 4:53:38 | par le plus grand des hasards, sa femme, ce même 
      lundi, très peu de temps après son départ, reçut  
    • 4:53:44 | un télégramme l’informant qu’un petit paquet, 
      d’une très grande valeur, qu’elle avait attendu,  
    • 4:53:51 | était à sa disposition dans les bureaux de 
      la Compagnie de Navigation d’Aberdeen. Or,  
    • 4:53:58 | si vous connaissez bien votre Londres, vous savez 
      que le siège de cette Compagnie se trouve dans   Fresne Street, une rue qui bifurque d’Upper 
      Swandam Lane où vous m’avez trouvé ce soir.  
    • 4:54:07 | Madame Saint-Clair déjeuna, partit pour la Cité, 
      fit quelques achats et se dirigea vers le siège de  
    • 4:54:13 | la Compagnie ; elle retira son paquet et à quatre 
      heures trente-cinq exactement elle se trouvait en  
    • 4:54:20 | train de remonter Swandam Lane pour retourner 
      à la gare. M’avez-vous bien suivi jusqu’ici ?
    • 4:54:25 | – C’est très clair. – Si vous vous rappelez, il faisait très chaud 
      lundi dernier. Madame Saint-Clair marchait  
    • 4:54:31 | lentement, regardait à droite et à gauche 
      dans l’espoir de voir un fiacre, car elle   n’aimait guère le voisinage où elle se trouvait. 
      Tandis qu’elle allait ainsi dans Swandam Lane,  
    • 4:54:43 | elle entendit tout à coup une exclamation ou 
      un cri perçant et son sang se glaça à la vue  
    • 4:54:50 | de son mari qui la regardait et, à ce qu’il lui 
      sembla, lui faisait des signes d’une fenêtre du  
    • 4:54:56 | second étage. La fenêtre était ouverte et elle 
      vit distinctement son visage, qu’elle décrit comme  
    • 4:55:05 | terriblement bouleversé. Il agitait ses mains 
      frénétiquement dans sa direction à elle, puis  
    • 4:55:12 | il disparut de la fenêtre, si rapidement qu’il 
      semblait avoir été attiré à l’intérieur par une  
    • 4:55:19 | force irrésistible. Une chose singulière qui tira 
      l’œil de cette femme observatrice, ce fut que,  
    • 4:55:26 | bien que son mari fût vêtu de sombre, comme le 
      matin en partant, il n’avait ni col, ni cravate.
       
    • 4:55:34 | « Convaincue qu’il lui était arrivé quelque 
      chose, elle dégringola les marches – car la maison  
    • 4:55:42 | n’était autre que cette fumerie d’opium où vous 
      m’avez trouvé. Elle traversa en courant la pièce  
    • 4:55:49 | du devant, et tenta de grimper l’escalier qui 
      menait au premier étage. Au pied de l’escalier,  
    • 4:55:55 | toutefois, elle rencontra cette canaille de 
      Lascar dont je vous ai parlé. Il l’écarta et,  
    • 4:56:00 | aidé d’un Danois qui lui sert d’employé, la 
      rejeta dans la rue. En proie aux craintes et aux  
    • 4:56:06 | doutes les plus affolants, elle courut en toute 
      hâte dans la ruelle et, par un heureux hasard,  
    • 4:56:12 | elle rencontra dans Fresne Street quelques agents 
      de police qui, avec un brigadier, partaient faire  
    • 4:56:18 | leur ronde. Le brigadier et deux hommes revinrent 
      avec elle et, malgré la résistance obstinée du  
    • 4:56:24 | propriétaire, ils se dirigèrent vers la pièce 
      où Monsieur Saint-Clair avait été aperçu en  
    • 4:56:29 | dernier lieu. Là, aucune trace de lui. En fait, 
      dans tout l’étage on ne put trouver personne,  
    • 4:56:36 | à part un misérable estropié, hideux d’aspect, 
      qui, paraît-il, logeait là. Et celui-ci et Lascar  
    • 4:56:43 | jurèrent avec force que, de toute l’après-midi, 
      il n’y avait eu personne d’autre dans la pièce du  
    • 4:56:49 | devant. Leurs dénégations étaient si fermes que 
      le brigadier en fut ahuri et en était presque  
    • 4:56:55 | arrivé à croire que Madame Saint-Clair s’était 
      trompée quand, en poussant un cri, elle s’élança  
    • 4:57:03 | vers une petite boîte en bois blanc posée sur la 
      table et en souleva brusquement le couvercle. Il  
    • 4:57:10 | en tomba une cascade de cubes d’enfant. C’était le 
      jouet qu’il avait promis de ramener à la maison. 
    • 4:57:16 | « Cette découverte et la confusion de l’estropié 
      firent que le brigadier se rendit compte que  
    • 4:57:23 | l’affaire était sérieuse. On examina soigneusement 
      les pièces et tous les résultats concluaient à un  
    • 4:57:30 | crime abominable. La première pièce, simplement 
      meublée, communiquait avec une petite chambre  
    • 4:57:36 | à coucher qui donnait sur le derrière d’un des 
      quais. Entre le quai et la fenêtre de la chambre  
    • 4:57:42 | à coucher, se trouve une bande de terrain étroite 
      qui, séchée à marée basse, est recouverte à marée  
    • 4:57:48 | haute de plus d’un mètre trente d’eau. La fenêtre 
      de la chambre à coucher, assez large, s’ouvrait du  
    • 4:57:54 | bas. En l’examinant, on découvrait des traces de 
      sang sur le seuil de la fenêtre et on voyait des  
    • 4:58:00 | gouttes de sang çà et là sur le plancher de la 
      chambre à coucher. Jetés derrière un rideau de  
    • 4:58:06 | la première pièce, on trouva tous les vêtements de 
      Monsieur Neville Saint-Clair, exception faite de  
    • 4:58:11 | son costume. Ses chaussures, ses chaussettes, son 
      chapeau, sa montre – tout était là. D’ailleurs,  
    • 4:58:18 | aucune trace de violence sur tous ces vêtements et 
      nulle autre trace de Monsieur Neville Saint-Clair.  
    • 4:58:25 | Selon toute apparence, il a dû sortir par la 
      fenêtre, car on n’a pu découvrir d’autre sortie,  
    • 4:58:31 | et les taches de sang sur le seuil font mal 
      augurer d’une éventuelle fuite à la nage,  
    • 4:58:37 | car la marée était à son plus 
      haut au moment de la tragédie. « Et maintenant, que je vous parle des 
      canailles qui semblaient directement impliquées  
    • 4:58:46 | dans l’affaire. On connaissait Lascar par ses 
      antécédents lamentables, mais comme on savait par  
    • 4:58:53 | le récit de Madame Saint-Clair qu’il se trouvait 
      au pied de l’escalier quelques secondes après  
    • 4:58:59 | l’apparition de son mari à la fenêtre, il était 
      difficile de le considérer comme autre chose que  
    • 4:59:05 | complice du crime. Sa défense fut qu’il ignorait 
      absolument tout et il déclara énergiquement tout  
    • 4:59:13 | ignorer des faits et gestes de Hugh Boone, 
      son locataire, et ne pouvoir en aucune façon  
    • 4:59:18 | expliquer la présence des vêtements du disparu.
      « Suffit pour Lascar, le tenancier. Parlons  
    • 4:59:28 | maintenant du sinistre estropié qui occupe le 
      second étage de la fumerie et qui fut certainement  
    • 4:59:34 | le dernier à voir Neville Saint-Clair. Son nom 
      est Hugh Boone et sa face hideuse est familière  
    • 4:59:40 | à tous ceux qui fréquentent la Cité. C’est un 
      mendiant professionnel, bien que, pour éluder  
    • 4:59:46 | les ordonnances de la police, il prétende exercer 
      un petit commerce d’allumettes-bougies. À quelque  
    • 4:59:52 | distance, en descendant Threadneedle Street, 
      du côté gauche, le mur fait un petit angle,  
    • 4:59:58 | comme vous avez pu le remarquer. C’est là que 
      cet individu vient s’asseoir tous les jours,  
    • 5:00:04 | les jambes croisées, sa toute petite provision 
      d’allumettes sur ses genoux. Comme c’est un  
    • 5:00:09 | spectacle pitoyable, une petite pluie d’aumônes 
      tombe dans la casquette de cuir graisseuse qu’il  
    • 5:00:15 | pose sur le trottoir à côté de lui. J’ai plus 
      d’une fois observé le bonhomme – sans penser  
    • 5:00:20 | jamais que j’aurais à faire sa connaissance par 
      nécessité professionnelle – et j’ai toujours été  
    • 5:00:26 | surpris de la moisson qu’il récoltait en peu de 
      temps. Son aspect, voyez-vous, est si remarquable,  
    • 5:00:34 | que personne ne peut passer près de lui sans y 
      prêter attention. Une touffe de cheveux jaunes,  
    • 5:00:41 | un visage pâle défiguré par une horrible cicatrice 
      qui, en se contractant, a retourné le bord externe  
    • 5:00:48 | de sa lèvre supérieure, un menton de bouledogue, 
      une paire d’yeux très perçants et noirs qui  
    • 5:00:53 | offrent un contraste singulier avec la couleur de 
      ses cheveux, tout cela le distingue de la foule  
    • 5:00:59 | ordinaire des mendiants ; comme on distingue aussi 
      son esprit, car il a toujours une réplique toute  
    • 5:01:05 | prête à n’importe quelle plaisanterie que les 
      passants peuvent lui lancer. Tel est l’homme qui,  
    • 5:01:12 | nous venons de l’apprendre, est le locataire de 
      la fumerie et qui a été le dernier à voir le père  
    • 5:01:18 | de famille honorable que nous cherchons.
      – Mais un estropié ! dis-je. Qu’aurait-il  
    • 5:01:25 | pu faire tout seul contre un 
      homme dans la force de l’âge ? – C’est un estropié en ce sens qu’il 
      boite, mais sous tous les autres rapports,  
    • 5:01:34 | il semble très fort et en bonne forme. Sûrement, 
      Watson, votre expérience médicale vous dirait que  
    • 5:01:41 | la faiblesse d’un membre est souvent compensée 
      par une force exceptionnelle des autres.
    • 5:01:46 | – Je vous en prie, continuez votre récit. – Madame Neville Saint-Clair s’était évanouie à la 
      vue des taches de sang sur la fenêtre et la police  
    • 5:01:56 | l’accompagna jusque chez elle en fiacre, puisque 
      sa présence ne pouvait en aucune façon être  
    • 5:02:01 | utile à l’enquête. Le brigadier Barton, chargé de 
      l’affaire, a examiné très soigneusement les lieux,  
    • 5:02:08 | mais sans rien trouver qui jetât quelque lumière 
      sur l’affaire. On avait pourtant commis une faute  
    • 5:02:14 | en n’arrêtant pas Boone sur-le-champ, car cela 
      lui laissa quelques minutes pendant lesquelles  
    • 5:02:20 | il put communiquer avec son ami Lascar ; 
      toutefois cette faute fut vite réparée,  
    • 5:02:26 | et il fut appréhendé et fouillé sans qu’on trouvât 
      rien qui permît de l’incriminer. Il y avait,  
    • 5:02:32 | c’est vrai, quelques traces de sang 
      sur la manche droite de sa chemise,   mais il fit voir que son annulaire avait une 
      coupure près de l’ongle, et il expliqua que le  
    • 5:02:43 | sang venait de là et ajouta qu’il s’était approché 
      de la fenêtre peu auparavant et que, sans doute,  
    • 5:02:50 | les taches de sang que l’on avait relevées 
      provenaient de la même source. Il proclama avec  
    • 5:02:56 | force qu’il n’avait jamais vu Monsieur Neville 
      Saint-Clair et jura que la présence des vêtements  
    • 5:03:02 | de celui-ci dans sa chambre était un mystère 
      pour lui, tout autant que pour la police. Quant   à l’affirmation de Madame Saint-Clair qu’elle 
      avait bel et bien vu son mari à la fenêtre,  
    • 5:03:11 | il prétendit qu’elle devait ou bien être folle ou 
      bien avoir rêvé. On l’emmena au poste de police  
    • 5:03:18 | en dépit de ses bruyantes protestations, 
      pendant que le brigadier demeurait sur les  
    • 5:03:23 | lieux dans l’espoir que la marée descendante 
      fournirait peut-être quelque nouvel indice. « Ce fut ce qui se produisit, mais on 
      ne trouva guère sur la rive boueuse  
    • 5:03:34 | ce qu’on avait craint d’y trouver. Ce fut 
      le vêtement de Neville Saint-Clair et non  
    • 5:03:40 | Neville Saint-Clair lui-même qu’on trouva 
      là, gisant à découvert, quand la marée se  
    • 5:03:45 | fut retirée. Et qu’imaginez-vous 
      qu’il y avait dans les poches ?
    • 5:03:51 | – Je ne saurais le dire. – Non, je ne crois pas que vous le devinerez. 
      Toutes les poches étaient bourrées de gros et  
    • 5:03:59 | de petits sous – quatre cent vingt et un gros 
      sous et deux cent soixante-dix petits sous.  
    • 5:04:06 | Rien d’étonnant que l’habit n’eût pas été 
      emporté par la marée. Mais un corps humain,  
    • 5:04:12 | c’est une autre affaire. Il existe, 
      entre le quai et la maison, un remous  
    • 5:04:18 | impétueux. Il parut assez vraisemblable 
      que l’habit ainsi lesté fût resté là,  
    • 5:04:23 | alors que le corps dépouillé avait été aspiré 
      par le remous et entraîné dans le fleuve.
    • 5:04:29 | – Mais vous me dites que l’on avait trouvé 
      tous les autres vêtements dans la chambre.  
    • 5:04:34 | Le corps aurait-il été vêtu de son seul costume ?
      – Non, Monsieur ; mais on pourrait expliquer les  
    • 5:04:43 | faits de manière assez spécieuse. Supposez que 
      le dénommé Boone ait jeté Neville Saint-Clair  
    • 5:04:49 | par la fenêtre et qu’il n’y ait pas eu un 
      seul témoin pour le voir. Que fera-t-il,   alors ? Naturellement l’idée lui vient tout de 
      suite qu’il faut se débarrasser des vêtements  
    • 5:04:59 | dénonciateurs. Alors il saisit le 
      costume et, au moment de le jeter,  
    • 5:05:04 | il s’avise qu’il va flotter et ne coulera pas 
      au fond. Il n’a que peu de temps devant lui,  
    • 5:05:10 | car il a entendu la bagarre en bas quand la femme 
      a tenté de monter de force ; peut-être aussi  
    • 5:05:16 | a-t-il su par son complice Lascar que la police 
      accourt dans la rue. Il n’y a pas un moment à  
    • 5:05:21 | perdre. Il se précipite vers un magot caché où 
      se trouve accumulé le produit de sa mendicité  
    • 5:05:28 | et il fourre toutes les pièces sur lesquelles il 
      peut mettre les mains dans les poches du costume,  
    • 5:05:33 | pour être sûr qu’il coulera. Il le lance au-dehors 
      et il en aurait fait autant des autres vêtements  
    • 5:05:40 | s’il n’avait entendu en bas des pas précipités, 
      mais il n’a eu que le temps de fermer la fenêtre  
    • 5:05:46 | quand la police a fait son apparition.
      – Tout cela semble plausible. – Eh bien ! faute de mieux, ce sera l’hypothèse 
      sur laquelle nous travaillerons. Boone,  
    • 5:05:57 | je vous l’ai dit, a été arrêté et emmené au 
      poste, mais on n’a pas pu prouver qu’on ait  
    • 5:06:02 | jamais eu auparavant quoi que ce soit à 
      lui reprocher. Depuis des années on le   connaissait comme un mendiant de profession, mais 
      sa vie semblait avoir toujours été tranquille et  
    • 5:06:12 | inoffensive. Voilà où en sont les choses à l’heure 
      présente et toutes les questions qu’il s’agit de  
    • 5:06:18 | résoudre ; ce que Saint-Clair faisait dans le 
      bouge, ce qui lui est arrivé quand il était là,  
    • 5:06:23 | et quel rôle a joué Boone dans sa disparition, 
      toutes ces questions sont aussi loin que jamais  
    • 5:06:29 | d’être résolues. J’avoue que je ne peux, 
      dans ma carrière, me rappeler aucun cas qui,  
    • 5:06:35 | au premier abord, semblât si simple et qui 
      cependant présentât tant de difficultés !
    • 5:06:41 | Pendant que Sherlock Holmes avait relaté 
      cette singulière suite d’événements,   nous avions traversé à toute vitesse la banlieue 
      de la grande ville ; nous avions laissé derrière  
    • 5:06:53 | nous les dernières maisons disséminées çà 
      et là et nous roulions bruyamment le long   d’une route campagnarde bordée d’une haie de 
      chaque côté. Sur la fin du récit, cependant,  
    • 5:07:04 | nous traversions deux villages aux maisons éparses 
      et dont quelques lumières éclairaient encore les  
    • 5:07:09 | fenêtres. « Nous sommes maintenant à 
      la lisière de Lee, dit mon compagnon,  
    • 5:07:15 | et dans notre brève course nous avons touché 
      trois comtés anglais partant du Middlesex nous  
    • 5:07:21 | avons traversé un coin du Surrey et nous finissons 
      dans le Kent. Voyez-vous cette lumière parmi les  
    • 5:07:27 | arbres ? C’est la villa Les Cèdres, et auprès 
      de cette lumière est assise une femme dont  
    • 5:07:35 | les oreilles anxieuses ont déjà, je n’en doute 
      point, perçu le bruit des sabots de notre cheval.
    • 5:07:41 | – Mais pourquoi ne menez-vous 
      pas l’affaire de Baker Street ? – Parce qu’il y a de nombreuses recherches 
      qu’il faut faire ici. Madame Saint-Clair a  
    • 5:07:50 | eu l’amabilité de mettre deux pièces à ma 
      disposition, et vous pouvez être assuré  
    • 5:07:56 | qu’elle ne saurait faire qu’un accueil 
      cordial à mon ami et collègue. Cela me   coûte fort de la rencontrer, Watson, alors 
      que je n’apporte encore aucune nouvelle de  
    • 5:08:06 | son mari. Nous y voici. Holà ! là ! Holà ! Nous 
      nous étions arrêtés en face d’une grande villa,  
    • 5:08:17 | située au centre de la propriété. Un petit 
      valet d’écurie accourut à la tête du cheval, et,  
    • 5:08:23 | ayant sauté de la voiture, je remontai, derrière 
      Holmes, la petite allée de gravier qui serpentait  
    • 5:08:29 | jusqu’à la maison. Comme nous en approchions, 
      la porte s’ouvrit brusquement et une petite   femme blonde parut dans l’entrée. Elle était 
      vêtue d’une sorte de mousseline de soie légère,  
    • 5:08:40 | avec un soupçon de peluche rose au cou et aux 
      poignets. Sa silhouette se détachait contre  
    • 5:08:46 | le flot de la lumière une main sur la porte, 
      l’autre à moitié levée dans son empressement,  
    • 5:08:51 | le buste légèrement incliné, la tête et le 
      visage tendus vers nous, les yeux anxieux,  
    • 5:08:57 | les lèvres entrouvertes, tout son 
      être semblait nous interroger. – Eh bien ? s’écria-t-elle. Eh bien ?
    • 5:09:04 | Puis, en voyant que nous étions deux, elle 
      poussa un cri d’espérance, mais celui-ci   se changea en un gémissement quand elle vit mon 
      compagnon hocher la tête et hausser les épaules.
    • 5:09:14 | – Pas de bonnes nouvelles ? – Aucune. – Pas de mauvaises non plus ? – Non.
    • 5:09:19 | – Dieu merci pour cela. Mais entrez,   vous devez être fatigué, car la 
      journée a été longue, pour vous.
    • 5:09:26 | – Monsieur est mon ami, le docteur Watson. Il m’a 
      été d’une aide vitale dans plusieurs affaires et  
    • 5:09:33 | un heureux hasard m’a permis de l’amener 
      avec moi et de l’associer à cette enquête. – Je suis enchantée de vous voir, dit-elle en me 
      serrant chaleureusement la main. Vous pardonnerez,  
    • 5:09:44 | j’en suis sûre, tout ce qui peut être défectueux 
      dans notre organisation, quand vous réfléchirez  
    • 5:09:50 | au coup qui nous a frappés si brusquement.
      – Chère Madame, dis-je, je suis un vieux  
    • 5:09:57 | soldat et même s’il n’en était pas ainsi, 
      je peux très bien voir que vous n’avez pas  
    • 5:10:02 | besoin de vous excuser. Si je puis vous 
      être utile soit à vous, soit à mon ami,  
    • 5:10:08 | j’en serai, en vérité très heureux.
      – Maintenant, Monsieur Sherlock Holmes,  
    • 5:10:14 | dit la dame pendant que nous entrions dans une 
      salle à manger bien éclairée, sur la table de   laquelle on avait préparé un souper froid, 
      j’aimerais beaucoup vous poser une ou deux  
    • 5:10:23 | questions très précises auxquelles je vous prierai 
      de faire une réponse également très précise. – Certainement, Madame.
    • 5:10:29 | – Ne vous occupez pas de ce que je ressens. Je 
      ne suis pas hystérique et je ne m’évanouis point.  
    • 5:10:36 | Je désire simplement vous entendre exprimer 
      votre opinion, mais votre opinion sincère.
    • 5:10:42 | – Sur quoi, Madame ? – Tout au fond de votre cœur, 
      croyez-vous que Neville soit vivant ?
    • 5:10:49 | La question parut embarrasser Sherlock Holmes. – Franchement donc ! Debout sur le tapis du foyer, 
      elle répéta les deux mots,  
    • 5:10:57 | en regardant fixement Sherlock, 
      renversée en arrière dans une bergère. – Franchement donc, Madame, je ne le crois pas.
    • 5:11:04 | – Vous pensez qu’il est mort ? – Je le pense. – Assassiné ?
    • 5:11:10 | – Je ne dis pas cela. Peut-être. – Et quel jour est-il mort ? – Lundi.
    • 5:11:16 | – Alors peut-être, Monsieur 
      Holmes, aurez-vous la bonté de   m’expliquer comment il se fait que j’aie, 
      aujourd’hui, reçu cette lettre de lui ?
    • 5:11:24 | Sherlock Holmes bondit de son fauteuil 
      comme s’il avait été galvanisé. – Quoi ? rugit-il.
    • 5:11:31 | – Oui, aujourd’hui. Elle était debout et, souriante, tenait 
      en l’air un petit carré de papier.
    • 5:11:38 | – Puis-je la voir ? – Certainement. Il lui prit le message avec fébrilité et, 
      l’aplatissant sur la table, il en approcha  
    • 5:11:47 | la lampe et l’examina très attentivement. J’avais 
      quitté ma chaise et je regardais par-dessus son  
    • 5:11:54 | épaule. L’enveloppe était très grossière, elle 
      portait le cachet de la poste de Gravesend,  
    • 5:12:00 | avec la date même du jour ou plutôt de la 
      veille, car il était déjà bien plus de minuit.
    • 5:12:06 | – Écriture bien lourde ! murmura Holmes. Sûrement 
      ce n’est pas là l’écriture de votre mari, Madame.
    • 5:12:14 | – Non, mais le contenu est de son écriture. – Je vois aussi que celui, quel qu’il soit,  
    • 5:12:20 | qui a écrit l’enveloppe a dû 
      aller s’informer de l’adresse. – Comment pouvez-vous dire cela ?
    • 5:12:26 | – Le nom, vous le voyez, est écrit d’une 
      encre parfaitement noire qui a séché toute  
    • 5:12:31 | seule. Le reste est d’une couleur grisâtre qui 
      indique que l’on a employé un papier buvard. Si  
    • 5:12:37 | l’enveloppe avait été écrite tout d’un coup, 
      puis passée au buvard, il n’y aurait point   des mots d’un ton plus foncé. Cet homme a 
      écrit le nom et puis il y a eu un arrêt,  
    • 5:12:48 | une pause avant d’écrire l’adresse, ce qui peut 
      seulement signifier que l’adresse ne lui était  
    • 5:12:54 | pas familière. C’est une chose insignifiante, bien 
      sûr, mais rien n’est plus important que les choses  
    • 5:13:00 | insignifiantes. Voyons la lettre, maintenant. 
      Ah ! On a joint quelque chose à la lettre.
    • 5:13:05 | – Oui, il y avait un anneau : son cachet. – Et vous êtes sûre que c’est 
      l’écriture de votre mari ?
    • 5:13:13 | – Oui une de ses écritures. – Une ? – Son écriture quand il est pressé.  
    • 5:13:19 | Elle diffère beaucoup de son écriture 
      ordinaire pourtant je la reconnais bien. Holmes lut :
    • 5:13:25 | « Chérie n’aie pas peur. Tout ira 
      bien. Il y a une grosse erreur,   il faudra peut-être un certain temps pour la 
      rectifier. Attends avec patience. Neville. »
    • 5:13:37 | – Écrite au crayon sur la feuille de garde 
      d’un livre in-octavo, sans filigrane ; a été  
    • 5:13:42 | mise à la poste aujourd’hui à Gravesend par 
      quelqu’un qui avait le pouce sale. Ah ! et la  
    • 5:13:49 | gomme de la fermeture a été léchée (ou je me 
      trompe beaucoup) par une personne qui avait   chiqué. Et vous n’avez, Madame, aucun doute 
      que ce soit bien l’écriture de votre mari ?
    • 5:13:59 | – Pas le moindre doute. C’est 
      Neville qui a écrit ces mots-là. – Et ils ont été mis à la poste de Gravesend 
      aujourd’hui. Eh bien, Madame Saint-Clair,  
    • 5:14:09 | les nuages s’éclaircissent, bien que je ne me 
      risquerais pas à dire que le danger soit passé !
    • 5:14:15 | – Mais il doit être vivant, Monsieur Holmes. – À moins que ce ne soit là un faux très habile 
      pour nous lancer sur une fausse piste. La bague,  
    • 5:14:25 | après tout, ne prouve rien. 
      On peut la lui avoir prise. – Non, non ! c’est bien, 
      absolument bien, son écriture.
    • 5:14:32 | – D’accord ! Pourtant ce billet a pu être écrit 
      lundi et mis à la poste aujourd’hui seulement.
    • 5:14:39 | – C’est possible. – S’il en est ainsi, bien des 
      choses ont pu survenir depuis.
    • 5:14:45 | – Oh ! il ne faut pas me décourager, Monsieur 
      Holmes. Je sais qu’il ne court aucun danger.  
    • 5:14:53 | Il y a entre nous tant d’affinités que 
      s’il lui arrivait malheur je le saurais,   je le sentirais. Le jour même où 
      je l’ai vu pour la dernière fois,  
    • 5:15:03 | il s’est coupé. Il était dans la chambre à 
      coucher et moi, de la salle à manger où j’étais,  
    • 5:15:09 | je me suis sur-le-champ précipitée au premier, 
      car j’étais certaine que quelque chose venait  
    • 5:15:15 | de lui arriver. Croyez-vous que j’aurais 
      été sensible à une telle bagatelle et que,  
    • 5:15:22 | malgré cela, j’ignorerais sa mort ?
      – J’ai vu trop de choses pour ne pas  
    • 5:15:28 | savoir que les impressions d’une femme 
      peuvent être de plus de poids que les   conclusions analytiques d’un logicien. Et vous 
      avez certainement, en cette lettre, une preuve  
    • 5:15:38 | importante pour corroborer votre façon de 
      voir. Mais si votre mari est vivant et s’il  
    • 5:15:43 | peut écrire, pourquoi resterait-il loin de vous ?
      – Je ne saurais l’imaginer. C’est inconcevable.
    • 5:15:50 | – Et lundi, avant de vous quitter, 
      il n’a fait aucune remarque ?
    • 5:15:57 | – Non. – Et vous avez été surprise 
      de le voir dans Swandam Lane ?
    • 5:16:02 | – Très surprise. – La fenêtre était-elle ouverte ? – Oui. – Alors il aurait pu vous appeler ?
    • 5:16:09 | – C’est vrai. – Et, d’après ce que je sais, il a 
      seulement poussé un cri inarticulé ?
    • 5:16:14 | – Oui. – C’était, pensiez-vous, un appel au secours.
    • 5:16:20 | – Oui, il a agité les mains. – Mais ce pouvait être un cri 
      de surprise. L’étonnement en  
    • 5:16:26 | vous voyant de façon inattendue a pu 
      lui faire jeter les bras en l’air. – C’est possible.
    • 5:16:32 | – Et vous avez pensé qu’on le tirait en arrière. – Il a disparu si brusquement.
    • 5:16:38 | – Il a pu faire un bond en arrière. Vous 
      n’avez vu personne d’autre dans la pièce ?
    • 5:16:44 | – Non, mais cet homme horrible a avoué qu’il y 
      était, et Lascar était au pied de l’escalier.
    • 5:16:50 | – Exactement. Votre mari, autant que vous avez 
      pu voir, portait ses vêtements ordinaires ?
    • 5:16:57 | – À l’exception de son col ou de sa 
      cravate. J’ai vu nettement sa gorge nue. – Avait-il jamais parlé de Swandam Lane ?
    • 5:17:06 | – Jamais. – Vous avait-il jamais laissé percevoir à 
      certains signes, qu’il avait fumé de l’opium ?
    • 5:17:13 | – Jamais. – Merci, Madame Saint-Clair ; ce sont 
      là les points principaux sur lesquels  
    • 5:17:19 | je désirais être absolument renseigné. 
      Nous allons maintenant souper légèrement  
    • 5:17:24 | et nous nous retirerons, car nous aurons 
      peut-être demain une journée très occupée. On avait mis à notre disposition une grande 
      et confortable chambre à deux lits et je fus  
    • 5:17:34 | rapidement entre mes draps, car je me sentais 
      fatigué après cette nuit d’aventures. Sherlock  
    • 5:17:41 | Holmes, cependant, était un homme qui, quand il 
      avait en tête un problème à résoudre, passait des  
    • 5:17:47 | jours et même une semaine sans repos, à tourner 
      et retourner son problème, à réarranger les faits,  
    • 5:17:53 | à les considérer sous tous les points de 
      vue, jusqu’à ce qu’il en eût complètement   pris la mesure ou qu’il se fût convaincu que 
      ses données étaient insuffisantes. Pour moi,  
    • 5:18:05 | il fut bientôt évident qu’il se préparait en 
      vue d’une veillée qui durerait toute la nuit.  
    • 5:18:12 | Il enleva son habit et son gilet, endossa une 
      ample robe de chambre bleue, puis erra dans la  
    • 5:18:18 | pièce pour rassembler les oreillers du lit, et 
      les coussins du canapé et ceux des fauteuils.   Il en construisit une sorte de divan oriental 
      sur lequel il se percha, les jambes croisées,  
    • 5:18:30 | avec, devant lui, un paquet de tabac ordinaire 
      et une boîte d’allumettes. Dans la vague lumière  
    • 5:18:36 | de la lampe, je le voyais là, assis, une 
      vieille pipe de bruyère entre les dents,  
    • 5:18:42 | les yeux perdus attachés à un coin du plafond, la 
      fumée bleue montant au-dessus de lui et la lumière  
    • 5:18:48 | mettant en relief ses traits aquilins. 
      Tel il était, silencieux et immobile,  
    • 5:18:55 | quand je m’endormis, tel je le retrouvai 
      quand un cri subit m’éveilla. Le soleil  
    • 5:19:01 | d’été brillait dans notre chambre. Sherlock 
      Holmes avait toujours sa pipe entre les dents,  
    • 5:19:06 | la fumée montait toujours en volutes et la 
      chambre était pleine d’un intense brouillard   de tabac ; il ne restait d’ailleurs plus rien 
      du paquet de tabac que j’avais vu la veille.
    • 5:19:16 | – Réveillé, Watson ? demanda-t-il. – Oui.
    • 5:19:21 | – Dispos pour une course matinale ? – Certainement. – Alors, habillez-vous.
    • 5:19:27 | – Personne ne bouge encore, mais je sais où couche   le garçon d’écurie et nous 
      aurons bientôt la voiture.
    • 5:19:34 | Ce disant, il riait sous cape, ses 
      yeux pétillaient et il avait l’air   d’un homme totalement différent 
      du sombre penseur de la veille.
    • 5:19:43 | Tout en m’habillant, j’ai regardé ma montre. 
      Il n’y avait rien de surprenant que personne  
    • 5:19:50 | ne bougeât. Il était quatre heures 
      vingt-cinq. J’avais à peine fini que   Holmes revenait et m’annonçait que 
      le garçon était en train d’atteler.
    • 5:19:59 | – Je vais mettre à l’épreuve une de mes théories,   dit-il en enfilant ses chaussures. Je crois, 
      Watson, que vous êtes en ce moment en présence  
    • 5:20:07 | d’un des plus parfaits imbéciles de l’Europe. 
      Je mérite un coup de pied qui m’enverrait à  
    • 5:20:13 | tous les diables ; mais je crois que je 
      tiens maintenant la clé de l’affaire. – Et où est-elle ? demandai-je en souriant.
    • 5:20:21 | – Dans la salle de bains. 
      Vraiment, je ne plaisante pas,   continua-t-il devant mon air d’incrédulité. 
      J’en viens et je l’ai prise, et je l’ai là,  
    • 5:20:31 | dans mon sac de voyage. Venez, mon cher, et 
      nous verrons si elle va dans la serrure.
       
    • 5:20:38 | Nous sommes descendus aussi doucement que possible 
      et nous sommes sortis dans l’éclatant soleil du  
    • 5:20:43 | matin. Le cheval et la carriole étaient 
      sur la route, avec, à la tête de la bête,  
    • 5:20:50 | le garçon d’écurie à moitié habillé. Nous avons 
      sauté en voiture et à toute vitesse nous avons  
    • 5:20:56 | pris le chemin de Londres. Quelques charrettes 
      seulement, chargées de légumes pour la capitale,  
    • 5:21:01 | s’avançaient sur la route, mais les villas qui 
      la bordent de chaque côté étaient silencieuses  
    • 5:21:07 | et mortes comme celles d’une ville de rêve.
      – Sous certains rapports, dit Holmes, en touchant  
    • 5:21:15 | du fouet le cheval pour lui faire prendre le 
      galop, j’avoue que j’ai été aussi aveugle qu’une  
    • 5:21:22 | taupe, mais quand il s’agit d’apprendre 
      la sagesse, mieux vaut tard que jamais.
    • 5:21:27 | En ville les tout premiers 
      levés, encore à demi endormis,   commençaient tout juste à mettre le nez à la 
      fenêtre, que nous roulions déjà le long des  
    • 5:21:36 | rues du côté du Surrey. Suivant la route du pont 
      de Waterloo, nous avons traversé la rivière et,  
    • 5:21:42 | tournant brusquement à droite par Wellington 
      Street, nous nous sommes trouvés dans Bow   Street. Sherlock Holmes était bien connu au 
      commissariat central et les deux agents à la  
    • 5:21:52 | porte le saluèrent. L’un d’eux tint la bride du 
      cheval pendant que l’autre nous faisait entrer.
    • 5:21:57 | – Qui est de service ? demanda Holmes. – L’inspecteur Bradstreet, Monsieur.
    • 5:22:02 | – Ah ! Bradstreet, comment allez-vous ? – Un fonctionnaire grand et corpulent 
      s’était avancé dans le couloir dallé.  
    • 5:22:10 | Il avait sur la tête un calot pointu et 
      était vêtu d’un habit à brandebourgs. – Je voudrais vous dire deux mots, Bradstreet.
    • 5:22:17 | – Certainement, Monsieur Holmes. 
      Entrez dans ma pièce, ici. C’était une petite pièce qui avait des airs 
      de bureau avec un énorme registre sur la  
    • 5:22:27 | table et un téléphone à demi encastré dans 
      le mur. L’inspecteur s’assit à son pupitre.
    • 5:22:33 | – Et que puis-je pour vous, Monsieur Holmes ? – C’est à propos de ce mendiant Boone,  
    • 5:22:40 | celui qui est impliqué dans la disparition 
      de Monsieur Neville Saint-Clair, de Lee.
    • 5:22:45 | – Oui, on l’a amené ici hier et on le garde 
      à notre disposition pour plus ample informé. – C’est ce qu’on m’a dit. Vous l’avez ici ?
    • 5:22:54 | – En cellule. – Est-il calme ? – Oh ! il ne donne aucun embarras. 
      Il est seulement d’une saleté !
    • 5:23:02 | – Sale ? – Oui, c’est tout ce que nous pouvons 
      faire que de le faire se laver les mains,  
    • 5:23:07 | et son visage est aussi noir que celui d’un 
      ramoneur. Ah ! une fois son affaire réglée,  
    • 5:23:14 | on lui fera prendre quelque chose comme 
      bain, je vous le promets et je crois que   si vous le voyiez, vous seriez d’accord 
      avec moi pour dire qu’il en a besoin.
    • 5:23:22 | – Je voudrais bien le voir. – Vraiment ? C’est facile. Venez par 
      ici. Vous pouvez laisser votre sac.
    • 5:23:29 | – Non, je crois que je vais le prendre. – Très bien. Venez par ici, s’il vous plaît.
    • 5:23:34 | Il nous guida le long d’un couloir, ouvrit 
      une porte barricadée, descendit un escalier  
    • 5:23:39 | tournant et nous amena dans un corridor blanchi à 
      la chaux avec une rangée de portes de chaque côté.
    • 5:23:45 | – La troisième à droite, c’est la 
      sienne ! dit l’inspecteur. C’est ici !
    • 5:23:51 | Il fit sans bruit glisser 
      un panneau dans la partie   supérieure de la porte et regarda à l’intérieur. – Il dort, dit-il. Vous pouvez très bien le voir.
    • 5:24:00 | Nous regardâmes tous les deux par le grillage. 
      Le prisonnier était couché, le visage tourné vers  
    • 5:24:06 | nous, il dormait d’un sommeil très profond 
      ; il respirait lentement, et avec bruit.  
    • 5:24:13 | C’était un homme de taille moyenne. Pauvrement 
      habillé comme il convenait à sa profession, il  
    • 5:24:20 | portait une chemise de couleur qui sortait par une 
      déchirure de son vêtement en guenilles. Il était,  
    • 5:24:26 | comme le policier nous l’avait dit, extrêmement 
      sale ; toutefois la saleté qui couvrait son visage  
    • 5:24:31 | ne pouvait cacher sa laideur repoussante. Une 
      large couture, résultant d’une vieille cicatrice,  
    • 5:24:38 | courait de l’œil au menton et, par sa contraction, 
      avait retourné une partie de la lèvre supérieure  
    • 5:24:44 | de telle sorte que trois dents qui restaient 
      perpétuellement visibles lui donnaient un air  
    • 5:24:50 | hargneux. Une tignasse de cheveux d’un rouge 
      vif descendait sur ses yeux et sur son front.
    • 5:24:56 | – C’est une beauté, hein ? dit l’inspecteur. – Il a certainement besoin qu’on le lave,   observa Holmes. Je m’en doutais et j’ai pris 
      la liberté d’en apporter avec moi les moyens.
    • 5:25:06 | Tout en parlant, il ouvrit son 
      sac de voyage et en sortit,   à mon grand étonnement, une 
      très grosse éponge de bain.
    • 5:25:13 | – Hi ! Hi ! vous êtes un rigolo ! 
      dit l’inspecteur en riant à demi. – Maintenant, si vous voulez bien avoir la grande 
      amabilité d’ouvrir cette porte tout doucement,  
    • 5:25:25 | nous lui ferons bientôt prendre une 
      figure beaucoup plus respectable. – Pourquoi pas, je n’y vois 
      pas d’objection. Il ne fait  
    • 5:25:32 | pas honneur aux cellules de Bow Street, hein ? Il glissa sa clé dans la serrure et, sans bruit, 
      nous pénétrâmes dans la cellule. Le dormeur se  
    • 5:25:41 | retourna à demi et tout de suite se remit à 
      dormir profondément. Holmes se pencha sur la  
    • 5:25:48 | cruche à eau, y mouilla son éponge, puis, à deux 
      reprises, en frotta avec vigueur le visage du  
    • 5:25:54 | prisonnier de haut en bas et de droite à gauche.
      – Permettez-moi de vous présenter, cria-t-il,  
    • 5:26:03 | monsieur Neville Saint-Clair, de Lee, dans le 
      comté de Kent ! Jamais de ma vie je n’ai vu  
    • 5:26:09 | pareil spectacle. Le visage de l’homme pela sous 
      l’éponge comme l’écorce d’un arbre. Disparurent  
    • 5:26:17 | également l’horrible cicatrice qui couturait ce 
      visage et la lèvre retournée qui lui donnait son  
    • 5:26:23 | hideux ricanement. Une légère secousse détacha 
      les cheveux roux emmêlés et, assis devant nous,  
    • 5:26:31 | dans son lit, il ne resta plus qu’un homme 
      pâle, au visage morose et à l’air distingué,  
    • 5:26:37 | qui se frottait les yeux et regardait autour 
      de lui, abasourdi et encore endormi. Puis,  
    • 5:26:43 | se rendant tout à coup compte qu’il était 
      démasqué, il poussa un cri perçant et se  
    • 5:26:49 | rejeta sur le lit, le visage contre l’oreiller.
      – Bon Dieu s’écria l’inspecteur, en effet,  
    • 5:26:56 | c’est bien le disparu. Je 
      le reconnais par sa photo. Le prisonnier se retourna, avec l’air insouciant 
      d’un homme qui s’abandonne à son destin.
    • 5:27:08 | – D’accord, dit-il, mais, je vous 
      en prie, de quoi m’accuse-t-on ?
    • 5:27:13 | – D’avoir fait disparaître monsieur Neville 
      Saint… Oh ! au fait, on ne peut pas vous  
    • 5:27:19 | accuser de ça, à moins qu’on ne vous 
      poursuive pour tentative de suicide,   dit l’inspecteur avec une grimace. Eh bien, il 
      y a vingt-sept ans que je suis dans la police,  
    • 5:27:30 | mais ça, en vérité, ça décroche la timbale ! – Si je suis monsieur Neville Saint-Clair, il est 
      évident alors qu’il n’y a pas eu de crime et que,  
    • 5:27:39 | par conséquent, on me détient illégalement. – Il n’y a pas eu de crime, dit 
      Holmes, mais une grosse erreur a  
    • 5:27:47 | été commise. Vous auriez mieux fait 
      d’avoir confiance en votre femme. – Ce n’était pas pour ma femme, c’était à cause 
      des enfants… grommela le prisonnier. Seigneur ! Je  
    • 5:27:58 | ne voulais pas qu’ils eussent honte de leur père. 
      Mon Dieu ! être ainsi démasqué ! Que faire ?
    • 5:28:05 | Sherlock Holmes s’assit à côté de lui sur la 
      couchette et avec bonté lui tapa sur l’épaule.
    • 5:28:10 | – Si vous laissez un tribunal débrouiller la 
      chose, dit-il, vous ne pourrez, bien entendu,  
    • 5:28:17 | éviter la publicité. D’autre part, si 
      vous persuadez la police qu’il n’y a pas   lieu d’intenter une action contre 
      vous, il n’y a pas, que je sache,  
    • 5:28:26 | la moindre raison pour que les détails soient 
      communiqués aux journaux. L’inspecteur Bradstreet,  
    • 5:28:32 | j’en suis sûr, prendrait note de tout ce que 
      vous pourriez nous dire et le soumettrait   aux autorités compétentes. En ce cas, votre 
      affaire n’irait jamais devant un tribunal.
    • 5:28:43 | – Dieu vous bénisse ! s’écria le prisonnier 
      avec véhémence. J’aurais enduré la prison,  
    • 5:28:50 | et davantage, la pendaison même, plutôt que de   laisser mon misérable secret devenir une 
      tare familiale aux yeux de mes enfants.
    • 5:28:58 | « Vous serez les premiers à connaître mon 
      histoire. Mon père était maître d’école à  
    • 5:29:04 | Chesterfield où j’ai reçu une excellente 
      éducation. J’ai voyagé dans ma jeunesse,  
    • 5:29:09 | j’ai fait du théâtre et finalement je suis devenu 
      reporter dans un journal du soir de Londres. Un  
    • 5:29:16 | jour, mon rédacteur en chef désira avoir une série 
      d’articles sur la mendicité dans la capitale,  
    • 5:29:24 | et je m’offris pour les faire. Ce fut le point de 
      départ de toutes mes aventures. Ce n’était qu’en  
    • 5:29:30 | essayant de mendier en amateur que je pouvais 
      entrer en possession des faits sur lesquels je  
    • 5:29:37 | bâtissais mes articles. Au temps que j’étais 
      acteur, j’avais naturellement appris tous les  
    • 5:29:43 | secrets de l’art de se grimer, et mon habileté 
      m’avait rendu célèbre dans la profession. Je me  
    • 5:29:48 | peignis donc le visage et pour me rendre aussi 
      pitoyable que possible, je me fis une belle  
    • 5:29:54 | cicatrice tout en immobilisant un des côtés de 
      ma lèvre, retroussée au moyen d’une petite bande  
    • 5:30:00 | de taffetas couleur de chair. Et puis, avec une 
      perruque rousse et des vêtements de circonstance,  
    • 5:30:07 | je me suis installé dans le coin le plus fréquenté 
      de la Cité, avec l’air de vendre des allumettes,  
    • 5:30:13 | mais en fait, en demandant la charité. Pendant 
      sept heures j’exerçai mon métier et quand je  
    • 5:30:19 | rentrai le soir chez moi, je découvris, à 
      ma grande surprise, que je n’avais pas reçu  
    • 5:30:24 | moins de vingt-six shillings et quatre pence.
      « J’écrivis mes articles et je ne pensais plus  
    • 5:30:31 | guère à cette aventure quand, un peu plus tard, 
      après avoir endossé une traite pour un ami,  
    • 5:30:38 | je reçus une assignation d’avoir à payer 
      trente-cinq livres. Je ne savais que faire  
    • 5:30:43 | ni où me procurer l’argent, quand une idée me 
      vint. J’ai demandé un délai de quinze jours à  
    • 5:30:49 | mon créancier et un congé à mon journal et j’ai 
      passé ce temps à mendier dans la Cité, déguisé  
    • 5:30:55 | comme vous savez. En dix jours j’avais l’argent et 
      la dette était payée. « Vous pouvez imaginer qu’il  
    • 5:31:03 | était dur de se remettre à un travail fatigant 
      pour deux livres par semaine quand je savais   que je pouvais gagner autant en une seule journée 
      rien qu’en me barbouillant la face avec un peu de  
    • 5:31:13 | couleur, et en demeurant tranquillement assis à 
      côté de ma casquette posée par terre. Il y eut un  
    • 5:31:20 | long débat entre mon orgueil et l’argent, mais les 
      livres l’emportèrent en fin de compte. Je renonçai  
    • 5:31:27 | au reportage et, jour après jour, dans le coin que 
      j’avais choisi d’emblée, je m’assis, inspirant la  
    • 5:31:34 | pitié par mon lugubre visage et remplissant 
      mes poches de sous. Un seul homme connaissait  
    • 5:31:40 | mon secret. C’était le tenancier du bouge où je 
      logeais dans Swandam Lane. Je pouvais chaque matin  
    • 5:31:47 | en sortir sous l’aspect d’un mendiant crasseux 
      et, le soir, m’y transformer en un monsieur bien  
    • 5:31:53 | habillé. Cet individu – un certain Lascar – je le 
      payais si largement pour sa chambre, que je savais  
    • 5:32:01 | que mon secret ne risquait rien en sa possession. 
      « J’ai bientôt constaté que je mettais de côté des  
    • 5:32:07 | sommes considérables. Je ne prétends pas que 
      n’importe quel mendiant des rues de Londres  
    • 5:32:12 | peut gagner sept cents livres par an – et c’est 
      là moins que je ne me faisais en moyenne – mais  
    • 5:32:18 | j’avais des avantages exceptionnels, grâce à 
      ma science du maquillage et aussi grâce à une  
    • 5:32:24 | facilité de repartie qui devint plus grande 
      par l’habitude et qui fit de moi un type bien  
    • 5:32:30 | connu de la Cité. Toute la journée une pluie de 
      sous, agrémentée de piécettes d’argent, tombait  
    • 5:32:37 | sur moi et c’était une bien mauvaise journée que 
      celle où je ne recueillais pas mes deux livres. 
    • 5:32:42 | « À mesure que je devenais plus riche, je devenais 
      plus ambitieux ; je pris une maison à la campagne  
    • 5:32:51 | et un beau jour je me suis marié sans que 
      personne soupçonnât mon véritable métier.  
    • 5:32:57 | Ma chère femme savait que j’étais occupé 
      dans la Cité ; elle ne savait guère à quoi.
    • 5:33:02 | « Lundi dernier, j’avais fini ma journée et 
      je m’habillais dans ma chambre au-dessus de  
    • 5:33:07 | la fumerie d’opium quand je regardai par la 
      fenêtre et je vis, avec horreur et surprise,  
    • 5:33:12 | que ma femme était là, dans la rue, les yeux 
      en plein fixés sur moi. J’ai poussé un cri de  
    • 5:33:19 | surprise, j’ai levé les bras pour cacher mon 
      visage et, me précipitant vers mon confident,  
    • 5:33:25 | vers Lascar, je l’ai supplié d’empêcher qui 
      que ce fût de monter dans ma chambre. J’ai  
    • 5:33:31 | entendu en bas la voix de ma femme, mais 
      je savais qu’elle ne pourrait pas monter.  
    • 5:33:38 | Rapidement j’ai enlevé mes vêtements, j’ai 
      endossé ceux du mendiant, j’ai mis mes fards  
    • 5:33:43 | et ma perruque. Même les yeux d’une épouse ne 
      pouvaient pas percer un déguisement aussi complet.  
    • 5:33:49 | Mais il me vint alors à la pensée qu’on pourrait 
      fouiller la pièce et que mes vêtements risquaient  
    • 5:33:55 | de me trahir. J’ai vivement ouvert la fenêtre – 
      mouvement violent qui fît se rouvrir une petite  
    • 5:34:02 | coupure que je m’étais faite dans notre chambre 
      à coucher ce matin-là. Là-dessus, j’ai saisi mon  
    • 5:34:08 | habit qui était alourdi par les sous que je venais 
      d’y mettre, en les déversant du sac de cuir dans  
    • 5:34:13 | lequel je fourrais mes gains. Je l’ai lancé par la 
      fenêtre et il a disparu dans la Tamise. Les autres  
    • 5:34:20 | vêtements auraient suivi, mais à ce moment-là les 
      agents grimpaient l’escalier quatre à quatre et,  
    • 5:34:26 | quelques minutes plus tard, je constatai – ce 
      qui me fit plutôt plaisir, je l’avoue – qu’au  
    • 5:34:31 | lieu d’identifier en moi monsieur Neville 
      Saint-Clair, on m’arrêtait comme son assassin.
    • 5:34:37 | « Je ne crois pas qu’il y ait autre chose 
      à vous expliquer. J’étais bien résolu à  
    • 5:34:42 | garder mon déguisement aussi longtemps que 
      possible, ce qui explique ma répugnance à me   laver. Sachant que ma femme serait 
      en proie à une terrible anxiété,  
    • 5:34:52 | j’ai enlevé ma bague et je l’ai confiée à Lascar 
      à un moment où aucun agent ne me surveillait. J’ai  
    • 5:34:59 | griffonné en même temps quelques mots pour lui 
      dire qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur. – Ce billet ne lui est 
      parvenu qu’hier, dit Holmes.
    • 5:35:08 | – Grand Dieu ! Quelle semaine elle a dû passer ! – La police surveillait Lascar, dit l’inspecteur 
      Bradstreet, et je comprends sans peine qu’il ait  
    • 5:35:17 | trouvé quelque difficulté à expédier cette lettre 
      sans qu’on le voie. Peut-être l’a-t-il passée  
    • 5:35:23 | à un de ses clients, à un marin qui l’aura 
      complètement oubliée pendant quelques jours.
    • 5:35:28 | – C’est bien cela, dit Holmes, 
      approuvant d’un signe de tête. Je   n’en doute point. Mais vous n’avez donc 
      jamais été poursuivi pour mendicité ?
    • 5:35:37 | – Que si ! maintes fois ; mais 
      qu’était-ce qu’une amende pour moi ?
       
    • 5:35:44 | – Il va pourtant falloir que ça cesse, dit 
      Bradstreet. Pour que la police consente   à faire le silence sur cette affaire, il 
      faudra qu’il n’y ait plus de Hugh Boone. 
    • 5:35:53 | – Je l’ai juré par le serment le plus 
      solennel que puisse faire un homme. – En ce cas, je crois que ça n’ira probablement 
      pas plus loin. Mais si on vous y reprend,  
    • 5:36:05 | alors tout se saura. Pour sûr, monsieur 
      Holmes, que nous vous sommes fort obligés  
    • 5:36:11 | d’avoir éclairci cette affaire. Je voudrais bien 
      savoir comment vous obtenez ces résultats-là !
    • 5:36:17 | – J’ai obtenu celui-ci, dit mon ami, en 
      restant assis sur cinq coussins et en brûlant  
    • 5:36:23 | un paquet de tabac. Je crois, Watson, que si nous 
      rentrons à Baker Street en voiture, nous y serons  
    • 5:36:30 | juste à temps pour le déjeuner.
      L’escarboucle bleue.
    • 5:36:36 | C’était le surlendemain de Noël. Je m’étais 
      rendu chez mon ami Sherlock Holmes, afin de  
    • 5:36:42 | lui présenter les vœux d’usage en cette période de 
      l’année. Je le trouvai en robe de chambre pourpre,  
    • 5:36:49 | allongé sur son divan, son râtelier à 
      pipes à portée de la main. Sur le parquet,  
    • 5:36:54 | un tas de journaux, dépliés et 
      froissés, indiquait qu’il avait   dépouillé avec soin la presse du matin. 
      On avait approché du divan une chaise,  
    • 5:37:03 | au dossier de laquelle était accroché un chapeau 
      melon, graisseux et minable, bosselé par endroits  
    • 5:37:09 | et qui n’était plus neuf depuis bien longtemps. 
      Une loupe et une pince, posées sur le siège,   donnaient à penser que le triste objet 
      n’avait été placé là qu’aux fins d’examen.
    • 5:37:19 | – Vous êtes occupé, dis-je. Je vous dérange ?
    • 5:37:26 | – Nullement, Watson ! Je suis au contraire ravi 
      d’avoir un ami avec qui discuter mes conclusions.  
    • 5:37:32 | L’affaire n’a pas la moindre importance, mais 
      ce vieux couvre-chef soulève quelques menus  
    • 5:37:38 | problèmes qui ne sont point dépourvus d’intérêt 
      et qui pourraient être assez instructifs.
    • 5:37:43 | Je m’assis dans le fauteuil de Holmes 
      et me réchauffai les mains devant le   feu qui pétillait dans la cheminée. 
      Il gelait sévèrement et les vitres  
    • 5:37:52 | étaient couvertes d’épaisses fleurs de givre. – J’imagine, déclarai-je, que, 
      malgré son innocente apparence,  
    • 5:38:00 | ce chapeau joue un rôle dans quelque tragique 
      histoire, qu’il est l’indice qui vous permettra  
    • 5:38:06 | d’élucider quelque mystérieuse affaire et de 
      provoquer le châtiment d’un odieux criminel.
    • 5:38:11 | – Il n’est nullement question de ça ! répondit 
      Holmes en riant. Il ne s’agit pas d’un crime,  
    • 5:38:19 | mais d’un de ces petits incidents amusants 
      qui arrivent nécessairement quand quatre  
    • 5:38:24 | millions d’individus se côtoient 
      dans un espace de quelques miles   carrés. Étant donné la multiplicité et la 
      diversité des activités d’une telle foule,  
    • 5:38:34 | on peut s’attendre à rencontrer 
      toutes les combinaisons d’événements   possibles et bien des petits problèmes, 
      intéressants parce que bizarres, mais qui ne  
    • 5:38:42 | relèvent pas pour autant de la criminologie. 
      Nous en avons déjà fait l’expérience.
    • 5:38:48 | – C’est si vrai, fis-je observer, que, des six 
      affaires qui font l’objet de mes dernières notes,  
    • 5:38:55 | trois au moins ne comportaient 
      aucun crime, au sens légal du mot. – Très juste Vous faites allusion à la 
      récupération des papiers d’Irène Adler,  
    • 5:39:04 | à la curieuse affaire de Miss Mary 
      Sutherland et à l’aventure de l’homme   à la lèvre tordue. Je suis convaincu que 
      la petite énigme qui m’intéresse en ce  
    • 5:39:14 | moment ressortit à la même catégorie. Vous 
      connaissez Peterson, le commissionnaire ?
    • 5:39:19 | – Oui. – C’est à lui qu’appartient ce trophée. – C’est son chapeau ? – Non, non ! Il l’a trouvé. Son propriétaire est 
      inconnu. Je vous demanderai d’examiner ce chapeau,  
    • 5:39:29 | en le considérant, non pas comme 
      un galurin qui n’en peut plus,   mais comme un problème intellectuel. Auparavant, 
      toutefois, je veux vous dire comment il est venu  
    • 5:39:39 | ici. Il est arrivé chez moi le matin de Noël, 
      en compagnie d’une belle oie bien grasse, qui,  
    • 5:39:45 | je n’en doute pas, est à l’heure qu’il est en 
      train de rôtir sur le feu de Peterson. Les faits,  
    • 5:39:51 | les voici. Le matin de Noël, vers quatre heures, 
      Peterson – qui, comme vous le savez, est un garçon  
    • 5:39:57 | parfaitement honnête – rentrait chez lui après 
      une petite bombe quand, dans Tottenham Court Road,  
    • 5:40:04 | à la lumière des réverbères, il aperçut, marchant 
      devant lui et zigzaguant un peu, un homme assez  
    • 5:40:11 | grand qui portait une oie sur l’épaule. Au coin 
      de Goodge Street, une querelle éclata entre cet  
    • 5:40:17 | inconnu et une poignée de voyous, dont l’un lui 
      fit sauter son chapeau. L’homme leva sa canne pour  
    • 5:40:23 | se défendre et, lui faisant décrire un moulinet 
      au-dessus de sa tête, fracassa la glace du magasin  
    • 5:40:29 | qui se trouvait derrière lui. Peterson se mit 
      à courir pour porter secours au bonhomme, mais  
    • 5:40:34 | celui-ci, stupéfait d’avoir fait voler une vitrine 
      en éclats et peut-être inquiet de voir arriver  
    • 5:40:40 | sur lui un type en uniforme, laissait tomber son 
      oie, tournait les talons et s’évanouissait dans le  
    • 5:40:45 | labyrinthe des petites rues voisines. Les voyous 
      ayant, eux aussi, pris la fuite à son apparition,  
    • 5:40:52 | Peterson restait maître du champ de bataille. 
      Il ramassa le butin, lequel se composait de ce  
    • 5:40:59 | chapeau qui défie les qualificatifs et d’une oie 
      à qui il n’y avait absolument rien à reprocher.
    • 5:41:07 | – Naturellement, il les a restitués, l’un 
      et l’autre, à leur légitime propriétaire ?
    • 5:41:13 | – C’est là, mon cher ami, que gît le problème ! Il 
      y avait bien, attachée à la patte gauche de l’oie,  
    • 5:41:20 | une étiquette en carton portant l’inscription 
      : « Pour Madame Henry Baker », on trouve aussi  
    • 5:41:27 | sur la coiffe du chapeau les initiales 
      « H. B. », mais, comme il y a dans notre  
    • 5:41:32 | bonne ville quelques milliers de Baker 
      et quelques centaines de Henry Baker,   il est difficile de trouver le 
      bon pour lui rendre son bien.
    • 5:41:41 | – Finalement, quel parti Peterson a-t-il pris ?
      – Sachant que la moindre petite énigme  
    • 5:41:49 | m’intéresse, il m’a, le jour de 
      Noël, apporté ses trouvailles.   Nous avons gardé l’oie jusqu’à ce 
      matin. Aujourd’hui, malgré le gel,  
    • 5:41:57 | certains signes indiquaient qu’elle « demandait 
      » à être mangée sans délai. Peterson l’a donc  
    • 5:42:04 | emportée vers ce qui est l’inéluctable 
      destin des oies de Noël. Quant au chapeau,  
    • 5:42:10 | je l’ai gardé.– Son propriétaire n’a pas mis 
      deux lignes dans le journal pour le réclamer ?
    • 5:42:16 | – Non. – De sorte que vous n’avez rien qui 
      puisse vous renseigner sur son identité ?
    • 5:42:21 | – Rien. Mais nous avons le droit de 
      faire quelques petites déductions… – En partant de quoi ? Du chapeau ?
    • 5:42:28 | – Exactement. – Vous plaisantez ! Qu’est-ce que ce 
      vieux melon pourrait vous apprendre ?
    • 5:42:34 | – Voici ma loupe, Watson ! 
      Vous connaissez ma méthode.   Regardez et dites-moi ce que ce chapeau vous 
      révèle sur la personnalité de son propriétaire.
    • 5:42:43 | Je pris l’objet sans enthousiasme et l’examinai 
      longuement. C’était un melon noir très ordinaire,  
    • 5:42:50 | qui avait été porté – et pendant très longtemps – 
      par un homme dont la tête ronde n’offrait aucune  
    • 5:42:57 | particularité de conformation. La garniture 
      intérieure, en soie, rouge à l’origine,  
    • 5:43:03 | avait à peu près perdu toute couleur. On ne 
      relevait sur la coiffe aucun nom de fabricant.  
    • 5:43:09 | Il n’y avait que ces initiales « H. B. » dont 
      Holmes m’avait parlé. Le cordonnet manquait,  
    • 5:43:17 | qui aurait dû être fixé à un petit œillet percé 
      dans le feutre du bord. Pour le reste, c’était un  
    • 5:43:24 | chapeau fatigué, tout bosselé, effroyablement 
      poussiéreux, avec çà et là des taches et des  
    • 5:43:30 | parties décolorées qu’on paraissait avoir essayé 
      de dissimuler en les barbouillant d’encre. – Je ne vois rien, dis-je, 
      restituant l’objet à mon ami.
    • 5:43:39 | – Permettez, Watson ! Vous voyez tout ! 
      Seulement, vous n’osez pas raisonner sur  
    • 5:43:45 | ce que vous voyez. Vous demeurez d’une 
      timidité excessive dans vos conclusions.
    • 5:43:50 | – Alors, puis-je vous demander ce 
      que sont vos propres déductions ?
    • 5:43:56 | Holmes prit le chapeau en main et le considéra   de ce regard perçant qui était 
      chez lui très caractéristique.
    • 5:44:02 | – Il est peut-être, dit-il, moins riche 
      en enseignements qu’il aurait pu l’être,  
    • 5:44:08 | mais on peut cependant de son examen tirer 
      certaines conclusions qui sont incontestables  
    • 5:44:14 | et d’autres qui représentent à tout le moins de 
      fortes probabilités. Que le propriétaire de ce  
    • 5:44:20 | chapeau soit un intellectuel, c’est évident, 
      bien entendu, comme aussi qu’il ait été,  
    • 5:44:26 | il y a trois ans, dans une assez belle situation 
      de fortune, encore qu’il ait depuis connu des  
    • 5:44:32 | jours difficiles. Il était prévoyant, mais 
      il l’est aujourd’hui bien moins qu’autrefois,  
    • 5:44:38 | ce qui semble indiquer un affaissement 
      de sa moralité, observation, qui,   rapprochée de celle que nous avons faite sur 
      le déclin de sa fortune, nous donne à penser  
    • 5:44:48 | qu’il subit quelque influence pernicieuse, 
      celle de la boisson vraisemblablement. Ce  
    • 5:44:54 | vice expliquerait également le fait, patent 
      celui-là, que sa femme a cessé de l’aimer.
    • 5:45:00 | – Mon cher Holmes ! Ignorant ma protestation, Holmes poursuivait :
    • 5:45:07 | – Il a pourtant conservé un certain respect 
      de soi-même. C’est un homme qui mène une vie  
    • 5:45:15 | sédentaire, sort peu et se trouve en assez 
      mauvaise condition physique. J’ajoute qu’il  
    • 5:45:21 | est entre deux âges, que ses cheveux grisonnent, 
      qu’il est allé chez le coiffeur ces jours-ci et  
    • 5:45:27 | qu’il se sert d’une brillantine au citron. Tels 
      sont les faits les plus incontestables que ce  
    • 5:45:34 | chapeau nous révèle. J’oubliais ! Il est peu 
      probable que notre homme ait le gaz chez lui.
    • 5:45:41 | – J’imagine, Holmes, que vous plaisantez ! – Pas le moins du monde ! 
      Vous n’allez pas me dire que,  
    • 5:45:47 | connaissant maintenant mes conclusions, vous 
      ne voyez pas comment je les ai obtenues ? – Je suis idiot, je n’en doute pas, mais 
      je dois vous avouer, Holmes, que je suis  
    • 5:45:56 | incapable de vous suivre ! Par exemple, de quoi 
      déduisez-vous que cet homme est un intellectuel ?
    • 5:46:02 | Pour toute réponse, Holmes mit le 
      chapeau sur sa tête : la coiffure   lui couvrit le front tout entier et 
      vint s’arrêter sur l’arête de son nez.
    • 5:46:11 | – Simple question de volume, dit-il. Un homme qui   a un crâne de cette dimension doit 
      avoir quelque chose à l’intérieur.
    • 5:46:19 | – Et le déclin de sa fortune ? – Ce chapeau est vieux de trois ans. C’est 
      à ce moment-là qu’on a fait ces bords plats,  
    • 5:46:28 | relevés à l’extérieur. Il est de toute première 
      qualité. Regardez le ruban et la garniture  
    • 5:46:35 | intérieure. Si le personnage pouvait se payer un 
      chapeau de prix il y a trois ans, et s’il n’en a  
    • 5:46:42 | pas acheté un autre depuis, c’est évidemment 
      que ses affaires n’ont pas été brillantes !
    • 5:46:48 | – Je vous accorde que c’est, en effet,   très probable. Mais la prévoyance 
      et l’affaissement de moralité ?
    • 5:46:55 | Sherlock Holmes se mit à rire. – La prévoyance, tenez, elle est là !
    • 5:47:03 | Il posait le doigt sur le petit œillet 
      métallique fixé dans le bord du chapeau.
        – Cet œillet, expliqua-t-il, le chapelier ne le 
      pose que sur la demande du client. Si notre homme  
    • 5:47:15 | en a voulu un, c’est qu’il est dans une certaine 
      mesure prévoyant, puisqu’il a songé aux jours de  
    • 5:47:21 | grand vent et pris ses précautions en conséquence. 
      Mais nous constatons qu’il a cassé le cordonnet et  
    • 5:47:29 | ne s’est pas donné la peine de le faire remplacer. 
      D’où nous concluons qu’il est maintenant moins  
    • 5:47:34 | prévoyant qu’autrefois, signe certain d’un 
      caractère plus faible aujourd’hui qu’hier.   Par contre, il a essayé de dissimuler des taches 
      en les recouvrant d’encre, ce qui nous prouve  
    • 5:47:45 | qu’il a conservé un certain amour-propre.– 
      Votre raisonnement est certes plausible.
    • 5:47:50 | – Quant au reste, l’âge, les cheveux grisonnants, 
      récemment coupés, l’emploi de la brillantine au  
    • 5:47:56 | citron, tout cela ressort d’un examen attentif de 
      l’intérieur du chapeau, dans sa partie inférieure.  
    • 5:48:04 | La loupe révèle une quantité de bouts de cheveux 
      minuscules, manifestement coupés par les ciseaux  
    • 5:48:10 | du coiffeur. Ils sont gras et l’odeur de la 
      brillantine au citron est très perceptible.  
    • 5:48:16 | Cette poussière, vous le remarquerez, n’est pas la 
      poussière grise et dure qu’on ramasse dans la rue,  
    • 5:48:22 | mais la poussière brune et floconneuse qui flotte 
      dans les appartements. D’où nous pouvons conclure  
    • 5:48:29 | que ce chapeau restait la plupart du temps 
      accroché à une patère. Les marques d’humidité  
    • 5:48:35 | qu’on distingue sur la coiffe prouvent que 
      celui qui le portait transpirait abondamment,  
    • 5:48:40 | ce qui donne à croire qu’il n’était 
      pas en excellente condition physique. – Mais vous avez aussi parlé de sa femme, 
      allant jusqu’à dire qu’elle ne l’aimait plus !
    • 5:48:50 | – Ce chapeau n’a pas été brossé depuis des 
      semaines. Quand votre femme, mon cher Watson,  
    • 5:48:56 | vous laissera sortir avec une coiffure sur 
      laquelle je verrai s’accumuler la poussière de   huit jours, je craindrai fort que vous n’ayez, 
      vous aussi, perdu l’affection de votre épouse.
    • 5:49:07 | – Mais cet homme était peut-être célibataire ? – Vous oubliez, Watson, qu’il rapportait 
      une oie à la maison pour l’offrir à sa  
    • 5:49:15 | femme ! Rappelez-vous l’étiquette 
      accrochée à la patte du volatile ! – Vous avez réponse à tout. Pourtant,  
    • 5:49:22 | comment diable pouvez-vous avancer que 
      le gaz n’est pas installé chez lui ? – Une tache de bougie peut être accidentelle. 
      Deux, passe encore ! Mais, quand je n’en compte  
    • 5:49:32 | pas moins de cinq, je pense qu’il y a de 
      fortes chances pour que le propriétaire  
    • 5:49:37 | du chapeau sur lequel je les relève se serve 
      fréquemment d’une bougie… et je l’imagine,  
    • 5:49:43 | montant l’escalier, son bougeoir d’une main et 
      son chapeau de l’autre. Autant que je sache,  
    • 5:49:50 | le gaz ne fait pas de taches de bougie 
      ! Vous êtes content, maintenant ? – Mon Dieu, répondis-je en riant, 
      tout cela est fort ingénieux, mais,  
    • 5:50:00 | étant donné qu’il n’y a pas eu crime, 
      ainsi que vous le faisiez vous-même   remarquer tout à l’heure, et qu’il ne 
      s’agit, en somme, que d’une oie perdue,  
    • 5:50:09 | j’ai bien peur que vous ne vous soyez 
      donné beaucoup de peine pour rien ! Sherlock Holmes ouvrait la bouche pour répondre 
      quand la porte s’ouvrit brusquement, livrant  
    • 5:50:20 | passage à Peterson, qui se rua dans la pièce, 
      les joues écarlates et l’air complètement ahuri.
    • 5:50:26 | – L’oie, monsieur Holmes ! L’oie ! – Eh bien, quoi, l’oie ? Elle est revenue à la vie 
      et s’est envolée par la fenêtre de la cuisine ?
    • 5:50:34 | Holmes avait tourné la tête à demi pour mieux 
      voir le visage congestionné du commissionnaire.
    • 5:50:40 | – Regardez, monsieur, ce que ma 
      femme lui a trouvé dans le ventre ! La main ouverte, il nous 
      montrait une pierre bleue,  
    • 5:50:48 | guère plus grosse qu’une fève, mais d’un 
      éclat si pur et si intense qu’on la voyait  
    • 5:50:55 | scintiller au creux sombre de sa paume. 
      Sherlock Holmes émit un petit sifflement.
    • 5:51:00 | – Fichtre, Peterson ! C’est ce qui 
      s’appelle découvrir un trésor ! Je   suppose que vous savez ce que vous avez là ?
    • 5:51:07 | – Un diamant, dame ! Une pierre précieuse ! Ça 
      vous coupe le verre comme si c’était du mastic !
    • 5:51:14 | – C’est plus qu’une pierre précieuse, 
      Peterson ! C’est la pierre précieuse ! – Tout de même pas l’escarboucle bleue 
      de la comtesse de Morcar ? demandai-je.
    • 5:51:24 | – Précisément, si ! Je finis par savoir à 
      quoi elle ressemble, ayant lu chaque jour,   ces temps derniers, la description qu’en 
      donne l’avis publié dans le Times. C’est  
    • 5:51:34 | une pierre unique, d’une valeur difficile 
      à estimer, mais vingt fois supérieure,   très certainement, aux mille 
      livres de récompense promises.
    • 5:51:43 | – Mille livres ! Grands dieux ! Peterson se laissa tomber sur une chaise. Il 
      nous dévisageait avec des yeux écarquillés.
    • 5:51:50 | – C’est effectivement le montant de la récompense,   reprit Holmes. J’ai tout lieu de croire, 
      d’ailleurs, que, pour des raisons de sentiment,  
    • 5:51:59 | la comtesse abandonnerait volontiers la 
      moitié de sa fortune pour retrouver sa pierre.
    • 5:52:06 | – Si je me souviens bien, dis-je, c’est au 
      Cosmopolitan Hotel qu’elle l’a perdue ?
       
    • 5:52:13 | – C’est exact. Précisons : le vingt-deux 
      décembre. Il y a donc cinq jours. John Horner,  
    • 5:52:21 | un plombier, a été accusé de l’avoir 
      volée dans la boîte à bijoux de la   comtesse. Les présomptions contre lui ont paru 
      si fortes que l’affaire a été renvoyée devant  
    • 5:52:30 | la cour d’assises. Il me semble bien que j’ai ça 
      là-dedans…Holmes, fourrageant dans ses journaux,  
    • 5:52:36 | jetait un coup d’œil sur la date de ceux qui lui 
      tombaient sous la main. Il finit par en retenir  
    • 5:52:42 | un, qu’il déplia, cherchant un article, 
      dont il nous donna lecture à haute voix :
    • 5:52:48 | Le vol du Cosmopolitan Hotel « John Horner ; vingt-six ans, plombier ; a 
      comparu aujourd’hui. Il était accusé d’avoir ; le  
    • 5:52:58 | vingt-deux décembre dernier, volé, dans le coffret 
      à bijoux de la comtesse de Morcar ; la pierre  
    • 5:53:04 | célèbre connue sous le nom d’Escarboucle bleue ». 
      Dans sa déposition, James Ryder, chef du personnel  
    • 5:53:11 | de l’hôtel, déclara qu’il avait lui-même, le 
      jour du vol, conduit Horner à l’appartement  
    • 5:53:17 | de la comtesse, où il devait exécuter une 
      petite réparation à la grille de la cheminée.  
    • 5:53:23 | Ryder demeura un certain temps avec Horner ; 
      mais fut par la suite obligé de s’éloigner,  
    • 5:53:30 | du fait de ses occupations professionnelles. À 
      son retour ; il constata que Horner avait disparu,  
    • 5:53:37 | qu’un secrétaire avait été forcé et qu’un petit 
      coffret – dans lequel, on devait l’apprendre  
    • 5:53:42 | ultérieurement, la comtesse rangeait ses bijoux 
      – avait été vidé de son contenu. Ryder donna  
    • 5:53:49 | l’alarme immédiatement et Horner fut arrêté 
      dans la soirée. La pierre n’était pas en sa  
    • 5:53:55 | possession et une perquisition prouva qu’elle 
      ne se trouvait pas non plus à son domicile.
    • 5:54:01 | « Catherine Cusack, femme de chambre de la 
      comtesse, fut entendue ensuite. Elle déclara être  
    • 5:54:10 | accourue à l’appel de Ryder et avoir trouvé les 
      choses telles que les avait décrites le précédent  
    • 5:54:16 | témoin. L’inspecteur Bradstreet, de la Division B, 
      déposa le dernier ; disant que Horner avait essayé  
    • 5:54:23 | de s’opposer par la violence à son arrestation 
      et protesté de son innocence avec énergie.
    • 5:54:29 | « Le prisonnier ayant déjà subi une condamnation 
      pour vol, le juge a estimé que l’affaire ne  
    • 5:54:35 | pouvait être jugée sommairement et ordonné 
      son renvoi devant la cour d’assises. Horner,  
    • 5:54:41 | qui avait manifesté une vive agitation durant 
      les débats, s’est évanoui lors de la lecture   du verdict et a dû être emporté, encore 
      inanimé, hors de la salle d’audience. »
    • 5:54:53 | – Parfait, dit Holmes, posant le journal. 
      Pour le juge de première instance,  
    • 5:54:59 | l’affaire est terminée. Pour nous, le problème 
      consiste à établir quels sont les événements  
    • 5:55:04 | qui se placent entre l’instant où la pierre est 
      sortie du coffret et celui où elle est entrée à  
    • 5:55:10 | l’intérieur de l’oie. Vous voyez, mon cher Watson, 
      que nos petites déductions prennent brusquement  
    • 5:55:18 | une certaine importance. Voici l’escarboucle 
      bleue. Elle provient du ventre d’une oie,  
    • 5:55:25 | laquelle appartenait à un certain Monsieur Henry 
      Baker, le propriétaire de ce vieux chapeau avec  
    • 5:55:31 | lequel je vous ai importuné. Il faut que nous 
      nous mettions sérieusement à chercher ce monsieur,  
    • 5:55:37 | afin de découvrir le rôle exact qu’il a joué 
      dans toute cette histoire. Nous aurons recours,  
    • 5:55:43 | pour commencer, au procédé le plus simple, 
      qui est de publier un avis de quelques   lignes dans les journaux du soir. Si nous 
      ne réussissons pas comme ça, nous aviserons.
    • 5:55:53 | – Cet avis, comment allez-vous le rédiger ? – Donnez-moi un crayon et un morceau de 
      papier ! Merci… Voyons un peu ! « Trouvés,  
    • 5:56:05 | au coin de Goodge Street, une oie et un chapeau   melon noir. Monsieur Henry Baker les 
      récupérera en se présentant ce soir,  
    • 5:56:13 | à six heures et demie, au deux cent vingt et 
      un Baker Street. » C’est simple et c’est clair.
    • 5:56:19 | – Très clair. Mais, ces lignes, les verra-t-il ? – Aucun doute là-dessus. Il doit surveiller 
      les journaux, étant donné qu’il est pauvre et  
    • 5:56:26 | que cette perte doit l’ennuyer. Après avoir eu la 
      malchance de casser la glace d’une devanture, il  
    • 5:56:32 | a pris peur quand il a vu arriver Peterson et n’a 
      songé qu’à fuir. Mais, depuis, il a dû regretter  
    • 5:56:39 | amèrement d’avoir suivi son premier mouvement, 
      qui lui coûte son oie. C’est à dessein que je mets  
    • 5:56:45 | son nom dans l’avis : s’il ne le voyait pas, les 
      gens qui le connaissent le lui signaleront. Tenez,  
    • 5:56:51 | Peterson, portez ça à une agence de publicité 
      et faites-le publier dans les feuilles du soir.
    • 5:56:57 | – Lesquelles, monsieur ? – Eh bien toutes ! Le Globe, le Star, le Pall 
      Mall, le Saint James’ Gazette, l’Evening News,  
    • 5:57:05 | l’Evening Standard, l’Echo, et les autres, 
      toutes celles auxquelles vous penserez. – Bien, monsieur. Pour la pierre ?
    • 5:57:12 | – La pierre ? Je vais la garder. 
      Merci… À propos, Peterson, en revenant,   achetez-moi donc une oie ! Il faut 
      que nous en ayons une à remettre à  
    • 5:57:20 | ce monsieur pour remplacer celle que 
      votre famille se prépare à dévorer…
    • 5:57:25 | Le commissionnaire parti, Holmes prit la pierre 
      entre deux doigts et l’examina à la lumière.
       
    • 5:57:31 | – Joli caillou, dit-il. Regardez-moi ces feux ! On 
      comprend qu’il ait provoqué des crimes. Il en va  
    • 5:57:39 | de même de toutes les belles pierres : elles sont 
      l’appât favori du diable. On peut dire que toutes  
    • 5:57:46 | les facettes d’un diamant ancien, pourvu qu’il 
      soit de grande valeur, correspondent à quelque  
    • 5:57:51 | drame. Cette pierre n’a pas vingt ans. Elle a été 
      trouvée sur les rives de l’Amoy, un fleuve du sud  
    • 5:57:59 | de la Chine, et ce qui la rend remarquable, 
      c’est qu’elle a toutes les caractéristiques  
    • 5:58:04 | de l’escarboucle, à ceci près que sa teinte est 
      bleue, au lieu d’être d’un rouge de rubis. Malgré  
    • 5:58:11 | sa jeunesse, elle a une histoire sinistre : deux 
      assassinats, un suicide, un attentat au vitriol et  
    • 5:58:18 | plusieurs vols, voilà ce que représentent déjà ces 
      quarante grains de charbon cristallisé. À voir un  
    • 5:58:25 | objet si éblouissant, croirait-on qu’il n’a jamais 
      été créé que pour expédier les gens en prison ou à  
    • 5:58:31 | l’échafaud ? Je vais toujours le mettre dans 
      mon coffre et envoyer un mot à la comtesse  
    • 5:58:36 | pour lui dire qu’il est en ma possession.– 
      Croyez-vous à l’innocence de Horner ?
    • 5:58:42 | – Pas la moindre idée ! – Et pensez-vous que l’autre, ce Baker, 
      soit pour quelque chose dans le vol ?
    • 5:58:50 | – Il est infiniment probable, je 
      pense, que cet Henry Baker ne sait   rien et qu’il ne se doutait guère que 
      l’oie qu’il avait sous le bras valait  
    • 5:58:58 | beaucoup plus que si elle avait été en 
      or massif. Nous serons fixés là-dessus,  
    • 5:59:04 | par une petite épreuve très simple, 
      si notre annonce donne un résultat. – Jusque-là vous ne pouvez rien faire ?
    • 5:59:11 | – Rien. – Dans ces conditions, je vais reprendre 
      ma tournée et rendre visite à mes malades.  
    • 5:59:18 | Je m’arrangerai pour être ici à six 
      heures et demie, car je suis curieux   de connaître la solution de ce problème, 
      qui me semble terriblement embrouillé.
    • 5:59:26 | – Je serais ravi de vous voir. Le dîner est à 
      sept heures et Madame Hudson cuisine, je crois,  
    • 5:59:32 | un coq de bruyère. Compte 
      tenu des récents événements,   je ferais peut-être bien de la prier de 
      s’assurer de ce qu’il a dans le ventre !
    • 5:59:41 | Une de mes visites s’étant prolongée plus que je 
      ne pensais, il était un peu plus de six heures et  
    • 5:59:48 | demie quand je me retrouvai dans Baker Street. 
      Comme j’approchais de la maison, je vis,  
    • 5:59:53 | éclairé par la lumière qui tombait de la fenêtre 
      en éventail placée au-dessus de la porte, un homme  
    • 6:00:00 | de haute taille, qui portait une toque écossaise 
      et qui attendait, son pardessus boutonné jusqu’au  
    • 6:00:06 | menton. La porte s’ouvrit comme j’arrivais et 
      nous entrâmes ensemble dans le bureau de mon ami.
    • 6:00:12 | – Monsieur Henry Baker, je présume ? dit Sherlock 
      Holmes, quittant son fauteuil et saluant son  
    • 6:00:18 | visiteur avec cet air aimable qu’il lui était 
      si facile de prendre. Asseyez-vous près du feu,  
    • 6:00:24 | monsieur Baker, je vous en prie ! La 
      soirée est froide et je remarque que  
    • 6:00:30 | votre circulation sanguine s’accommode 
      mieux de l’été que de l’hiver. Bonsoir,   Watson ! Vous arrivez juste. Ce chapeau 
      vous appartient, monsieur Baker ?
    • 6:00:40 | – Sans aucun doute, monsieur ! L’homme était solidement bâti, avec des épaules 
      rondes et un cou puissant. Il avait le visage  
    • 6:00:48 | large et intelligent. Sa barbe, taillée en pointe, 
      grisonnait. Une touche de rouge sur le nez et les  
    • 6:00:55 | pommettes ainsi qu’un léger tremblement des mains 
      semblaient justifier les hypothèses de Holmes  
    • 6:01:00 | quant à ses habitudes. Il avait gardé relevé 
      le col de son pardessus élimé et ses maigres  
    • 6:01:05 | poignets sortaient des manches. Il ne portait 
      pas de manchettes et rien ne prouvait qu’il eût  
    • 6:01:11 | une chemise. Il parlait d’une voix basse et 
      saccadée, choisissait ses mots avec soin et  
    • 6:01:17 | donnait l’impression d’un homme instruit, et même 
      cultivé, que le sort avait passablement maltraité.
    • 6:01:24 | – Ce chapeau et cette oie, dit Holmes, nous 
      les avons conservés pendant quelques jours,  
    • 6:01:31 | parce que nous pensions qu’une petite 
      annonce finirait par nous donner votre   adresse. Je me demande pourquoi vous n’avez pas 
      fait paraître quelques lignes dans les journaux.
    • 6:01:39 | Le visiteur rit d’un air embarrassé. – Je vois maintenant bien moins de shillings que 
      je n’en ai vu autrefois, expliqua-t-il. Comme  
    • 6:01:47 | j’étais convaincu que les voyous qui m’avaient 
      attaqué avaient emporté et le chapeau et l’oie,  
    • 6:01:52 | je me suis dit qu’il était inutile de gâcher 
      de l’argent dans l’espoir de les récupérer. – C’est bien naturel ! À propos de l’oie,  
    • 6:02:00 | je dois vous dire que nous nous sommes 
      vus dans l’obligation de la manger. – De la manger !
    • 6:02:05 | L’homme avait sursauté, 
      presque à quitter son fauteuil. – Oui, reprit Holmes. Si nous ne l’avions 
      fait, elle n’aurait été d’aucune utilité  
    • 6:02:16 | à personne. Mais je veux croire que l’oie 
      que vous voyez sur cette table remplacera   la vôtre avantageusement : elle est à peu 
      près du même poids… et elle est fraîche !
    • 6:02:27 | Baker poussa un soupir de satisfaction. – Évidemment ! – Bien entendu, poursuivit Holmes, 
      nous avons toujours les plumes,  
    • 6:02:36 | les pattes et le gésier, et si vous les voulez… L’homme éclata d’un rire sincère.
      – Je pourrais les conserver en souvenir  
    • 6:02:45 | de cette aventure, s’écria-t-il, mais, pour le 
      surplus, ces disjecta membra ne me serviraient  
    • 6:02:50 | de rien. Avec votre permission, je 
      préfère m’en tenir au substitut que   vous voulez bien me proposer, lequel me 
      semble fort sympathique.Sherlock Holmes  
    • 6:03:01 | me jeta un regard lourd de sens et eut 
      un imperceptible haussement des épaules.
    • 6:03:07 | – Dans ce cas, monsieur, dit-il, voici 
      votre chapeau et voici votre oie ! À  
    • 6:03:14 | propos de l’autre, celle que nous avons mangée,   serait-il indiscret de vous demander où 
      vous vous l’étiez procurée ? Je suis assez  
    • 6:03:22 | amateur de volaille et j’avoue avoir rarement 
      rencontré une oie aussi grassement à point.
    • 6:03:28 | – Il n’y a aucune indiscrétion, répondit Baker, 
      qui s’était levé et qui, son oie sous le bras,  
    • 6:03:36 | s’apprêtait à se retirer. Nous sommes quelques 
      camarades qui fréquentons l’Alpha Inn,  
    • 6:03:43 | un petit café qui est tout près du British 
      Museum, où nous travaillons. Cette année,  
    • 6:03:49 | le patron, un certain Windigate, un brave 
      homme, avait créé ce qu’il appelait un « club  
    • 6:03:55 | de Noël » : chacun de nous payait quelques pence 
      par semaine, et à Noël, se voyait offrir une oie  
    • 6:04:02 | par Windigate. J’ai versé ma cotisation avec 
      régularité, le cafetier a tenu parole… et vous  
    • 6:04:09 | connaissez la suite. Je vous suis, monsieur, 
      très reconnaissant de ce que vous avez fait,  
    • 6:04:14 | d’autant plus qu’une toque écossaise ne 
      convient ni à mon âge, ni à mon allure.
    • 6:04:20 | Ayant dit, notre visiteur s’inclina 
      cérémonieusement devant nous et se   retira avec une dignité fort comique.
    • 6:04:28 | – Terminé, en ce qui concerne Monsieur 
      Henry Baker ! dit Holmes, une fois la porte  
    • 6:04:35 | refermée. Il est incontestable que le bonhomme 
      n’est au courant de rien. Vous avez faim, Watson ?
    • 6:04:42 | – Pas tellement ! – Alors, nous transformerons notre dîner en souper   et nous suivrons la piste 
      tandis qu’elle est chaude.
    • 6:04:50 | – Tout à fait d’accord ! Nous passâmes nos pardessus et, la 
      gorge protégée par des foulards,  
    • 6:04:56 | nous nous mîmes en route. La nuit était 
      froide. Les étoiles brillaient dans un ciel  
    • 6:05:01 | sans nuages et une buée sortait de la bouche des 
      passants. Nos pas sonnant haut sur le trottoir,  
    • 6:05:08 | nous traversâmes le quartier des médecins, 
      suivant Wimpole Street, Harley Street,  
    • 6:05:14 | puis Wigmore Street, pour gagner Oxford 
      Street. Un quart d’heure plus tard,   nous étions dans Bloomsbury et pénétrions dans 
      l’Alpha Inn, un petit café faisant le coin d’une  
    • 6:05:25 | des rues qui descendent vers Holborn. Holmes 
      s’approcha du bar et, avisant un homme à figure  
    • 6:05:32 | rougeaude et à tablier blanc, qui ne pouvait être 
      que le patron, lui commanda deux verres de bière.
    • 6:05:38 | – Votre bière doit être excellente, ajouta-t-il, 
      si elle est aussi bonne que vos oies !
    • 6:05:45 | – Mes oies ? Le cafetier paraissait fort surpris. – Oui. Nous parlions d’elles, 
      il n’y a pas une demi-heure,  
    • 6:05:52 | avec Monsieur Henry Baker, qui était 
      membre de votre « club de Noël ». – Ah ! je comprends. Seulement, voilà, 
      monsieur, ce ne sont pas du tout mes oies !
    • 6:06:01 | – Vraiment ? Alors, d’où viennent-elles ? – J’en avais acheté deux douzaines 
      à un marchand de Covent Garden.
    • 6:06:08 | – Ah, oui ! J’en connais 
      quelques-uns. Qui était-ce ? – Un certain Breckinridge.
    • 6:06:14 | – Je ne le connais pas. À votre santé, 
      patron, et à la prospérité de la maison !
    • 6:06:19 | Peu après, nous nous retrouvions dans la rue. – Et maintenant, reprit Holmes, boutonnant son 
      pardessus, allons voir Monsieur Breckinridge  
    • 6:06:29 | ! N’oubliez pas, Watson, que si, à l’une des 
      extrémités de la chaîne, nous avons cette oie qui  
    • 6:06:35 | n’évoque que des festins familiaux, à l’autre bout 
      nous avons un homme qui récoltera certainement  
    • 6:06:41 | sept ans de travaux forcés, si nous ne démontrons 
      pas qu’il est innocent. Il se peut que notre  
    • 6:06:48 | enquête confirme sa culpabilité, mais, dans un 
      cas comme dans l’autre, nous tenons, par l’effet  
    • 6:06:53 | du hasard, une piste qui a échappé à la police. 
      Il faut la suivre. Donc, direction plein sud !
    • 6:07:03 | Nous traversâmes Holborn pour 
      nous engager, après avoir descendu   Endell Street, dans le dédale des allées du 
      marché de Covent Garden. Nous découvrîmes le nom  
    • 6:07:14 | de Breckinridge au fronton d’une vaste boutique. 
      Le patron, un homme au profil chevalin, avec des  
    • 6:07:21 | favoris fort coquettement troussés, aidait un de 
      ses commis à mettre les volets. Holmes s’approcha.
    • 6:07:29 | – Bonsoir ! dit-il. Il ne fait pas chaud. Le commerçant répondit d’un signe de 
      tête et posa sur mon ami un regard  
    • 6:07:37 | interrogateur. Holmes montra de la main 
      les tables de marbre vides de marchandises.
    • 6:07:42 | – Vous n’avez plus d’oies, à ce que je vois ! – Il y en aura cinq cents demain matin.
    • 6:07:48 | – Ça ne m’arrange pas ! – Il m’en reste une, là-bas. 
      Vous ne la voyez pas ?
    • 6:07:54 | – J’oubliais de vous dire que je viens 
      vers vous avec une recommandation. – Ah ! De qui ?
    • 6:08:00 | – Du patron de l’Alpha. – Ah, oui ?… Je lui en ai vendu deux douzaines.
    • 6:08:06 | – Et des belles ! D’où venaient-elles ? À ma grande surprise, la question provoqua chez le 
      marchand une véritable explosion de colère. Il se  
    • 6:08:15 | campa devant Holmes, les poings sur les hanches 
      et la tête levée dans une attitude de défi.
    • 6:08:21 | – Ah ! ça, dit-il, où voulez-vous en venir 
      ? Dites-le franchement et tout de suite !
       
    • 6:08:30 | – C’est tout simple ! répondit Holmes. J’aimerais 
      savoir qui vous a vendu les oies que vous avez  
    • 6:08:35 | procurées au patron de l’Alpha.– Eh bien, 
      je ne vous le dirai pas. Ça vous gêne ?
    • 6:08:41 | – Pas le moins du monde, car la chose n’a 
      pas grande importance. Ce qui m’étonne,   c’est que vous montiez sur vos 
      grands chevaux pour si peu !
    • 6:08:49 | – Que je monte sur mes grands chevaux ! Je 
      voudrais bien voir ce que vous feriez, si on vous  
    • 6:08:54 | embêtait comme on m’embête avec cette histoire-là 
      ! Lorsque j’achète de la belle marchandise et que  
    • 6:09:00 | je la paie avec mon bel argent, je pourrais croire 
      que c’est terminé ! Eh bien, pas du tout ! C’est  
    • 6:09:07 | des questions à n’en plus finir ! « Ces oies, 
      qu’est-ce qu’elles sont devenues ? » – « À  
    • 6:09:16 | qui les avez-vous vendues ? » – « Combien en 
      demanderiez-vous ? » – etc. ! Parole ! Quand  
    • 6:09:23 | on voit le potin fait autour de ces bestioles, on 
      croirait qu’il n’y a pas d’autres oies au monde !
    • 6:09:30 | – Je n’ai rien à voir avec les gens qui ont pu 
      vous poser ces questions, répondit Holmes sur   un ton de parfaite insouciance. Puisque vous ne 
      voulez pas nous renseigner, nous annulerons le  
    • 6:09:40 | pari et on n’en parlera plus ! Malgré ça, je sais 
      ce que je dis et je suis toujours prêt à parier ce  
    • 6:09:46 | qu’on voudra que l’oie que j’ai mangée ne peut pas 
      avoir été engraissée ailleurs qu’à la campagne !
    • 6:09:52 | – Dans ce cas-là, répliqua le marchand, 
      vous avez perdu ! Elle était de Londres.
    • 6:09:59 | – Impossible ! – Je vous dis que si. – Je ne vous crois pas.
    • 6:10:05 | – Est-ce que vous vous figurez, par hasard, 
      que vous connaissez la volaille mieux que moi,   qui la manipule depuis le temps où je 
      portais des culottes courtes ? Je vous  
    • 6:10:14 | répète que toutes les oies que j’ai livrées 
      à l’Alpha avaient été engraissées à Londres. – Vous ne me ferez jamais croire ça !
    • 6:10:21 | – Voulez-vous parier ? – C’est comme si je vous prenais 
      de l’argent dans la poche,   étant donné que je suis sûr d’avoir raison, 
      mais je veux bien vous parier un souverain,  
    • 6:10:31 | histoire de vous apprendre à être moins têtu ! Le marchand ricana et interpella son commis :
    • 6:10:37 | – Bill, apporte-moi mes livres ! Une demi-minute plus tard, Monsieur 
      Breckinridge allait se placer dans la  
    • 6:10:46 | lumière de la lampe pendue au plafond de la 
      boutique. Il tenait ses livres à la main : un  
    • 6:10:51 | petit carnet, mince et graisseux, 
      et un grand registre au dos fatigué. – Et maintenant, dit-il, à nous deux, 
      Monsieur la Certitude ! Je crois bien  
    • 6:11:01 | qu’il me reste encore une oie de plus 
      que je ne pensais. Vous voyez ce carnet ? – Oui.
    • 6:11:06 | – C’est là-dessus que je note le nom 
      de mes fournisseurs. Sur cette page,  
    • 6:11:11 | vous avez les noms de tous ceux qui habitent 
      hors de Londres, avec, à la suite de chacun,   un chiffre qui renvoie à la page du registre 
      où se trouve leur compte. Sur cette autre page,  
    • 6:11:21 | voici, à l’encre rouge, la liste 
      complète de mes fournisseurs de   Londres. Voulez-vous lire vous-même 
      le nom porté sur la troisième ligne ?
    • 6:11:29 | Holmes obéit. – Madame Oakshott, cent dix-sept 
      Brixton Road, deux cent quarante-neuf.
    • 6:11:35 | – Bon ! Voulez-vous prendre 
      le registre et l’ouvrir à la   page deux cent quarante-neuf ?… Voulez-vous lire ?
    • 6:11:43 | – Madame Oakshott, volailles, 
      cent dix-sept Brixton Road. – Donnez-moi l’avant-dernière ligne du compte !
    • 6:11:51 | – Vingt-deux décembre. Vingt-quatre 
      oies à sept shillings six pence. – Parfait ! La suivante ?
    • 6:11:58 | – Vendues à Monsieur Windigate, de 
      l’Alpha, à douze shillings pièce.
    • 6:12:03 | – Et alors ? Qu’est-ce que vous dites de ça ? Sherlock Holmes avait l’air consterné, il tira un 
      souverain de son gousset, le jeta sur une table,  
    • 6:12:13 | avec la mine de quelqu’un qui est trop 
      écœuré pour ajouter quoi que ce soit,   et se retira sans un mot. Nous fîmes 
      quelques pas, puis, sous un réverbère,  
    • 6:12:24 | il s’arrêta, riant de ce rire silencieux 
      que je n’ai jamais connu qu’à lui.
    • 6:12:29 | – Quand vous rencontrez un type qui porte de 
      tels favoris et qui a un journal de courses dans  
    • 6:12:35 | la poche, me dit-il, il y a toujours moyen 
      de faire un pari avec lui ! J’aurais offert  
    • 6:12:41 | cent livres à ce bonhomme, il ne m’aurait pas 
      donné des renseignements aussi complets que  
    • 6:12:47 | ceux qu’il m’a fournis spontanément, uniquement 
      parce qu’il croyait me prendre de l’argent à la   faveur d’un pari. J’ai l’impression, 
      Watson, que notre enquête touche à sa  
    • 6:12:56 | fin. Toute la question est de savoir si nous 
      rendons visite à Madame Oakshott ce soir ou  
    • 6:13:02 | si nous attendons demain matin. D’après 
      ce que nous a dit ce bourru personnage,   il est évident que nous ne sommes pas les seuls 
      à nous intéresser à cette affaire et je devrais…
    • 6:13:13 | Il s’interrompit, des éclats de voix frappant 
      nos oreilles qui paraissaient provenir de la  
    • 6:13:19 | boutique même que nous venions de quitter. 
      Nous nous retournâmes. Un petit homme,  
    • 6:13:26 | dont le visage faisait songer à un 
      rat, affrontait Breckinridge qui,  
    • 6:13:31 | debout dans l’encadrement de sa porte, 
      secouait son poing sous le nez de son visiteur,  
    • 6:13:37 | tout en l’envoyant au diable.
      – J’en ai assez de vous et de vos  
    • 6:13:43 | oies ! hurlait-il. Si vous continuez 
      à m’embêter avec vos boniments,   je lâcherai mon chien à vos trousses ! Amenez-moi 
      Madame Oakshott et je lui répondrai ! Mais, vous,  
    • 6:13:54 | en quoi tout cela vous regarde-t-il ? Est-ce que 
      je vous ai acheté des oies ?– Non ! Seulement,  
    • 6:14:01 | il y en avait tout de même une qui était à moi !
      – Réclamez-la à Madame Oakshott !
    • 6:14:07 | – C’est elle qui m’a dit de venir vous trouver ! – Allez trouver le roi de Prusse, si ça 
      vous amuse, mais, ici, vous vous trompez  
    • 6:14:15 | de porte ! J’en ai par-dessus la tête, de 
      cette histoire-là ! Fichez-moi le camp !
    • 6:14:21 | Il avança d’un pas, menaçant. Le 
      petit homme disparut dans l’obscurité.
    • 6:14:26 | – Voilà qui nous épargne sans doute 
      une visite à Brixton Road ! dit Holmes,  
    • 6:14:32 | revenant sur ses pas. Il y a peut-être 
      quelque chose à tirer de ce petit bonhomme !
    • 6:14:38 | Nous le rattrapâmes sans trop de difficulté. Il 
      fit un véritable bond quand Holmes lui frappa  
    • 6:14:44 | sur l’épaule. Tournant vers mon ami un visage 
      d’où toute couleur avait brusquement disparu,  
    • 6:14:50 | il demanda, d’une voix blanche, qui il était et 
      ce qu’il voulait. Holmes s’expliqua avec douceur.
    • 6:14:57 | – Je m’en excuse, dit-il, mais je n’ai 
      pu faire autrement que d’entendre,   sans le vouloir, la petite 
      discussion que vous venez  
    • 6:15:05 | d’avoir avec le marchand d’oies et je 
      crois que je pourrais vous être utile. – Vous ? Mais qui êtes-vous ? Et qu’est-ce 
      que vous savez de cette histoire-là ?
    • 6:15:16 | – Je m’appelle Sherlock Holmes et c’est mon 
      métier de savoir ce que les autres ne savent pas.
    • 6:15:21 | – Mais, cette affaire-là, vous en ignorez tout ! – Permettez ! Je la connais à fond, au contraire. 
      Vous essayez de savoir ce que sont devenues des  
    • 6:15:32 | oies qui furent vendues par Madame Oakshott, 
      de Brixton Road, à un commerçant du nom de  
    • 6:15:37 | Breckinridge, lequel les a revendues à Monsieur 
      Windigate, de l’Alpha Inn, qui les a lui-même  
    • 6:15:43 | réparties entre ses clients, parmi lesquels 
      se trouve un certain Monsieur Henry Baker.
    • 6:15:48 | – Monsieur, s’écria le petit homme,   vous êtes évidemment la personne que 
      je souhaitais le plus rencontrer !
    • 6:15:56 | Il tremblait. Il ajouta : – Il m’est impossible de vous dire quelle 
      importance cette affaire représente pour moi !
    • 6:16:04 | Sherlock Holmes héla un fiacre qui passait. – Dans ce cas, dit-il, nous poursuivrons 
      mieux cet entretien dans une pièce bien  
    • 6:16:12 | close que dans les courants d’air de ce 
      marché. Cependant, avant d’aller plus loin,   puis-je vous demander à qui j’ai 
      le plaisir d’être agréable ?
    • 6:16:20 | L’homme hésita un instant. Guettant 
      Holmes, du coin de l’œil, il répondit :
    • 6:16:26 | – Je m’appelle John Robinson. – Non, dit Holmes de son ton le plus aimable. 
      C’est votre nom véritable que je vous demande.  
    • 6:16:34 | Il est toujours gênant de traiter avec quelqu’un 
      qui se présente à vous sous un pseudonyme. L’autre rougit.
    • 6:16:39 | – Alors, je m’appelle James Ryder. – C’est ce que je pensais. Vous êtes le chef du  
    • 6:16:46 | personnel au Cosmopolitan Hotel. 
      C’est bien ça ? Montez en voiture,   je vous prie ! Je serai bientôt en mesure de 
      vous dire tout ce que vous désirez savoir.
    • 6:16:56 | Le petit homme nous regardait, hésitant, 
      visiblement partagé entre la crainte et   l’espérance, comme quelqu’un qui ne sait 
      pas très bien s’il est près du triomphe  
    • 6:17:05 | ou au bord de la catastrophe. Il se décida enfin 
      à monter dans le fiacre. Une demi-heure plus tard,  
    • 6:17:13 | nous nous retrouvions à Baker Street, dans 
      le bureau de Sherlock Holmes. Pas un mot  
    • 6:17:18 | n’avait été prononcé durant le trajet. Mais 
      la respiration pénible de notre compagnon et  
    • 6:17:24 | l’agitation de ses mains, dont les doigts étaient 
      en perpétuel mouvement, trahissaient sa nervosité.
    • 6:17:31 | – Nous voici chez nous ! dit Holmes avec bonne 
      humeur en pénétrant dans la pièce. On a plaisir  
    • 6:17:39 | à voir du feu par un temps pareil ! Vous avez 
      l’air gelé, monsieur Ryder ? Prenez ce fauteuil,  
    • 6:17:44 | voulez-vous ? Je vais enfiler mes pantoufles et 
      nous nous occuperons de cette affaire qui vous   intéresse. Voilà ! Maintenant, je suis à vous. 
      Vous voulez savoir ce que sont devenues ces oies ?
    • 6:17:56 | – Oui, monsieur. – Ou plutôt, j’imagine, cette oie ! Je ne 
      crois pas me tromper si je dis que l’oie  
    • 6:18:02 | en question était toute blanche, avec une barre 
      transversale noire à la queue. C’est bien ça ?
    • 6:18:07 | – Oui, monsieur. Vous savez où elle est ? Ryder était si ému que sa voix s’étranglait.
    • 6:18:13 | – Je l’ai eue ici. – Ici ? – Oui. C’était une oie remarquable… et je  
    • 6:18:19 | ne m’étonne pas de l’intérêt que 
      vous lui portez. Après sa mort,   elle a pondu un œuf… le plus beau petit œuf bleu 
      qu’on ait jamais vu. Il est ici, dans mon musée…
    • 6:18:31 | Notre visiteur s’était levé en chancelant. 
      Accroché d’une main au manteau de la cheminée,  
    • 6:18:36 | il regardait Holmes qui ouvrait son coffre-fort 
      pour en extraire l’escarboucle bleue. Mon ami,  
    • 6:18:42 | la tenant entre le pouce et l’index, la fit 
      voir à Ryder. La pierre étincelait. Ryder,  
    • 6:18:49 | le visage contracté, n’osait ni réclamer l’objet   ni dire qu’il ne l’avait jamais vu.
      – La partie est jouée, Ryder ! dit Holmes  
    • 6:18:58 | d’un ton calme. Cramponnez-vous, mon garçon, 
      sinon vous allez tomber dans le foyer ! Watson,  
    • 6:19:04 | aidez-le donc à se rasseoir ! Il n’a pas 
      assez de cran pour commettre des crapuleries   et s’en tirer sans dommage. Donnez-lui une 
      gorgée de cognac… Il reprend figure humaine,  
    • 6:19:15 | mais c’est une chiffe tout de même !
      Ryder, qui avait failli s’écrouler sur   le plancher, s’était un peu ressaisi. L’alcool 
      lui avait mis un peu de couleur aux joues. Il  
    • 6:19:25 | levait vers son accusateur un regard craintif.
      – J’ai en main à peu près tous les maillons de  
    • 6:19:32 | la chaîne, reprit Holmes, et toutes les preuves 
      dont je pourrais avoir besoin. Vous n’avez donc  
    • 6:19:37 | pas grand-chose à me raconter. Cependant, pour 
      qu’il n’y ait pas de « trous » dans mon histoire,  
    • 6:19:43 | ce peu que vous pourriez me dire, j’aimerais 
      l’entendre. Naturellement, cette escarboucle  
    • 6:19:50 | bleue, on vous avait parlé d’elle ?
      Ryder balbutia une réponse.
    • 6:19:55 | – Oui… Catherine Cusack… – Compris ! La femme de chambre de la comtesse. 
      L’idée qu’il vous était possible d’acquérir d’un  
    • 6:20:03 | seul coup une véritable fortune a été pour vous 
      une tentation trop forte, comme elle l’a déjà été  
    • 6:20:08 | pour bien d’autres. Seulement, vous n’avez pas été 
      très scrupuleux sur le choix des moyens et j’ai  
    • 6:20:15 | l’impression, Ryder, qu’il y a en vous l’étoffe 
      d’une jolie crapule ! Vous saviez que ce Horner,  
    • 6:20:22 | le plombier, avait été impliqué autrefois 
      dans une vilaine affaire et que les soupçons   s’arrêteraient volontiers sur lui. Vous 
      n’avez pas hésité. Avec Catherine Cusack,  
    • 6:20:32 | votre complice, vous vous êtes arrangé pour 
      qu’il y eût une petite réparation à faire dans   l’appartement de la comtesse et vous avez veillé 
      personnellement à ce qu’elle fût confiée à Horner,  
    • 6:20:43 | et non à un autre. Après son départ, 
      vous avez forcé le coffret à bijoux,  
    • 6:20:49 | donné l’alarme et fait arrêter le pauvre 
      type qui ne se doutait de rien. Après quoi…
    • 6:20:55 | Ryder, brusquement, se jeta 
      à genoux. Les mains jointes,   geignant et pleurnichant, il 
      suppliait mon ami de l’épargner.
    • 6:21:03 | – Pour l’amour de Dieu, ayez pitié de moi ! 
      J’ai un vieux père et une vieille maman ! Ils ne  
    • 6:21:10 | survivront pas à ça ! C’est la première fois que 
      je suis malhonnête et je ne recommencerai jamais  
    • 6:21:16 | ! Je vous le jure sur la Bible ! Ne me traînez 
      pas devant les tribunaux, je vous en conjure !
    • 6:21:22 | Holmes restait très calme. – Regagnez votre fauteuil ! ordonna-t-il 
      d’un ton sec. C’est très joli de demander  
    • 6:21:32 | aux gens d’avoir pitié, mais il semble 
      qu’il vous a été assez égal d’envoyer ce   pauvre Horner devant les juges pour 
      un méfait dont il ignorait tout !
    • 6:21:41 | – Je m’en irai, monsieur Holmes, je 
      quitterai le pays ! À ce moment-là,   ce n’est plus lui qu’on accusera !
    • 6:21:48 | – Hum ! Nous verrons ça. En attendant, 
      parlez-nous un peu du second acte ! Cette pierre,  
    • 6:21:55 | comment est-elle entrée dans l’oie ? Et, 
      cette oie, comment est-elle arrivée sur le   marché ? Dites-nous la vérité, c’est 
      la seule chance de vous en sortir !
    • 6:22:04 | Ryder passa sa langue sur ses lèvres sèches. – Monsieur Holmes, dit-il enfin, je vais vous 
      raconter les choses exactement comme elles se  
    • 6:22:12 | sont passées. Quand Horner a été arrêté, je me 
      suis dit que ce que j’avais de mieux à faire,  
    • 6:22:19 | c’était de me débarrasser de la pierre sans plus 
      attendre, étant donné qu’il n’était pas prouvé  
    • 6:22:24 | du tout que la police n’aurait pas l’idée de me 
      fouiller et de perquisitionner dans ma chambre.  
    • 6:22:30 | Il n’y avait pas de cachette sûre dans l’hôtel. Je 
      suis donc sorti, comme si j’avais à faire dehors,  
    • 6:22:37 | et je me suis rendu chez ma sœur. Elle est mariée 
      à un certain Oakshott, avec qui elle exploite,  
    • 6:22:44 | dans Brixton Road, un commerce de volaille. 
      Durant tout le trajet, j’ai eu l’impression  
    • 6:22:51 | que chaque passant que je rencontrais était 
      un agent de police ou un détective et,  
    • 6:22:56 | bien qu’il fît très froid, j’étais en nage quand 
      j’arrivai chez ma sœur. Elle me trouva si pâle  
    • 6:23:02 | qu’elle me demanda si je n’étais pas souffrant. Je 
      lui répondis que j’étais seulement bouleversé par  
    • 6:23:08 | un vol de bijoux qui avait été commis à l’hôtel 
      et je passai dans la cour de derrière pour y fumer  
    • 6:23:14 | une pipe et réfléchir à la situation.
      « Je me souvins d’un de mes vieux amis,  
    • 6:23:20 | qui s’appelait Maudsley et qui avait mal tourné. 
      Il venait de sortir de Pentonville, après un long  
    • 6:23:26 | séjour en prison. Un jour, nous avions eu ensemble 
      une longue conversation sur les procédés utilisés  
    • 6:23:32 | par les voleurs pour se débarrasser de leur 
      butin. J’en savais assez long sur son compte   pour être sûr qu’il ne me trahirait pas. Je 
      venais de décider d’aller le voir à Kilburn,  
    • 6:23:42 | où il habite, et de me confier à lui, certain 
      qu’il m’indiquerait le meilleur moyen de tirer  
    • 6:23:48 | de l’argent de la pierre que j’avais dans la 
      poche, quand je songeai à cette peur qui me  
    • 6:23:53 | tenaillait depuis que j’étais sorti de l’hôtel. 
      Le premier flic venu pouvait m’interpeller,  
    • 6:23:59 | me fouiller… et trouver l’escarboucle dans mon 
      gousset ! Je pensais à tout ça, adossé au mur,  
    • 6:24:06 | tout en regardant les oies qui se dandinaient 
      dans la cour. Et, soudain, une idée me traversa  
    • 6:24:13 | l’esprit, une idée dont j’étais sûr qu’elle me 
      permettrait de tenir en échec tous les détectives  
    • 6:24:19 | du monde, et le plus fort d’entre eux !
      « Ma sœur m’avait dit, quelques semaines plus tôt,  
    • 6:24:27 | que je pourrais choisir dans ses oies celle 
      dont j’aimerais qu’elle me fît cadeau à Noël.  
    • 6:24:33 | Elle a toujours été de parole et il me suffisait 
      donc de choisir mon oie tout de suite et de lui  
    • 6:24:38 | faire avaler ma pierre. Après ça, je pourrais m’en 
      aller tranquillement à Kilburn, ma bête sous le  
    • 6:24:44 | bras. Il y avait dans la cour une petite remise, 
      derrière laquelle je fis passer une des oies,  
    • 6:24:52 | une volaille bien grasse, toute blanche, avec 
      la queue barrée de noir. Je l’attrapai et,  
    • 6:24:58 | l’obligeant à ouvrir le bec, je lui fis entrer 
      la pierre dans le gésier. L’opération ne fut pas  
    • 6:25:04 | facile et cette maudite oie se débattit tellement 
      qu’elle finit par m’échapper, s’envolant avec de  
    • 6:25:10 | grands cris, qui attirèrent ma sœur, laquelle 
      me demanda ce qui se passait. « – Tu m’as dit,  
    • 6:25:19 | lui répondis-je, que tu me donnerais une oie 
      pour Noël. J’étais en train de chercher la plus  
    • 6:25:26 | grasse ! « Elle haussa les épaules. « – Ton oie 
      est choisie depuis longtemps ! C’est la grosse,  
    • 6:25:32 | toute blanche, que tu vois là-bas. Il y en a 
      vingt-six en tout. Une pour toi, une pour nous,  
    • 6:25:38 | et vingt-quatre pour la vente ! « – Tu es 
      très gentille, Maggie, répliquai-je, mais,  
    • 6:25:45 | si ça ne te fait rien, j’aimerais mieux avoir 
      celle que je tenais il y a un instant. « Elle  
    • 6:25:51 | protesta. « – L’autre pèse au moins trois livres 
      de plus et nous l’avons engraissée spécialement  
    • 6:25:57 | pour toi ! « Naturellement, je m’entêtai. « – Ça 
      ne fait rien ! Je préfère l’autre et, si tu n’y  
    • 6:26:03 | vois pas d’inconvénient, je vais l’emporter 
      tout de suite. « Ma sœur ne savait plus que  
    • 6:26:09 | répliquer. « – Très bien ! dit-elle. Laquelle 
      est-ce ? « Je la lui montrai. « – La blanche,  
    • 6:26:16 | avec un trait noir sur la queue ! « – Parfait ! Tu 
      n’as qu’à la tuer et à l’emporter ! « C’est ce que  
    • 6:26:23 | je fis, monsieur Holmes. Mon oie sous le bras, je 
      m’en allai à Kilburn. Je racontai mon histoire au  
    • 6:26:29 | copain en question, qui était de ceux qu’elle ne 
      pouvait indigner, et elle le fit bien rire. Après  
    • 6:26:35 | quoi, nous prîmes un couteau et nous ouvrîmes la 
      bestiole. La pierre n’était pas à l’intérieur ! Je  
    • 6:26:41 | crus que j’allais m’évanouir. Il était évident que 
      je m’étais trompé… et l’erreur avait quelque chose  
    • 6:26:47 | de tragique. Je retournai chez ma sœur en courant 
      : il n’y avait plus une oie chez elle ! « – Où  
    • 6:26:53 | sont-elles ? m’écriai-je. « – Vendues ! me 
      répondit-elle. « – À qui ? « – À Breckinridge,  
    • 6:27:00 | de Covent Garden. « – Mais il y en avait donc 
      deux qui avaient une barre noire sur la queue ?  
    • 6:27:06 | demandai-je. « – Oui. Nous n’avons jamais pu les 
      distinguer l’une de l’autre. « À ce moment-là,  
    • 6:27:13 | je compris tout ! Mais il était trop tard. Je 
      courus chez ce Breckinridge. Toutes ses oies  
    • 6:27:22 | étaient déjà vendues et impossible de savoir à qui 
      ! Vous avez pu voir vous-même comment il répond  
    • 6:27:29 | aux questions qu’on lui pose ! J’ai insisté, je 
      n’ai rien pu obtenir de lui. Ma sœur, elle, a cru  
    • 6:27:35 | que je devenais fou… et je me demande parfois si 
      elle n’avait pas raison. Je suis un voleur et je  
    • 6:27:41 | me suis déshonoré pour rien ! Mon Dieu ! mon Dieu 
      ! » La tête dans ses mains, l’homme pleurait. Il  
    • 6:27:50 | y eut un long silence, troublé seulement par 
      ses sanglots et par le martèlement rythmé des  
    • 6:27:55 | doigts de Holmes, pianotant sur le bord de 
      la table. Au bout d’un instant, mon ami se  
    • 6:28:01 | leva et alla ouvrir la porte. – Allez-vous-en 
      ! dit-il. Ryder sursauta. – Oh ! Monsieur,  
    • 6:28:09 | merci ! Dieu vous bénisse ! – On ne vous demande 
      rien. Filez ! Ryder ne se le fit pas dire deux  
    • 6:28:15 | fois. Il se précipita vers la sortie, dégringola 
      l’escalier quatre à quatre et j’entendis la porte  
    • 6:28:21 | de la rue claquer derrière lui. Holmes se rassit 
      dans son fauteuil et, tout en bourrant une pipe  
    • 6:28:27 | en terre, tira en quelques mots la conclusion 
      de l’aventure. – Après tout, Watson, me dit-il,  
    • 6:28:34 | je ne suis pas chargé par la police de suppléer à 
      ses déficiences. Si Horner risquait quelque chose,  
    • 6:28:40 | le problème se présenterait différemment, mais, 
      étant donné que Ryder n’osera jamais se présenter  
    • 6:28:45 | à la barre, l’affaire tournera court, c’est 
      évident. Sans doute, on peut estimer que je ne  
    • 6:28:52 | fais pas mon devoir. Seulement, j’ai peut-être 
      sauvé une âme. Ce type ne se risquera plus à  
    • 6:28:59 | être malhonnête, alors que, si nous l’envoyons en 
      prison, il deviendra un gibier de potence. Enfin,  
    • 6:29:07 | nous sommes en cette époque de l’année où il 
      convient de pardonner. Le hasard nous a saisis  
    • 6:29:12 | d’un petit problème à la fois curieux et amusant, 
      nous l’avons résolu et la solution suffit à nous  
    • 6:29:18 | payer de nos peines. Si vous voulez bien, docteur, 
      appuyer sur la sonnette, nous commencerons avant  
    • 6:29:24 | qu’il ne soit longtemps une autre enquête, où 
      un coq de bruyère jouera cette fois un rôle de  
    • 6:29:29 | première importance…
      La bande tachetée.
    • 6:29:36 | En jetant un regard sur mes notes des soixante-dix 
      et quelques affaires dans lesquelles j’ai, pendant  
    • 6:29:42 | les huit dernières années, étudié les méthodes de 
      mon ami Sherlock Holmes, j’en trouve beaucoup qui  
    • 6:29:48 | sont tragiques, quelques-unes comiques et un grand 
      nombre tout simplement étranges, mais il n’y en a  
    • 6:29:54 | aucune qui soit banale ; car travaillant, comme 
      il le faisait, plutôt par amour de son art, que  
    • 6:30:00 | par esprit de lucre, il refusait de s’associer à 
      toute recherche qui ne présentait pas une certaine  
    • 6:30:06 | tendance l’extraordinaire et même au fantastique. 
      Parmi toutes ces affaires si diverses, toutefois,  
    • 6:30:13 | je ne me souviens pas qu’aucune ait présenté des 
      traits plus singuliers que celle à laquelle on  
    • 6:30:19 | a associé la famille bien connue des Roylott de 
      Stoke Moran, dans le Sussex. Les événements dont  
    • 6:30:27 | il s’agit se sont déroulés dans les premiers 
      temps de mon association avec Holmes lorsque,  
    • 6:30:32 | célibataires, nous occupions ensemble notre 
      appartement de Baker Street. J’aurais pu,  
    • 6:30:38 | sans doute, en faire déjà le récit, 
      mais je m’étais alors engagé au secret,  
    • 6:30:43 | et je n’ai été délié de ma promesse que le mois 
      dernier par la mort prématurée de la dame à qui  
    • 6:30:48 | je l’avais faite. Peut-être même vaut-il mieux 
      que ces faits soient révélés maintenant ; j’ai en  
    • 6:30:55 | effet quelques raisons de croire que toutes sortes 
      de bruit ont couru un peu partout concernant la  
    • 6:31:00 | mort du docteur Grimesby Roylott, tendant à rendre 
      cette affaire encore plus terrible que la vérité.
    • 6:31:08 | Ce fut au début d’avril mille 
      huit cent quatre-vingt-trois que   je m’éveillai un matin pour trouver 
      Sherlock Holmes, déjà tout habillé,  
    • 6:31:16 | debout près de mon lit. D’ordinaire il se 
      levait tard et, comme la pendule sur ma  
    • 6:31:22 | cheminée me montrait qu’il n’était que sept heures 
      et quart, je posai sur lui un regard incertain,  
    • 6:31:29 | un peu surpris et peut-être un peu fâché, car 
      j’étais moi-même très régulier dans mes habitudes.
    • 6:31:35 | – Tout à fait désolé de vous réveiller, Watson,   dit-il, mais c’est le lot de tous, ce 
      matin. Madame Hudson a été réveillée,  
    • 6:31:44 | j’en ai subi le contrecoup, elle m’a 
      réveillé et maintenant à votre tour.
    • 6:31:50 | – Qu’est-ce que c’est donc ? Un incendie ? – Non. Une cliente. Il paraît qu’une jeune dame 
      vient d’arriver dans un état de grande agitation  
    • 6:32:01 | et elle insiste pour me voir. Elle attend en ce 
      moment dans le studio. Or quand de jeunes dames  
    • 6:32:09 | errent par la capitale à cette heure matinale 
      et font sortir de leur lit les gens endormis,  
    • 6:32:14 | je présume qu’elles ont quelque chose de 
      très pressant à leur communiquer. Si cela  
    • 6:32:20 | se trouvait être une affaire intéressante, 
      vous aimeriez, j’en suis sûr, la prendre à   son début. Que ce soit ou non le cas, j’ai pensé 
      vous appeler et vous en fournir la possibilité.
    • 6:32:30 | – Mon cher ami, pour rien au 
      monde je ne voudrais rater cela. Je n’avais pas de plaisir plus vif que de suivre 
      Holmes dans ses recherches professionnelles et  
    • 6:32:40 | d’admirer ces déductions rapides, promptes 
      comme des intuitions et pourtant toujours   fondées sur la logique, grâce auxquelles 
      il débrouillait les problèmes qu’on lui  
    • 6:32:49 | soumettait. J’endossai rapidement mes 
      vêtements et, quelques minutes après,  
    • 6:32:54 | j’étais prêt à l’accompagner dans 
      le studio. Une dame vêtue de noir,   portant une épaisse voilette, était assise près 
      de la fenêtre. Elle se leva à notre entrée.
    • 6:33:04 | – Bonjour, madame, dit Holmes d’un 
      ton allègre. Mon nom est Sherlock  
    • 6:33:10 | Holmes. Monsieur est mon ami intime et mon 
      associé, le docteur Watson ; devant lui,  
    • 6:33:16 | vous pouvez parler aussi librement que devant 
      moi-même. Ah ! je suis content de voir que  
    • 6:33:21 | Madame Hudson a eu le bon sens d’allumer le feu. 
      Je vous en prie, approchez-vous-en ; je vais  
    • 6:33:27 | demander pour vous une tasse de café bien 
      chaud car je remarque que vous grelottez. – Ce n’est pas le froid qui me fait 
      grelotter, monsieur Holmes, c’est la terreur.
    • 6:33:37 | Ce disant, elle leva sa voilette et nous pûmes 
      voir qu’elle était, en effet, dans un pitoyable  
    • 6:33:43 | état d’agitation ; son visage était tiré et gris, 
      avec des yeux effrayés, toujours en mouvement,  
    • 6:33:50 | comme ceux d’un animal traqué. Ses traits et sa 
      figure étaient ceux d’une femme de trente ans,  
    • 6:33:56 | mais ses cheveux étaient prématurément striés de 
      gris et son expression était lasse et hagarde.  
    • 6:34:02 | Sherlock Holmes la dévisagea d’un de ses 
      regards rapides auxquels rien n’échappait.
    • 6:34:08 | – Il ne faut pas avoir peur, dit-il 
      d’une voix douce, en se penchant en  
    • 6:34:13 | avant et en lui tapotant l’avant-bras… 
      Nous arrangerons bientôt tout cela,  
    • 6:34:18 | je n’en doute pas ; vous êtes venue par 
      le train, ce matin, à ce que je vois.
    • 6:34:23 | – Vous me connaissez donc ? – Non, mais je remarque qu’il vous reste la 
      moitié d’un billet d’aller-retour dans la  
    • 6:34:31 | paume de votre gant gauche. Vous avez dû partir 
      de bonne heure et avant d’arriver à la gare,  
    • 6:34:37 | il vous a fallu faire une assez 
      longue course en charrette anglaise. La dame tressaillit vivement et ouvrit de 
      grands yeux en regardant mon compagnon.
       
    • 6:34:46 | – Il n’y a là aucun mystère, madame, dit 
      celui-ci avec un sourire. Le bras gauche de  
    • 6:34:54 | votre jaquette est éclaboussé de taches de boue 
      en sept endroits au moins. Les marques en sont  
    • 6:35:00 | toutes fraîches. Il n’y a pas d’autre véhicule, 
      pour lancer ainsi de la boue, et cela uniquement  
    • 6:35:07 | à la personne qui est assise à la gauche du 
      conducteur.– Quelles que soient vos raisons,  
    • 6:35:14 | c’est tout à fait exact. Je suis partie de 
      chez moi avant six heures, je suis arrivée à  
    • 6:35:20 | Leatherhead à six heures vingt, et je suis venue à 
      la gare de Waterloo par le premier train… Monsieur  
    • 6:35:27 | je ne peux pas endurer cette tension d’esprit plus 
      longtemps, je deviendrai folle si ça continue.  
    • 6:35:33 | Je n’ai personne vers qui me tourner – 
      personne, sauf un ami, qui m’aime, et lui,  
    • 6:35:39 | le pauvre, ne peut guère me venir en aide. 
      J’ai entendu parler de vous, monsieur Holmes,  
    • 6:35:45 | par Madame Farmtoch, que vous avez secourue au 
      temps où elle en avait tant besoin. C’est d’elle  
    • 6:35:52 | que je tiens votre adresse. Oh ! monsieur, ne 
      croyez-vous pas que vous pourriez m’aider aussi,  
    • 6:35:58 | ou, du moins, jeter un rayon de lumière dans les 
      ténèbres épaisses qui m’entourent ? Je ne saurais,  
    • 6:36:05 | à présent, vous récompenser de vos services, mais 
      dans un mois ou deux je serai mariée avec la libre  
    • 6:36:11 | disposition de mes propres revenus et alors, 
      du moins, vous ne me trouverez pas ingrate.
    • 6:36:16 | Holmes se dirigea vers son 
      bureau et, l’ayant ouvert,   en tira un petit répertoire de 
      ses enquêtes qu’il consulta.
    • 6:36:24 | – Farmtoch, dit-il. Ah ! oui, je me rappelle 
      le cas. Il s’agissait d’un diadème en opale.  
    • 6:36:32 | Je crois que c’était avant que vous ne fussiez 
      là, Watson. Je ne puis que vous dire, madame,  
    • 6:36:39 | que je serai heureux de consacrer à votre 
      cas les mêmes soins qu’à celui de votre   amie. Pour ce qui est de la rétribution, 
      ma profession est sa propre récompense,  
    • 6:36:50 | mais vous aurez tout loisir de payer 
      les dépenses que je pourrais engager,   quand cela vous conviendra le mieux. Et 
      maintenant je vous prierai de vouloir bien  
    • 6:36:59 | nous exposer tout ce qui pourra nous aider 
      à nous former une opinion sur votre affaire. – Hélas ! reprit-elle, l’horreur de ma situation 
      vient précisément de ce que mes craintes sont si  
    • 6:37:12 | vagues et de ce que mes soupçons se fondent 
      sur des petits faits qui pourraient sembler  
    • 6:37:18 | si insignifiants que la seule personne au monde à 
      qui j’ai le droit de demander aide et assistance,  
    • 6:37:25 | considère tout ce que je lui en dis comme des 
      idées de femme nerveuse. Je le vois bien, tant à  
    • 6:37:31 | ses paroles, qui voudraient être consolantes, qu’à 
      ses regards, qu’il détourne. Mais j’ai entendu  
    • 6:37:38 | dire, monsieur Holmes, que vous pouvez sonder au 
      plus profond des multiples méchancetés du cœur  
    • 6:37:43 | humain. Vous pourrez par vos conseils guider 
      ma marche parmi les dangers qui m’environnent. – Je suis tout attention, madame.
    • 6:37:50 | – Mon nom est Hélène Stoner, et 
      je demeure avec mon beau-père  
    • 6:37:56 | qui est le dernier survivant d’une des plus 
      vieilles familles saxonnes de l’Angleterre,  
    • 6:38:02 | les Roylott de Stoke Moran, dans 
      la marche occidentale du Surrey.
    • 6:38:07 | Holmes fit un signe de la tête. – Le nom m’est familier, dit-il.
    • 6:38:13 | – La famille fut en un certain temps parmi 
      les plus riches de l’Angleterre ; et le  
    • 6:38:18 | domaine s’étendait jusque de l’autre côté des 
      marches du Berkshire, au nord, et du Hampshire,  
    • 6:38:24 | à l’ouest. Au siècle dernier, pourtant, quatre 
      héritiers se montrèrent, l’un après l’autre,  
    • 6:38:31 | débauchés et prodigues, puis la ruine de 
      la famille fut consommée par un joueur,   au temps de la Régence. Il ne reste plus rien, 
      que quelques arpents de terre et la maison qui,  
    • 6:38:44 | vieille de deux cents ans, est elle-même grevée 
      de lourdes hypothèques. Le dernier propriétaire  
    • 6:38:50 | y traîna toute son existence la vie horrible 
      d’un aristocrate pauvre ; mais son fils unique,  
    • 6:38:58 | mon beau-père, voyant qu’il fallait s’adapter 
      aux conditions nouvelles, obtint d’un ami une   avance de fonds qui lui permit de prendre un 
      diplôme de médecin, il s’en alla à Calcutta où,  
    • 6:39:08 | grâce à son habileté professionnelle et à 
      sa force de caractère, il se fit une grosse   clientèle. Dans un accès de colère, toutefois, 
      provoquée par quelques vols dans la maison,  
    • 6:39:18 | il rossa si bien son sommelier indigène que 
      le domestique en mourut et que le maître  
    • 6:39:24 | n’échappa que tout juste à la peine de mort. Même 
      ainsi, il demeura longtemps en prison et revint  
    • 6:39:31 | ensuite en Angleterre fort chagrin et déçu.
      « Pendant qu’il était aux Indes, le docteur  
    • 6:39:38 | Roylott épousa ma mère, Madame Stoner, la jeune 
      veuve du major général Stoner, de l’artillerie  
    • 6:39:44 | du Bengale. Ma sœur Julia et moi, nous étions 
      jumelles et n’avions que deux ans quand ma mère se  
    • 6:39:49 | remaria. Elle possédait une assez belle fortune, 
      au moins mille livres de revenus, et elle fit un  
    • 6:39:56 | testament par lequel elle la léguait tout entière 
      au docteur Roylott pour aussi longtemps que nous  
    • 6:40:02 | résiderions avec lui, en spécifiant pourtant 
      qu’une certaine somme serait allouée chaque  
    • 6:40:07 | année à l’une et à l’autre de nous au cas où elle 
      se marierait. Peu de temps après notre retour en  
    • 6:40:13 | Angleterre, notre mère mourut – elle fut tuée, il 
      y a huit ans, dans un accident de chemin de fer,  
    • 6:40:19 | près de Crewe. Le docteur Roylott renonça alors à 
      ses efforts pour se créer une clientèle à Londres  
    • 6:40:25 | et il nous emmena vivre avec lui dans la demeure 
      de ses ancêtres à Stoke Moran. L’argent que notre  
    • 6:40:30 | mère avait laissé suffisait à nos besoins 
      et il ne semblait y avoir aucun obstacle à  
    • 6:40:36 | notre bonheur.« Mais un changement terrible 
      se produisit alors chez notre beau-père. Au  
    • 6:40:42 | lieu de se faire des amis parmi les voisins et 
      de rendre visite à ces gens qui s’étaient tout   d’abord réjouis de voir un Roylott de Stoke Moran 
      revenir occuper la vieille demeure familiale,  
    • 6:40:52 | il s’enferma dans cette maison et n’en sortit 
      que rarement pour se laisser aller à de féroces  
    • 6:40:58 | querelles avec ceux qu’il rencontrait. Une 
      violence de caractère, voisine de la folie,  
    • 6:41:04 | a toujours été héréditaire dans la famille et, 
      dans le cas de mon beau-père, je crois qu’elle  
    • 6:41:09 | a été accrue encore par son long séjour sous 
      les tropiques. Une suite de honteuses bagarres  
    • 6:41:15 | survint, dont deux se terminèrent devant les 
      tribunaux, tant et si bien qu’à la fin il devint  
    • 6:41:20 | la terreur du village et que les gens s’enfuyaient 
      à son approche, car notre beau-père est à la  
    • 6:41:26 | fois d’une force considérable et totalement 
      incapable de se maîtriser quand il est en colère.
    • 6:41:33 | « La semaine dernière il a jeté dans 
      un cours d’eau, par-dessus le parapet,   le forgeron du village et ce n’est qu’en 
      donnant tout l’argent que j’ai pu ramasser  
    • 6:41:42 | qu’il m’a été possible d’éviter un nouveau 
      scandale. Il n’avait absolument pas d’amis,  
    • 6:41:47 | à part les bohémiens, et il permettait à 
      ces vagabonds de camper sur les quelques  
    • 6:41:52 | arpents de terrain couvert de genêts qui 
      constituent le domaine familial ; en retour,  
    • 6:41:58 | il acceptait l’hospitalité de leurs tentes 
      et, parfois, il s’en allait à l’aventure  
    • 6:42:04 | avec eux pendant des semaines d’affilée. 
      Il a une passion pour les animaux que lui  
    • 6:42:09 | envoie des Indes un correspondant et il a, 
      en ce moment, un guépard et un babouin qui  
    • 6:42:15 | errent en liberté sur ses terres et que les 
      villageois redoutent autant que leur maître.
    • 6:42:21 | « Vous pouvez imaginer par ce que je vous dis 
      que ma pauvre sœur et moi n’avions pas grand  
    • 6:42:28 | plaisir dans l’existence. Aucune servante 
      ne voulait rester chez nous et pendant   longtemps c’est nous qui avons fait tout le 
      travail de la maison. Elle n’avait que trente  
    • 6:42:37 | ans quand elle est morte, mais déjà ses cheveux 
      avaient commencé à blanchir, comme font les miens. – Votre sœur est morte, donc ?
    • 6:42:46 | – Elle est morte, il y a deux ans, et c’est de 
      sa mort que je désire vous parler. Vous pouvez  
    • 6:42:52 | comprendre que, menant la vie que j’ai décrite, il 
      était peu vraisemblable que nous voyions quelqu’un  
    • 6:42:59 | de notre âge et de notre position. Nous avions, 
      cependant, une tante, une sœur non mariée de  
    • 6:43:05 | notre mère, Mademoiselle Honoria Westphail, et on 
      nous permettait de temps en temps de lui rendre  
    • 6:43:10 | de courtes visites à sa maison, près de Harrow. 
      Julia y est allée pour Noël, il y a deux ans,  
    • 6:43:15 | et elle y rencontra un commandant de 
      l’infanterie de marine en demi-solde,  
    • 6:43:21 | à qui elle se fiança. Mon beau-père fut 
      informé de ces fiançailles quand elle  
    • 6:43:26 | revint et ne fit aucune objection au mariage 
      ; mais, moins d’une quinzaine avant le jour  
    • 6:43:33 | fixé pour la noce, survint le terrible 
      événement qui m’a privée de ma seule compagne.
    • 6:43:38 | Sherlock Holmes était resté renversé dans 
      son fauteuil, les yeux clos et la tête   enfoncée dans un coussin, mais il entrouvrit 
      alors les paupières et regarda sa visiteuse.
    • 6:43:49 | – Veuillez me préciser les dates, dit-il. – C’est chose facile, car tous les événements de 
      cette terrible époque sont gravés dans ma mémoire  
    • 6:44:00 | en lettres de feu. Le manoir est, comme je l’ai 
      déjà dit, très vieux et une seule aile en est  
    • 6:44:07 | habitée à présent. Les chambres à coucher, dans 
      cette aile, sont au rez-de-chaussée : le studio  
    • 6:44:14 | se trouve dans la partie centrale du bâtiment. 
      De ces chambres, la première est celle du  
    • 6:44:19 | docteur Roylott, la seconde celle de ma sœur et la 
      troisième la mienne. Il n’y a pas de communication  
    • 6:44:25 | entre elles, mais elles ouvrent toutes sur le même 
      corridor. Est-ce que je me fais bien comprendre ?
    • 6:44:31 | – Très bien.
      – Les fenêtres de ces   chambres donnent sur la pelouse. Cette fatale 
      nuit-là, le docteur Roylott était rentré dans  
    • 6:44:40 | sa chambre de bonne heure, mais nous savions 
      qu’il ne s’était pas couché, car ma sœur était  
    • 6:44:45 | incommodée par l’odeur forte du tabac indien 
      qu’il fume d’ordinaire. Quittant sa chambre,  
    • 6:44:50 | elle vint dans la mienne où elle demeura quelque 
      temps à bavarder de son prochain mariage. À onze  
    • 6:44:55 | heures, elle se leva de sa chaise pour me quitter, 
      mais elle s’arrêta à la porte et, se retournant,  
    • 6:45:01 | elle me dit :« – À propos, Hélène, as-tu 
      entendu quelqu’un siffler au milieu de la nuit ?
    • 6:45:06 | « – Jamais, dis-je. « – Je suppose que tu ne saurais, 
      quant à toi, siffler en dormant ?
    • 6:45:12 | « – Assurément non. Mais pourquoi ?
    • 6:45:17 | « – Parce que, toutes ces dernières 
      nuits, vers trois heures du matin,   j’ai entendu siffler, doucement mais 
      nettement. J’ai le sommeil léger et ça  
    • 6:45:27 | m’a réveillée. Je ne peux dire d’où cela 
      venait – peut-être de la chambre voisine,   peut-être de la pelouse. Je me suis simplement 
      dit que je te demanderais si tu l’avais entendu.
    • 6:45:38 | « – Non, je n’ai rien entendu. Ça doit être ces 
      maudits bohémiens qui sont dans la plantation.
    • 6:45:46 | « – Probablement. Et pourtant, 
      si c’était sur la pelouse,   je m’étonne que tu ne l’aies pas entendu aussi.
    • 6:45:54 | « – Ah ! c’est que j’ai le 
      sommeil plus lourd que toi.
    • 6:46:00 | « – Bon ! ça n’a pas grande 
      importance, en tout cas. « Elle m’a souri, elle a fermé 
      ma porte et quelques instants  
    • 6:46:07 | après j’ai entendu sa clé tourner dans la serrure. – Vraiment ! dit Holmes. Était-ce votre 
      habitude de vous enfermer à clé la nuit ?
    • 6:46:15 | – Toujours. – Et pourquoi ? – Je crois avoir mentionné que 
      le docteur gardait un guépard  
    • 6:46:22 | et un babouin. Nous ne nous sentions en 
      sûreté qu’avec nos portes fermées à clé.
    • 6:46:27 | – Très juste. Je vous en prie, 
      continuez votre exposé des faits.
    • 6:46:32 | – Cette nuit-là, je n’arrivais pas à dormir. Le 
      vague sentiment d’un malheur imminent pesait sur  
    • 6:46:38 | moi. Ma sœur et moi, vous vous le rappelez, 
      nous étions jumelles, et vous savez quels  
    • 6:46:44 | liens subtils unissent deux âmes qui ont été si 
      étroitement associées. C’était une nuit sauvage.  
    • 6:46:50 | Le vent hurlait au-dehors, la pluie battait 
      et claquait contre les fenêtres. Soudain,  
    • 6:46:55 | dans le vacarme de la tempête éclata le cri 
      perçant et sauvage d’une femme terrifiée. Je  
    • 6:47:03 | sus que c’était la voix de ma sœur ; je sautai 
      de mon lit, m’enveloppai d’un châle et me   précipitai dans le corridor. Comme j’ouvrais ma 
      porte, il me sembla entendre un sifflement bas,  
    • 6:47:15 | analogue à celui que ma sœur m’avait décrit, 
      puis, quelques minutes plus tard, un bruit  
    • 6:47:20 | tel qu’on eût dit qu’une masse de métal venait de 
      tomber. Pendant que je courais dans le corridor,  
    • 6:47:27 | la porte de ma sœur s’ouvrit et tourna lentement 
      sur ses gonds. Je la regardais fixement, frappée  
    • 6:47:34 | d’horreur, ne sachant ce qui allait en sortir. 
      À la lumière de la lampe du couloir, je vis ma  
    • 6:47:41 | sœur paraître dans l’ouverture, le visage blanc de 
      terreur, les mains à tâtons cherchant du secours,  
    • 6:47:49 | tout son corps vacillant à droite, à gauche, 
      comme celui d’un ivrogne. Je courus à elle,  
    • 6:47:55 | je la serrai dans mes bras, mais, à ce moment, 
      ses genoux parurent céder et elle tomba sur  
    • 6:48:01 | le sol. Elle se tordait comme quelqu’un 
      qui souffre terriblement et ses membres  
    • 6:48:06 | étaient affreusement convulsés. Je pensai tout 
      d’abord qu’elle ne m’avait pas reconnue, mais,  
    • 6:48:13 | comme je me penchais au-dessus d’elle, elle cria 
      soudain d’une voix que je n’oublierai jamais :
    • 6:48:19 | « Ô mon Dieu ! Hélène ! C’était la bande ! La 
      bande mouchetée ! » Il y avait autre chose qu’elle  
    • 6:48:27 | aurait voulu dire et de son doigt elle battait 
      l’air dans la direction de la chambre du docteur,  
    • 6:48:33 | mais une nouvelle convulsion la saisit, 
      étouffant ses paroles. Je me précipitai,  
    • 6:48:39 | appelant bien haut mon beau-père et il vint à ma 
      rencontre, sortant en toute hâte de sa chambre.  
    • 6:48:46 | Il était en pyjama. Quand il arriva auprès 
      de ma sœur, elle avait perdu conscience et,  
    • 6:48:52 | bien qu’il lui versât de l’eau-de-vie dans la 
      gorge et qu’il envoyât tout de suite chercher le  
    • 6:48:57 | médecin du village, tous ses efforts demeurèrent 
      inutiles, car elle s’affaiblit lentement et  
    • 6:49:03 | mourut sans avoir repris connaissance. Telle 
      fut la terrible fin de ma sœur bien-aimée.
    • 6:49:09 | – Un instant, dit Holmes. Êtes-vous 
      certaine d’avoir entendu ce sifflement   et ce bruit métallique ? Pourriez-vous le jurer ?
    • 6:49:17 | – C’est ce que m’a demandé le coroner à l’enquête. 
      J’ai la vive impression que je l’ai entendu et,  
    • 6:49:23 | cependant, dans le tumulte de la tempête 
      et les craquements d’une vieille maison,   il se pourrait que je me fusse trompée.
    • 6:49:30 | – Votre sœur était-elle habillée ? – Non, elle était en toilette de nuit. 
      Elle avait dans la main droite un bout  
    • 6:49:37 | d’allumette carbonisé et dans la 
      gauche une boîte d’allumettes. – Ce qui prouve qu’elle a frotté une allumette 
      pour regarder autour d’elle quand l’alarme s’est  
    • 6:49:45 | produite. C’est important. Et à quelles 
      conclusions le coroner est-il arrivé ?
       
    • 6:49:52 | – Il a mené l’enquête avec grand soin, car la 
      conduite du docteur Roylott était depuis longtemps  
    • 6:49:59 | bien connue dans le comté ; toutefois il n’a pas 
      réussi à trouver au décès une cause satisfaisante.  
    • 6:50:05 | Mon témoignage démontrait que la porte avait été 
      fermée de l’intérieur et les fenêtres étaient  
    • 6:50:12 | bloquées par des volets anciens munis de grosses 
      barres de fer dont on vérifiait la fermeture  
    • 6:50:18 | chaque soir. On sonda soigneusement les murs, on 
      les trouva partout très solides, le plancher fut  
    • 6:50:26 | examiné avec le même résultat. La cheminée 
      est large, mais elle est barrée par quatre  
    • 6:50:31 | gros crampons. Il est donc certain que ma sœur 
      était toute seule quand elle mourut. En outre,  
    • 6:50:37 | elle ne portait sur elle aucune marque 
      de violence.– A-t-on parlé de poison ? – Les docteurs l’ont examinée 
      à cet effet, mais sans succès.
    • 6:50:45 | – De quoi, alors, pensez-vous 
      que cette malheureuse est morte ? – Ma conviction, c’est qu’elle est purement 
      morte d’une frayeur et d’un choc nerveux,  
    • 6:50:54 | dont je ne parviens pas à imaginer l’origine. – Y avait-il des bohémiens à 
      ce moment-là sur le domaine ?
    • 6:51:01 | – Ah ! il y en a presque toujours. – Et qu’avez-vous conclu de cette allusion 
      à une bande – une bande mouchetée ?
    • 6:51:09 | – J’ai quelquefois pensé que ce n’étaient là que 
      des propos sans suite dus au délire ; quelquefois  
    • 6:51:15 | aussi que cela pouvait se rapporter à une bande 
      de gens, peut-être même à ces bohémiens qui se  
    • 6:51:21 | trouvaient sur les terres du manoir. Je 
      me demande si les mouchoirs à pois que   tant d’entre eux portent sur la tête n’ont pas pu 
      suggérer l’étrange adjectif que ma sœur employa.
    • 6:51:33 | Holmes hocha la tête comme un homme 
      qui est loin d’être satisfait : – Ce sont là des choses bien ténébreuses, dit-il, 
      mais, je vous en prie, continuez votre récit.
    • 6:51:46 | – Deux années ont passé depuis lors et ma vie, 
      jusque tout récemment, a été plus solitaire  
    • 6:51:53 | que jamais. Il y a un mois, cependant, un ami 
      cher que je connais depuis de longues années,  
    • 6:51:58 | m’a fait l’honneur de me demander ma main. 
      Son nom est Armitage – Percy Armitage – le  
    • 6:52:05 | fils cadet de Monsieur Armitage, de Crane Water, 
      près de Reading. Mon beau-père n’a fait aucune  
    • 6:52:11 | opposition au mariage et nous devons nous marier 
      dans le courant du printemps. Il y a deux jours,  
    • 6:52:17 | on a commencé des réparations dans l’aile ouest 
      du bâtiment ; on a percé le mur de ma chambre à  
    • 6:52:23 | coucher, de sorte que j’ai dû déménager et occuper 
      la chambre où ma sœur est morte, et coucher dans  
    • 6:52:28 | le lit même où elle a couché. Imaginez donc 
      quel frisson d’horreur j’ai éprouvé quand,  
    • 6:52:35 | la nuit dernière, alors que j’étais éveillée 
      et en train de penser à son terrible sort, j’ai  
    • 6:52:41 | tout à coup entendu, dans le silence de la nuit, 
      ce sifflement bas qui avait été l’annonciateur  
    • 6:52:47 | de sa mort à elle. J’ai sauté de mon lit, j’ai 
      allumé la lampe, mais il n’y avait dans la pièce  
    • 6:52:54 | rien d’anormal qu’on pût voir. J’étais néanmoins 
      trop bouleversée pour me recoucher. Je me suis  
    • 6:53:01 | donc habillée et, dès qu’il a fait jour, j’ai 
      quitté la maison sans bruit, j’ai loué, en face,  
    • 6:53:07 | une charrette à l’auberge de la Couronne, je 
      me suis fait conduire à Leatherhead d’où je   suis venue ce matin dans l’unique but de 
      vous voir et de solliciter vos conseils.
    • 6:53:16 | – Vous avez agi avec sagesse, 
      mais m’avez-vous bien tout – Oui, tout.
    • 6:53:22 | – Non, mademoiselle Stoner, non 
      : vous couvrez votre beau-père. – Comment ? Que voulez-vous dire ?
    • 6:53:29 | En guise de réponse, Holmes repoussa la 
      frange de dentelle noire qui entourait  
    • 6:53:35 | la main posée sur le genou de notre 
      visiteuse. Cinq petites taches livides,  
    • 6:53:40 | les marques de quatre doigts et d’un pouce, 
      étaient imprimées sur le poignet blanc.
    • 6:53:46 | – Vous avez été traitée avec cruauté, dit Holmes. La dame rougit profondément et 
      recouvrit son poignet meurtri.
    • 6:53:54 | – C’est un homme très dur, dit-elle, et 
      qui peut-être ne connaît guère sa force.
    • 6:54:00 | Il y eut un silence pendant lequel Holmes,   appuyant son menton sur sa main, regarda 
      fixement le feu pétillant. Enfin il dit :
    • 6:54:09 | – C’est là une affaire très sérieuse, il y a mille 
      détails que je voudrais connaître avant de décider  
    • 6:54:16 | de quelle façon nous devons agir. Pourtant, nous 
      n’avons pas une minute à perdre. Si nous allions  
    • 6:54:22 | à Stoke Moran aujourd’hui, nous serait-il possible 
      de voir ces chambres à l’insu de votre beau-père ?
    • 6:54:29 | – Il se trouve qu’il a parlé de venir en ville 
      aujourd’hui pour une affaire très importante.  
    • 6:54:35 | Il est donc probable qu’il sera absent toute la 
      journée et que rien ne vous dérangera. Nous avons  
    • 6:54:40 | une femme de charge à présent, mais comme elle est 
      vieille et bébête, je pourrai aisément l’écarter.
    • 6:54:46 | – Excellent. Vous voulez bien 
      être de l’excursion, Watson ? – À tout prix.
    • 6:54:52 | – Nous viendrons donc tous les deux. 
      Qu’allez-vous faire vous-même ? – J’ai une ou deux petites courses que je 
      voudrais faire, à présent que je suis en ville.  
    • 6:55:02 | Mais je rentrerai par le train de midi, 
      de façon à être là quand vous viendrez. – Et vous pouvez compter sur nous 
      au début de l’après-midi. J’ai  
    • 6:55:10 | moi-même quelques petites choses 
      dont je dois m’occuper. Vous ne   voulez pas rester pour le petit déjeuner ?
      – Non, il faut que je m’en aille. Mon cœur est  
    • 6:55:20 | allégé déjà, maintenant que je vous ai confié 
      mes ennuis. J’attends avec impatience de vous  
    • 6:55:25 | revoir cet après-midi.Elle tira sur son visage sa 
      lourde voilette et doucement sortit de la pièce.
    • 6:55:33 | – Watson, que pensez-vous de tout cela ? demanda 
      Holmes en se renversant dans son fauteuil.
    • 6:55:39 | – Ce me semble être une affaire 
      bien obscure et bien sinistre.
    • 6:55:44 | – Oui, assez obscure et assez sinistre. – Cependant, si cette dame a raison quand 
      elle dit que le plancher et les murs sont  
    • 6:55:53 | intacts et qu’on ne peut passer par la porte, 
      la fenêtre ou la cheminée, sa sœur devait donc,  
    • 6:55:59 | à n’en pas douter, être seule quand 
      elle est morte de si mystérieuse façon.
    • 6:56:05 | – Que faites-vous alors de 
      ces sifflements nocturnes   et des paroles si étranges de la mourante ?
    • 6:56:13 | – Je n’y comprends rien. – Quand vous rapprochez de ces sifflements 
      nocturnes la présence d’une bande de bohémiens  
    • 6:56:22 | qui vivent sur un pied d’intimité avec ce vieux 
      docteur, le fait que nous avons toutes les  
    • 6:56:27 | raisons de croire que ledit docteur a intérêt à 
      empêcher le mariage de sa belle-fille, l’allusion  
    • 6:56:34 | de la mourante à une bande et, enfin, le fait que 
      Mademoiselle Hélène Stoner a entendu un bruit de  
    • 6:56:40 | métal, qui peut avoir été causé en retombant en 
      place par une des barres de fer barricadant les  
    • 6:56:45 | volets, j’ai tout lieu de penser que le mystère 
      peut être éclairci en partant de ces données.
    • 6:56:51 | – Mais qu’est-ce que les bohémiens faisaient là ? – Je ne peux rien imaginer. – Je vois de nombreuses 
      objections à une telle théorie…
    • 6:56:59 | – Et moi aussi. C’est précisément 
      pour cette raison que nous allons   à Stoke Moran aujourd’hui. Je veux voir 
      si les objections sont insurmontables  
    • 6:57:09 | ou si on peut en triompher. 
      Mais que diable se passe-t-il ? Cette exclamation de mon compagnon avait été 
      provoquée par le fait que l’on avait tout à  
    • 6:57:19 | coup ouvert bruyamment notre porte et qu’un homme 
      énorme s’encadrait dans l’ouverture. Son costume  
    • 6:57:25 | était un mélange singulier qui l’apparentait 
      à la fois au médecin et au fermier. Il avait  
    • 6:57:31 | un chapeau haut de forme noir, une longue 
      redingote, une paire de hautes guêtres et  
    • 6:57:36 | un stick de chasse qu’il balançait. Il était si 
      grand que son chapeau effleura bel et bien le  
    • 6:57:41 | haut du chambranle et que sa carrure semblait 
      en toucher les deux montants. Sa large figure,  
    • 6:57:48 | marquée de mille rides, que le soleil avait 
      brûlée et jaunie, et où se lisaient tous les  
    • 6:57:53 | mauvais penchants, se tourna d’abord vers 
      l’un, puis vers l’autre de nous ; avec ses  
    • 6:57:58 | yeux profondément enfoncés dans l’orbite et 
      tout injectés de bile, avec son nez busqué,  
    • 6:58:04 | mince et décharné, l’homme ressemblait assez 
      à un vieil oiseau de proie plein de férocité.
    • 6:58:10 | – Lequel de vous est Holmes 
      ? demanda cette apparition. – C’est mon nom, monsieur, mais cette 
      connaissance vous confère sur moi un  
    • 6:58:19 | avantage, monsieur, dit Holmes, tranquillement. – Je suis le docteur Grimesby, de Stoke Moran.
    • 6:58:25 | – Vraiment, docteur, dit Holmes d’un ton 
      débonnaire. Je vous en prie, prenez un siège.
    • 6:58:32 | – Je n’en ferai rien. Ma belle-fille est venue 
      ici. Je l’ai suivie. Que vous a-t-elle raconté ?
    • 6:58:41 | – Il fait un peu froid pour la saison, dit Holmes. – Que vous a-t-elle raconté 
      ? s’écria le vieux, furieux.
    • 6:58:47 | – Toutefois, j’ai entendu dire que les crocus 
      promettent, continua mon compagnon, imperturbable.
    • 6:58:54 | – Ah ! vous éludez la question, 
      s’écria notre visiteur,  
    • 6:59:01 | qui fit un pas en avant, en agitant 
      son bâton. Je vous connais, canaille,   j’ai déjà entendu parler de vous ; 
      vous êtes Holmes, le touche-à-tout.
    • 6:59:10 | Mon ami sourit. – Holmes l’officieux ! Le sourire d’Holmes s’accentua. – Holmes ! l’homme à tout faire de Scotland Yard.
    • 6:59:18 | Holmes, cette fois, riait de 
      bon cœur, bien qu’avec retenue. – Votre conversation est tout à fait intéressante,  
    • 6:59:26 | dit-il. Quand vous sortirez, fermez la porte, 
      car il y a, décidément, un courant d’air.
    • 6:59:32 | – Je ne sortirai que quand j’aurai 
      dit ce que j’ai à dire. Ne vous mêlez  
    • 6:59:37 | pas de mes affaires. Je sais que 
      Mademoiselle Stoner est venue ici,   je l’ai suivie. Je suis un homme qu’il est 
      dangereux de rencontrer ! Voyez plutôt !
    • 6:59:47 | Il avança d’un pas, saisit le tisonnier et 
      il le courba de ses énormes mains brunes.
    • 6:59:53 | – Tâchez de ne pas tomber entre 
      mes griffes, grogna-t-il, et,   lançant le tisonnier dans l’âtre, il 
      sortit de la pièce à grandes enjambées.
    • 7:00:01 | – Voilà qui m’a tout l’air 
      d’un très aimable personnage,   dit Holmes en riant. Je ne suis pas tout à fait 
      aussi massif que lui, mais s’il était resté,  
    • 7:00:12 | je lui aurais montré que mes griffes ne 
      sont guère plus faibles que les siennes. Tout en parlant, il ramassa le tisonnier 
      d’acier et, d’un effort brusque, le redressa.
       
    • 7:00:22 | – Dire qu’il a eu l’insolence de me confondre 
      avec la police officielle ! Cet incident,  
    • 7:00:30 | toutefois, confère une certaine saveur à notre 
      investigation. J’espère seulement que notre  
    • 7:00:37 | petite amie n’aura pas à souffrir de l’imprudence 
      qu’elle a commise en permettant à cette brute de  
    • 7:00:42 | la suivre. Maintenant, Watson, nous allons 
      commander notre petit déjeuner ; après quoi  
    • 7:00:48 | je me rendrai dans les bureaux compétents, 
      en quête de quelques données susceptibles de   nous aider dans cette affaire.Il était presque 
      une heure quand Sherlock Holmes revint de son  
    • 7:00:57 | excursion. Il avait en main une feuille de papier 
      bleu, toute griffonnée de notes et de chiffres.
    • 7:01:03 | – J’ai vu, dit-il, le testament de la défunte 
      épouse de notre homme. Pour en déterminer l’exacte  
    • 7:01:11 | portée, j’ai dû calculer la valeur actuelle des 
      placements dont il s’agit. Le revenu total, qui,  
    • 7:01:17 | au moment de la mort de sa femme, n’était guère 
      inférieur à mille cent livres, ne se monte plus  
    • 7:01:22 | guère au-dessus de sept cent cinquante livres, 
      par suite de la baisse des valeurs agricoles. En  
    • 7:01:28 | cas de mariage, chacune des filles peut réclamer 
      deux cent cinquante livres. Il est donc évident  
    • 7:01:34 | que si les deux filles s’étaient mariées, ce joli 
      monsieur n’aurait plus conservé que sa pitance ;  
    • 7:01:40 | et que, déjà, même le mariage d’une seule 
      rognerait sérieusement ses ressources. Le travail  
    • 7:01:46 | de cette matinée n’a pas été perdu, puisqu’il m’a 
      prouvé que le docteur a de très solides raisons  
    • 7:01:51 | de faire obstacle à tout arrangement de ce genre. 
      Et maintenant, Watson, la chose est trop sérieuse  
    • 7:01:59 | pour que nous flânions, surtout depuis que 
      le vieux sait que nous nous intéressons à ses   affaires ; si donc vous êtes prêt, nous hélerons 
      un fiacre et nous nous ferons conduire à la gare  
    • 7:02:09 | de Waterloo. Je vous serais fort obligé de glisser 
      un revolver dans votre poche. Un Eley numéro deux  
    • 7:02:17 | est un excellent argument avec les gentlemen 
      qui sont de force à faire des nœuds avec des  
    • 7:02:22 | tisonniers d’acier. Ça et une brosse à dents, 
      voilà, je crois, tout ce dont nous avons besoin.
    • 7:02:28 | À la gare, nous fûmes assez heureux pour attraper 
      un train pour Leatherhead ; là nous louâmes une  
    • 7:02:35 | carriole à l’auberge de la gare et, pendant 
      quatre ou cinq miles, nous roulâmes le long  
    • 7:02:40 | des jolis chemins du Surrey. C’était un jour 
      idéal, avec un ciel éclatant parsemé de quelques  
    • 7:02:46 | nuages floconneux. Les arbres et les haies en 
      bordure de la route montraient tout juste leurs  
    • 7:02:53 | premières pousses vertes et l’air était saturé de 
      l’agréable odeur de la terre humide. Il y avait,  
    • 7:02:59 | pour moi du moins, un étrange contraste 
      entre la douce promesse du printemps et  
    • 7:03:05 | la sinistre entreprise dans laquelle nous étions 
      engagés. Perdu dans les plus profondes pensées,  
    • 7:03:11 | mon compagnon était assis sur le devant de 
      la carriole, les bras croisés, son chapeau  
    • 7:03:16 | tiré sur les yeux et le menton enfoncé sur sa 
      poitrine. Tout à coup, pourtant, il tressaillit,  
    • 7:03:23 | me frappa sur l’épaule et du doigt, dirigeant 
      mon attention au-delà des prairies : – Regardez là-bas ! dit-il.
    • 7:03:30 | Un parc abondamment boisé s’étendait sur une pente 
      douce que couronnait au sommet un bosquet épais.  
    • 7:03:37 | D’entre les branches s’élançaient les pignons 
      gris et la haute toiture d’un très vieux manoir.
    • 7:03:43 | – Stoke Moran ? questionna-t-il. – Oui, monsieur ; c’est la maison du docteur 
      Grimesby Roylott, fit observer le cocher.
    • 7:03:51 | – On est en train d’y bâtir quelque 
      chose ; c’est là que nous allons. – Le village est là, dit le cocher, indiquant un 
      groupe de toits à quelque distance sur la gauche,  
    • 7:04:03 | mais si c’est à cette maison-là que vous allez, 
      ça sera plus court pour vous de franchir cette  
    • 7:04:09 | barrière et puis de prendre le sentier à travers 
      champs. C’est là-bas où la dame se promène.
    • 7:04:15 | – Et la dame, je suppose que 
      c’est Mademoiselle Stoner,   remarqua Holmes en s’abritant les yeux. Oui, 
      je crois que ce que vous suggérez vaut mieux.
    • 7:04:25 | Nous descendîmes, réglâmes notre course et la   carriole reprit bruyamment 
      le chemin de Leatherhead.
    • 7:04:31 | – J’ai pensé, me dit Holmes, pendant 
      que nous passions la barrière,   que ce serait tout aussi bien que ce bonhomme 
      croie que nous sommes des architectes venus  
    • 7:04:41 | ici pour une affaire bien définie. Ça 
      peut l’empêcher de bavarder. Bonjour,  
    • 7:04:46 | mademoiselle Stoner Vous le voyez 
      : nous vous avons tenu parole. Notre cliente de la matinée 
      s’était précipitée à notre  
    • 7:04:54 | rencontre et tout son visage exprimait la joie. – Je vous ai attendus avec 
      anxiété, s’écria-t-elle,  
    • 7:05:01 | en échangeant une cordiale poignée de main. 
      Tout a marché de façon splendide ; le docteur  
    • 7:05:07 | Roylott est allé en ville et il n’est pas 
      probable qu’il revienne avant ce soir. – Nous avons eu le plaisir de 
      faire la connaissance du docteur,  
    • 7:05:16 | dit Holmes, et, en quelques mots, 
      il décrivit ce qui s’était passé. Mademoiselle Stoner devint pâle 
      jusqu’aux lèvres en l’écoutant.
    • 7:05:24 | – Grand Dieu ! s’écria-t-elle, il m’a donc suivie. – C’est ce qu’il semble.
    • 7:05:30 | – Il est si rusé qu’avec lui je ne 
      sais jamais quand je suis vraiment hors   d’atteinte. Que va-t-il dire quand il reviendra ?
      – Il lui faudra se garder lui-même, car il se peut  
    • 7:05:41 | qu’il comprenne qu’il y a sur sa piste quelqu’un 
      de plus rusé que lui. Il faudra, cette nuit,  
    • 7:05:47 | vous enfermer à clé pour vous protéger contre 
      lui. S’il se montre violent, nous vous emmènerons  
    • 7:05:54 | chez votre tante, à Harrow. Maintenant il faut 
      employer notre temps le mieux possible. Veuillez  
    • 7:06:00 | donc nous mener sur-le-champ aux chambres qu’il 
      s’agit d’examiner.Le bâtiment, en pierre grise  
    • 7:06:09 | tachetée de mousse, avait un corps central plus 
      élevé que les deux ailes circulaires projetées  
    • 7:06:14 | de chaque côté comme les pinces d’un crabe. L’une 
      de ces ailes, avec ses fenêtres brisées, bouchées  
    • 7:06:20 | au moyen de panneaux de bois, et son toit à demi 
      défoncé, était l’image même de la ruine. La partie  
    • 7:06:27 | centrale n’était guère en meilleur état, mais le 
      corps de droite était comparativement moderne ;  
    • 7:06:33 | les stores aux fenêtres, les panaches de fumée 
      bleue qui s’échappaient des cheminées révèlent  
    • 7:06:39 | que c’était là que résidait la famille. On avait 
      dressé des échafaudages à l’extrémité du mur,  
    • 7:06:45 | dont la maçonnerie avait été défoncée, mais rien 
      n’indiquait qu’il y eût des ouvriers au travail au  
    • 7:06:52 | moment de notre visite. Holmes fit lentement 
      les cent pas, marchant de long en large sur  
    • 7:06:58 | la pelouse mal entretenue, puis il examina avec 
      une profonde attention l’extérieur des fenêtres.
    • 7:07:04 | – Cette fenêtre-ci, si je saisis bien, est celle 
      de la chambre où vous couchiez et la suivante,  
    • 7:07:10 | celle du milieu, est celle de la 
      chambre de votre sœur et la suivante,   proche du bâtiment central, 
      est celle du docteur Roylott ?
    • 7:07:18 | – C’est bien cela, mais je couche 
      maintenant dans celle du milieu. – Pendant les réparations, d’après 
      ce que j’ai compris. À propos,  
    • 7:07:27 | il ne semble guère qu’il y ait eu nécessité 
      urgente de réparer l’extrémité du mur.
    • 7:07:32 | – Il n’y en avait point. Je 
      crois que c’était seulement   un prétexte pour me faire quitter ma chambre.
    • 7:07:39 | – Ah ! voilà qui donne à réfléchir. Maintenant, 
      de l’autre côté de cette aile étroite court le  
    • 7:07:47 | corridor sur lequel ouvrent ces trois chambres. Il 
      y a des fenêtres dans ce corridor, naturellement ?
    • 7:07:54 | – Oui, mais elles sont très petites et trop 
      étroites pour qu’on puisse s’introduire par-là.
    • 7:08:02 | – Comme vous vous enfermiez toutes deux, la nuit, 
      on ne pouvait, par ce côté-là, s’approcher de vos  
    • 7:08:08 | chambres. Auriez-vous l’obligeance, à présent, 
      d’aller dans votre chambre barricader les volets ?
    • 7:08:14 | Mademoiselle Stoner obéit et Holmes, 
      après avoir avec soin examiné le dedans   par la fenêtre ouverte, tenta du dehors et de 
      toutes les façons d’ouvrir le volet de force,  
    • 7:08:24 | mais sans succès. Il n’y avait pas une 
      fente à travers laquelle on pût passer  
    • 7:08:29 | une lame de couteau pour soulever la barre. 
      Alors, à la loupe il examina les gonds,  
    • 7:08:35 | mais ils étaient de fer solide et fermement 
      encastrés dans la maçonnerie massive.
    • 7:08:40 | – Hum ! dit-il en se grattant le menton, 
      quelque peu perplexe, ma théorie présente  
    • 7:08:47 | assurément quelques difficultés. Nul ne 
      saurait passer par ces volets ainsi fermés.  
    • 7:08:53 | Eh bien ! nous verrons si l’intérieur 
      jette quelque lumière sur cette affaire.
    • 7:08:59 | Une petite porte latérale nous mena dans le 
      corridor blanchi à la chaux sur lequel ouvraient  
    • 7:09:04 | les trois chambres. Holmes refusant d’examiner 
      la troisième chambre, nous allâmes tout de suite   vers la seconde, celle dans laquelle Mademoiselle 
      Stoner couchait maintenant et où sa sœur était  
    • 7:09:14 | morte. C’était une petite chambre très simple, au 
      plafond bas, avec une grande cheminée béante comme  
    • 7:09:21 | il y en a dans les vieilles maisons campagnardes. 
      Il y avait dans un coin une commode brune, dans   un autre un lit étroit à courtepointe blanche, 
      et une table de toilette à droite de la fenêtre.  
    • 7:09:32 | Ces objets constituaient, avec deux petites 
      chaises en osier, tout le mobilier de la pièce,  
    • 7:09:37 | si l’on en excepte un petit carré de 
      tapis au milieu. Bruns et vermoulus,   les panneaux et les boiseries de chêne 
      autour de la chambre étaient si vieux,  
    • 7:09:46 | si décolorés, qu’ils pouvaient bien dater 
      de la construction primitive du bâtiment.   Holmes poussa une des chaises dans un coin 
      et s’assit en silence, cependant que ses yeux  
    • 7:09:56 | faisaient tout le tour de la pièce et, courant 
      du haut en bas, enregistraient tous les détails.
    • 7:10:03 | – Où cette sonnette sonne-t-elle ? 
      demanda-t-il enfin, en montrant un  
    • 7:10:09 | gros cordon qui pendait à côté du lit et dont 
      le gland reposait exactement sur l’oreiller.
    • 7:10:16 | – Elle aboutit à la chambre de la femme de charge. – Elle a l’air plus neuve que le reste.
    • 7:10:21 | – Oui, elle a été posée il 
      n’y a que quelques années.
    • 7:10:27 | – C’est votre sœur qui 
      l’avait demandée, je suppose ? – Non, je n’ai jamais entendu dire 
      qu’elle s’en était servie. Nous avons  
    • 7:10:34 | toujours eu l’habitude d’aller chercher 
      nous-mêmes tout ce qu’il nous fallait. – Vraiment ! Il ne semblait pas nécessaire 
      de placer là un si beau cordon de sonnette.  
    • 7:10:44 | Vous voudrez bien m’excuser quelques 
      minutes, pendant lesquelles ma curiosité   va se porter sur le plancher.
      Il se jeta alors à plat ventre,  
    • 7:10:52 | sa loupe à la main, et rapidement se traîna, 
      rampant tantôt en avant, tantôt en arrière,  
    • 7:10:58 | pour inspecter minutieusement les fentes entre les 
      lames du parquet. Il en fit autant ensuite pour  
    • 7:11:04 | les boiseries qui couvraient les murs. Finalement 
      il se dirigea vers le lit et passa quelque temps  
    • 7:11:10 | à le regarder fixement ; son œil courut ensuite 
      du haut en bas du mur. Puis il prit en main le  
    • 7:11:16 | cordon de sonnette et le tira brusquement.– 
      Eh ! dit-il, c’est une fausse sonnette !
    • 7:11:22 | – Elle ne sonne pas ? – Non, le cordon n’est même pas 
      relié à un fil de fer. Voilà qui  
    • 7:11:28 | est très intéressant : vous pouvez 
      voir à présent qu’elle est fixée à   un crochet juste au-dessus de l’endroit où 
      se trouve l’ouverture de la prise d’air.
    • 7:11:37 | – Que c’est absurde ! Je ne 
      l’ai jamais remarqué auparavant. – Très étrange ! observa Holmes en 
      tirant sur le cordon. Il y a dans  
    • 7:11:46 | cette chambre un ou deux points très 
      singuliers. Par exemple, il faut que  
    • 7:11:52 | l’architecte soit un imbécile pour ouvrir une 
      prise d’air qui donne dans une autre pièce,  
    • 7:11:57 | alors que, sans plus de peine, il aurait pu 
      la faire communiquer avec l’air du dehors !
    • 7:12:03 | – Cela aussi est tout à fait 
      moderne, dit la jeune femme. – Cela date de la même époque que le 
      cordon de sonnette, remarqua Holmes.
    • 7:12:12 | – Oui, on a fait plusieurs petits 
      changements à ce moment-là. – Il semble que ce furent des changements 
      d’un caractère très intéressant – des  
    • 7:12:22 | cordons de sonnette qui ne sonnent pas et des 
      prises d’air qui n’aèrent point. Avec votre  
    • 7:12:27 | permission, Mademoiselle Stoner, nous porterons 
      maintenant nos recherches dans l’autre chambre.
    • 7:12:33 | La chambre du docteur Roylott, bien que 
      plus spacieuse que celle de sa belle-fille,   était aussi simplement meublée. Un lit de camp, 
      un petit rayon en bois garni de livres, la plupart  
    • 7:12:45 | d’un caractère technique, un fauteuil à côté du 
      lit, une chaise ordinaire en bois contre le mur,  
    • 7:12:52 | une table ronde et un grand coffre en fer étaient 
      les principaux objets qui s’offraient à nos yeux.  
    • 7:12:59 | Holmes, lentement, fit le tour de la pièce et 
      examina chaque chose avec le plus vif intérêt.
    • 7:13:05 | – Qu’y a-t-il là-dedans ? demanda-t-il 
      en frappant sur le coffre. – Les papiers d’affaires de mon beau-père.
    • 7:13:12 | – Oh ! vous en avez donc vu l’intérieur ? – Une fois seulement, il y a quelques années. 
      Je me souviens qu’il était plein de papiers.
    • 7:13:23 | – Il n’y a pas un chat dedans, par exemple ? – Non. Quelle étrange idée !
    • 7:13:28 | – Eh bien, regardez ceci ! Il prit une petite soucoupe de lait 
      qui se trouvait sur le haut du coffre.
    • 7:13:34 | – Non, nous n’avons pas de chance. 
      Mais il y a un guépard et un babouin.
    • 7:13:40 | – Ah ! oui, naturellement. Eh bien, un 
      guépard, c’est ni plus ni moins qu’un  
    • 7:13:46 | gros chat, or une soucoupe de lait comme 
      celle-ci ne suffirait guère, je pense,  
    • 7:13:52 | à contenter un chat. Il y a encore un 
      point que je désirerais tirer au clair.
    • 7:13:58 | Il s’accroupit devant la chaise en bois et en 
      examina le siège avec la plus grande attention.
    • 7:14:04 | – Merci. Voilà qui est bien réglé, 
      dit-il en se levant et en remettant  
    • 7:14:10 | sa loupe dans sa poche. Holà ! 
      voici quelque chose d’intéressant !
    • 7:14:16 | L’objet qui avait attiré son attention 
      était un petit fouet à chien pendu à  
    • 7:14:21 | un des coins du lit ; il était, toutefois, 
      roulé et noué de façon à former une boucle.
    • 7:14:27 | – Que dites-vous de cela, Watson ? – C’est un fouet assez ordinaire, mais je 
      ne vois pas pourquoi on y a fait ce nœud.
    • 7:14:36 | – Le fait est que c’est moins ordinaire, cela,   hein ? Ah ! le monde est bien méchant et quand un 
      homme intelligent tourne son esprit vers le crime,  
    • 7:14:48 | c’est la pire chose qui soit. Je crois, 
      Mademoiselle Stoner, que j’en ai assez  
    • 7:14:54 | vu maintenant et, avec votre permission, 
      nous irons nous promener sur la pelouse.
    • 7:15:01 | Je n’avais jamais vu le visage de mon ami aussi 
      farouche ni son front aussi sombre qu’au moment  
    • 7:15:08 | où nous nous sommes éloignés du lieu de 
      nos recherches. Nous avions à plusieurs   reprises remonté et redescendu la pelouse et 
      ni Mademoiselle Stoner ni moi-même n’osions  
    • 7:15:18 | ni ne voulions interrompre le cours de ses 
      pensées, quand il s’éveilla de sa rêverie. – Il est tout à fait essentiel, 
      Mademoiselle Stoner, dit-il,  
    • 7:15:28 | que vous suiviez absolument 
      mes conseils en tout point. – Je les suivrai, très certainement.
    • 7:15:34 | – La chose est trop sérieuse 
      pour hésiter en quoi que ce   soit. Votre vie peut dépendre de votre obéissance.
    • 7:15:41 | – Je vous assure que je 
      suis toute entre vos mains. – Et d’abord il faut que mon ami et moi, 
      nous passions la nuit dans votre chambre.
    • 7:15:49 | Mademoiselle Stoner et moi 
      nous le regardâmes, étonnés… – Oui, c’est nécessaire. Laissez-moi m’expliquer.  
    • 7:15:56 | Je crois que c’est l’auberge du 
      village, de l’autre côté, là-bas ? – Oui, c’est la Couronne.
    • 7:16:02 | – Très bien ! Vos fenêtres 
      doivent être visibles de là-bas ?
    • 7:16:07 | – Certainement.
      – Il faudra vous enfermer   dans votre chambre en prétextant un mal de 
      tête quand votre beau-père reviendra. Puis,  
    • 7:16:17 | quand vous l’entendrez entrer 
      dans sa chambre pour la nuit,   vous ouvrirez les volets de votre fenêtre, vous 
      soulèverez la barre et vous mettrez votre lampe  
    • 7:16:25 | là ; ce sera un signal pour nous ; et alors, 
      avec les objets dont vous pouvez avoir besoin,  
    • 7:16:31 | vous vous retirerez dans la chambre que vous 
      occupiez avant. Je ne doute pas qu’en dépit des  
    • 7:16:38 | réparations, vous ne puissiez vous y installer 
      pour une nuit.– Oh ! certes, bien facilement.
    • 7:16:45 | – Pour le reste, vous n’avez 
      qu’à nous laisser faire… – Mais que ferez-vous ?
    • 7:16:51 | – Nous passerons la nuit dans votre chambre et   nous chercherons la cause de 
      ce bruit qui vous a dérangée.
    • 7:16:56 | – Je crois, monsieur Holmes, que vous 
      avez déjà votre idée bien arrêtée,   dit Mademoiselle Stoner en posant 
      sa main sur le bras de mon camarade.
    • 7:17:04 | – Peut-être bien. – Mais, par pitié, dites-moi ce 
      qui causa la mort de ma sœur.
    • 7:17:10 | – Avant de parier, je voudrais 
      avoir des preuves plus évidentes. – Vous pouvez, du moins, me dire 
      si je ne me trompe pas et si elle  
    • 7:17:18 | est effectivement morte d’une frayeur subite. – Non, je ne le crois pas. Je crois qu’il doit y 
      avoir eu une cause plus tangible. Et maintenant,  
    • 7:17:27 | Mademoiselle Stoner, il faut que nous vous 
      quittions, car si le docteur Roylott, en rentrant,  
    • 7:17:33 | nous voyait, notre voyage serait inutile. Au 
      revoir et soyez courageuse, car si vous faites  
    • 7:17:40 | ce que je vous ai dit, vous pouvez être sûre que 
      nous écarterons les dangers qui vous menacent.
    • 7:17:46 | Sherlock Holmes et moi, nous n’eûmes aucune 
      difficulté à louer deux chambres à l’auberge  
    • 7:17:52 | de la Couronne. Ces pièces se trouvaient à l’étage 
      supérieur et, de notre fenêtre, nous découvrions  
    • 7:18:00 | nettement la grande porte de l’avenue et 
      l’aile habitée du manoir de Stoke Moran.
    • 7:18:06 | À la tombée de la nuit, nous vîmes le docteur 
      Grimesby Roylott passer en voiture ; son énorme  
    • 7:18:12 | carrure se détachait nettement à côté de 
      la mince silhouette du garçon d’écurie qui  
    • 7:18:17 | conduisait. Celui-ci éprouva quelque difficulté 
      à ouvrir les lourdes portes et nous entendîmes  
    • 7:18:22 | le rugissement enroué de la voix du docteur, 
      en même temps que nous le voyions agiter un  
    • 7:18:27 | poing menaçant. La voiture entra et, quelques 
      minutes après, nous vîmes, provenant d’une des  
    • 7:18:35 | pièces où l’on avait allumé une lampe, une 
      lumière soudaine jaillir parmi les arbres. – Savez-vous bien, Watson, dit Holmes,  
    • 7:18:43 | tandis que nous étions assis tous 
      deux dans l’obscurité qui commençait,   que j’éprouve quelques scrupules à vous emmener 
      ce soir. Il y a nettement un élément de danger.
    • 7:18:53 | – Puis-je vous être utile ? – Votre présence peut être inappréciable.
    • 7:18:58 | – Alors, c’est réglé, je viendrai… – C’est très gentil de votre part. – Vous parlez de danger. Vous avez, évidemment,  
    • 7:19:06 | vu dans ces chambres plus de 
      choses que je n’en ai aperçu. – Non, mais j’imagine que j’en ai tiré 
      plus de déductions que vous. Vous avez,  
    • 7:19:14 | je pense, vu tout ce que j’ai vu. – Je n’ai rien vu de remarquable, sauf ce cordon  
    • 7:19:19 | de sonnette et j’avoue que trouver sa 
      raison d’être passe mon imagination. – Vous avez aussi vu la prise d’air ?
    • 7:19:28 | – Oui, mais je ne pense pas que ce soit une 
      chose extraordinaire que d’avoir une petite   ouverture entre deux chambres. Celle-ci est si 
      minuscule qu’un rat y pourrait à peine passer.
    • 7:19:39 | – Je savais avant de venir à Stoke Moran 
      que nous trouverions une prise d’air.
    • 7:19:44 | – Mon cher Holmes ! – Oui, je le savais. Vous vous 
      rappelez que, dans son récit,  
    • 7:19:51 | elle nous a dit que sa sœur pouvait 
      sentir le cigare de Roylott. Or cela,   tout naturellement, suggère tout de suite 
      qu’il doit exister une communication  
    • 7:20:00 | entre les deux pièces. Ce ne pouvait être 
      qu’une petite ouverture, autrement on en aurait  
    • 7:20:05 | tenu compte lors de l’enquête du coroner. 
      J’ai donc diagnostiqué une prise d’air.
    • 7:20:12 | – Mais quel mal peut-il y avoir à cela ? – Eh bien, il y a, au moins, une curieuse 
      coïncidence de dates. On établit une prise d’air,  
    • 7:20:22 | on installe un cordon et une dame qui couche 
      dans le lit, meurt. Cela ne vous frappe pas ?
    • 7:20:29 | – Jusqu’ici, je ne peux encore voir aucun rapport. – N’avez-vous rien observé de 
      très particulier à propos de ce
    • 7:20:37 | – Non. – Il a été fixé au plancher par des fiches de fer. 
      Avez-vous jamais vu un lit assujetti comme cela ?
    • 7:20:47 | – Je ne saurais prétendre que j’en ai vu. – La dame ne pouvait bouger son lit. Il 
      fallait qu’il demeure toujours dans la  
    • 7:20:54 | même position par rapport à la prise d’air et 
      à la corde – car nous pouvons l’appeler ainsi,  
    • 7:20:59 | puisqu’il est clair qu’il n’a jamais 
      été question d’un cordon de sonnette.
    • 7:21:04 | – Holmes, m’écriai-je, il me semble voir vaguement 
      à quoi vous faites allusion. Nous arrivons juste à  
    • 7:21:12 | temps pour prévenir un crime horrible et raffiné.
      – Assez raffiné et assez horrible, oui. Quand  
    • 7:21:20 | un médecin fait le mal, il est le premier des 
      criminels. Il a le nerf et il a la science. Cela  
    • 7:21:27 | s’est déjà vu. Mais les coups que frappe cet homme 
      sont plus subtils et profonds que tous ceux de ses  
    • 7:21:35 | confrères devenus criminels avant lui. Toutefois, 
      Watson, je crois que nous pourrons frapper plus  
    • 7:21:41 | profondément encore. Mais nous aurons bien assez 
      d’horreurs d’ici que la nuit ne soit terminée. De  
    • 7:21:48 | grâce, fumons une pipe tranquillement et, pendant 
      quelques heures, tournons nos pensées vers des  
    • 7:21:54 | choses plus réjouissantes. Vers neuf heures, la 
      lumière parmi les arbres s’éteignit et tout devint  
    • 7:22:00 | noir dans la direction du manoir. Deux heures 
      s’écoulèrent encore, lentement, puis tout à coup,  
    • 7:22:06 | exactement au premier coup de onze heures, une 
      lumière brillante s’alluma juste en face de nous. 
    • 7:22:11 | – Cette fois, c’est notre signal, dit Holmes en se 
      levant vivement, il vient de la fenêtre du milieu.
    • 7:22:19 | Il échangea, en passant, quelques paroles 
      avec l’aubergiste, pour lui expliquer que  
    • 7:22:25 | nous allions rendre une visite tardive 
      à quelqu’un que nous connaissions et que   nous y passerions peut-être la nuit. 
      Un instant après nous étions sur la  
    • 7:22:34 | route obscure ; un vent froid nous 
      soufflait au visage et une lumière,   scintillant en face de nous dans les ténèbres, 
      nous guidait vers notre sombre mission.
    • 7:22:43 | Nous n’eûmes guère de difficulté pour entrer 
      dans le domaine, car des brèches que personne  
    • 7:22:49 | n’avait songé à réparer s’ouvraient dans le vieux 
      mur du parc. En nous avançant parmi les arbres,  
    • 7:22:56 | nous avions atteint et traversé la pelouse 
      et nous allions passer par la fenêtre quand,  
    • 7:23:02 | d’un bosquet de laurier, surgit quelque 
      chose qui ressemblait à un enfant hideux  
    • 7:23:08 | et difforme ; l’étrange créature se jeta 
      sur l’herbe en se tordant les membres,  
    • 7:23:13 | puis soudain, traversant la pelouse en 
      courant, se perdit dans l’obscurité. – Grand Dieu ! murmurai-je, vous avez vu ?
    • 7:23:23 | Holmes fut sur le moment aussi étonné que moi. 
      Dans sa surprise, sa main se referma sur mon  
    • 7:23:29 | poignet, comme un étau, puis il se mit à rire en 
      sourdine et approcha ses lèvres de mon oreille.
    • 7:23:36 | – Charmant séjour ! 
      murmura-t-il, c’est le babouin.
    • 7:23:43 | J’avais oublié les étranges animaux favoris du 
      docteur. Il y avait aussi un guépard. Du coup,  
    • 7:23:50 | j’avoue que je me suis senti l’esprit plus à 
      l’aise quand, après avoir suivi l’exemple de   Holmes en ôtant mes souliers, je me trouvai 
      dans la chambre à coucher. Sans aucun bruit,  
    • 7:24:00 | mon compagnon ferma les volets, replaça 
      la lampe sur la table et jeta un regard   autour de la pièce. Tout était tel que 
      nous l’avions vu dans la journée. Alors,  
    • 7:24:11 | s’étant glissé jusqu’à moi, la main en cornet,   il me murmura de nouveau à l’oreille, si bas 
      que je pouvais tout juste distinguer les mots :
    • 7:24:22 | – Le moindre bruit serait fatal à nos projets. De la tête je fis signe que j’avais entendu.
    • 7:24:29 | – Il faut que nous restions assis sans 
      lumière. Il la verrait par le trou d’aération.
    • 7:24:36 | J’acquiesçai de nouveau. – Ne vous endormez pas. Votre vie même en dépend. 
      Gardez votre revolver tout prêt, pour le cas où  
    • 7:24:45 | nous en aurions besoin. Je demeurerai assis 
      à côté du lit et vous sur cette chaise-là.
    • 7:24:51 | Je pris mon revolver et le 
      plaçai sur le coin de la table. Holmes avait apporté une canne longue 
      et mince qu’il plaça sur le lit à côté  
    • 7:25:00 | de lui. Près de la canne, il posa une 
      boîte d’allumettes et un bout de bougie,   puis il tourna la mèche de la lampe 
      et nous fûmes dans l’obscurité.
    • 7:25:09 | Comment oublierai-je jamais cette veillée 
      terrible ? Je ne pouvais entendre aucun bruit,  
    • 7:25:15 | pas même le souffle d’une respiration et 
      pourtant je savais que mon compagnon était assis,  
    • 7:25:21 | les yeux grands ouverts, à quelques pieds 
      de moi, dans un état de tension nerveuse   identique au mien. Les volets ne laissaient 
      pas percer le moindre rayon de lumière et nous  
    • 7:25:31 | attendions dans une obscurité absolue. Du dehors 
      venait parfois le cri d’un oiseau nocturne et,  
    • 7:25:37 | une fois, sous notre fenêtre même, un gémissement 
      prolongé comme celui d’un chat vint nous dire que  
    • 7:25:43 | le guépard était bien en liberté. Très loin, nous 
      pouvions entendre les coups graves de l’horloge de  
    • 7:25:49 | la paroisse qui retentissaient tous les quarts 
      d’heure. Comme ils semblaient longs ces quarts  
    • 7:25:54 | d’heure ! Minuit sonna, puis une heure, puis deux, 
      puis trois, et nous étions toujours assis, là,  
    • 7:26:00 | à attendre en silence ce qui pourrait arriver.
      Soudain une lueur momentanée apparut dans la  
    • 7:26:08 | direction de la bouche d’air ; elle s’évanouit 
      tout de suite, mais une forte odeur d’huile qui  
    • 7:26:13 | brûlait et de métal chauffé lui succéda. On 
      venait d’allumer une lanterne sourde dans la  
    • 7:26:19 | chambre voisine. Je perçus le bruit d’un mouvement 
      très doux, puis tout fut de nouveau silencieux,  
    • 7:26:26 | bien que l’odeur se fît plus forte. 
      Pendant une demi-heure je restai   assis, l’oreille tendue. Alors, tout à coup, un 
      autre bruit se fit entendre – un bruit calme,  
    • 7:26:37 | très doux, comme celui d’un jet de vapeur 
      s’échappant sans discontinuer d’une bouilloire.  
    • 7:26:42 | Au moment où nous l’entendions, Holmes sauta 
      du lit, frotta une allumette et, de sa canne,  
    • 7:26:48 | cingla avec fureur le cordon de sonnette. – Vous 
      le voyez, Watson ? hurla-t-il. Vous le voyez ? 
    • 7:26:56 | Mais je ne voyais rien. Au moment où Holmes 
      gratta son allumette, j’entendis un sifflement  
    • 7:27:02 | bas et clair, toutefois la lumière éclatant 
      soudain devant mes yeux fatigués fit qu’il  
    • 7:27:08 | me demeurait impossible de dire sur quoi mon 
      ami frappait aussi sauvagement. Je pus voir  
    • 7:27:14 | pourtant que son visage, rempli d’horreur 
      et de dégoût, était d’une pâleur de mort.
    • 7:27:19 | Il avait cessé de frapper et il regardait 
      fixement la bouche d’air quand, soudain,  
    • 7:27:24 | éclata dans le silence de la nuit le cri 
      le plus horrible que j’aie jamais entendu.  
    • 7:27:30 | Il s’enfla, toujours de plus en plus fort, en un 
      rauque rugissement où la douleur, la peur et la  
    • 7:27:38 | colère s’unissaient pour en faire un cri perçant 
      et terrible. Il paraît que jusque là-bas, dans le  
    • 7:27:47 | village, et même jusqu’au lointain presbytère, ce 
      cri réveilla les dormeurs dans leur lit. Il nous  
    • 7:27:54 | glaça le cœur et je demeurai là, à regarder Holmes 
      du même regard exorbité dont lui-même me regarda,  
    • 7:28:01 | jusqu’à ce que mourussent enfin dans le silence 
      les échos de ce cri qui l’avait troublé.
    • 7:28:07 | – Qu’est-ce que cela signifie ? haletai-je. – Cela signifie que tout est fini, répondit 
      Holmes, et peut-être, après tout, en est-il  
    • 7:28:18 | mieux ainsi. Prenez votre revolver et nous 
      entrerons dans la chambre du docteur Roylott.
    • 7:28:24 | Le visage grave, il alluma la lampe 
      et sortit dans le corridor. Deux fois  
    • 7:28:29 | il frappa à la porte du docteur Roylott 
      sans obtenir de réponse. Alors il tourna  
    • 7:28:34 | la poignée et entra. Je le suivais, sur 
      ses talons, mon revolver armé à la main.
    • 7:28:41 | Ce fut un singulier spectacle qui s’offrit à 
      nos yeux. Sur la table se trouvait une lanterne  
    • 7:28:48 | sourde dont le volet était à moitié levé ; elle 
      jetait un vif rayon de lumière sur le coffre en  
    • 7:28:54 | fer dont la porte était entrouverte. À côté de 
      cette table, sur la chaise en bois était assis  
    • 7:29:00 | le docteur Grimesby Roylott, vêtu d’une robe de 
      chambre grise qui laissait voir ses chevilles  
    • 7:29:05 | nues et ses pieds glissés dans des babouches 
      rouges. Sur ses genoux reposait le petit fouet  
    • 7:29:12 | à la longue lanière que nous avions remarqué 
      dans la journée. Son menton était levé et ses  
    • 7:29:17 | yeux rigides considéraient le coin du plafond avec 
      un regard d’une fixité terrible. Autour du front,  
    • 7:29:25 | on lui voyait une étrange bande jaune 
      aux taches brunâtres, et qui semblait lui   enserrer étroitement la tête. À notre entrée, 
      il ne dit pas un mot et ne fit pas un geste.
    • 7:29:37 | – La bande ! La bande mouchetée ! murmura Holmes. Je fis un pas en avant. Un instant après, 
      l’étrange coiffure se mit à remuer et des cheveux  
    • 7:29:47 | de l’homme surgit la tête plate en forme de 
      losange, puis le cou gonflé d’un odieux serpent.
    • 7:29:53 | – C’est un serpent des marais ! s’écria 
      Holmes, le plus terrible des serpents   de l’Inde. Il est mort moins de dix secondes 
      après avoir été mordu. La violence, en vérité,  
    • 7:30:05 | retombe bien sur ceux qui la provoquent et 
      celui qui complote tombe dans la fosse qu’il  
    • 7:30:10 | creuse pour autrui. Rejetons cette bête 
      dans son antre ; après quoi nous pourrons  
    • 7:30:17 | alors conduire mademoiselle Stoner en lieu sûr, 
      puis informer la police de ce qui s’est passé.
    • 7:30:24 | Tout en parlant, il prit vivement 
      le fouet sur les genoux du mort et,  
    • 7:30:30 | jetant le nœud coulant autour du cou du reptile, 
      il l’arracha de son horrible perchoir et,  
    • 7:30:37 | en le portant à bout de bras, le lança 
      dans le coffre qu’il referma sur lui.
       
    • 7:30:44 | Tels sont les faits qui amenèrent la mort du 
      docteur Grimesby Roylott, de Stoke Moran. Il  
    • 7:30:51 | n’est pas nécessaire d’allonger un récit qui 
      n’est déjà que trop long, pour dire comment  
    • 7:30:56 | nous avons annoncé la triste nouvelle à la jeune 
      fille terrifiée ; comment, par le train du matin,  
    • 7:31:02 | nous sommes allés la confier aux soins de sa 
      bonne tante à Harrow et comment enfin la lente  
    • 7:31:08 | procédure de l’enquête officielle aboutit à la 
      conclusion que le docteur était mort, victime de  
    • 7:31:13 | son imprudence, en jouant avec un de ses dangereux 
      animaux favoris. Le peu qu’il me reste à rapporter  
    • 7:31:21 | me fut dit par Sherlock Holmes le lendemain, 
      pendant notre voyage de retour. – J’étais  
    • 7:31:27 | d’abord arrivé, dit-il, à une conclusion tout 
      à fait erronée ; cela montre, mon cher Watson,  
    • 7:31:33 | comment il est dangereux de raisonner sur des 
      données insuffisantes. La présence des bohémiens  
    • 7:31:39 | et l’emploi du mot « bande » dont la jeune 
      fille s’était servie sans doute pour expliquer   l’horrible apparition qu’elle n’avait fait 
      qu’entrevoir à la lueur de son allumette m’avaient  
    • 7:31:49 | mis sur une piste entièrement fausse. Je ne peux 
      que revendiquer le mérite d’avoir immédiatement  
    • 7:31:55 | reconsidéré ma position quand il me parut évident 
      que, quoiqu’il en soit du danger qui menaçât un  
    • 7:32:02 | occupant de la chambre, ce danger ne pouvait venir 
      ni par la porte ni par la fenêtre. Mon attention  
    • 7:32:08 | fut attirée tout de suite, comme je vous l’ai 
      dit déjà, sur la bouche d’air et le cordon de   sonnette qui descendait sur le lit. La découverte 
      que ce n’était qu’un trompe-l’œil et que le lit  
    • 7:32:18 | était assujetti au plancher me fit sur-le-champ 
      soupçonner que cette corde était là pour servir  
    • 7:32:23 | de pont à quelque chose qui passait par le trou 
      et descendait vers le lit. L’idée d’un serpent se  
    • 7:32:29 | présenta tout de suite et quand j’associai cette 
      idée au fait – connu de nous – que le docteur  
    • 7:32:35 | faisait venir de nombreux animaux des Indes, j’ai 
      senti que j’étais probablement sur la bonne voie.  
    • 7:32:41 | L’idée de se servir d’une sorte de poison que ne 
      pourrait déceler aucune analyse clinique était  
    • 7:32:47 | bien celle qui viendrait à un homme intelligent 
      et cruel, accoutumé aux choses de l’Orient.  
    • 7:32:54 | La rapidité avec laquelle ce poison agirait 
      serait aussi, à son point de vue, un avantage.  
    • 7:33:00 | Il faudrait un coroner aux yeux bien perspicaces 
      pour aller découvrir les deux petites piqûres  
    • 7:33:07 | sombres qui révéleraient l’endroit où les crochets 
      empoisonnés auraient accompli leur œuvre. C’est  
    • 7:33:13 | alors que j’ai pensé au sifflet. Naturellement 
      il lui fallait rappeler le serpent avant que la  
    • 7:33:19 | lumière du jour ne le révélât à la victime. Il 
      l’avait accoutumé, probablement en se servant du  
    • 7:33:25 | lait que nous avons vu, à revenir vers lui quand 
      il l’appelait. Quand il le passait par la bouche  
    • 7:33:30 | d’air à l’heure qu’il jugeait la plus favorable, 
      il avait la certitude que l’animal ramperait le  
    • 7:33:36 | long de la corde et descendrait sur le lit. Il 
      pouvait mordre ou ne pas mordre la jeune fille,  
    • 7:33:42 | peut-être pourrait-elle y échapper toutes les 
      nuits pendant toute une semaine, mais tôt ou tard  
    • 7:33:48 | elle serait fatalement la victime du serpent. 
      « J’en étais arrivé à ces conclusions avant  
    • 7:33:54 | même d’être entré dans la chambre du docteur. 
      Une inspection de sa chaise me montra qu’il  
    • 7:34:00 | avait l’habitude de monter dessus, ce qui, 
      naturellement, était nécessaire pour atteindre   la bouche d’air. La vue du coffre, la soucoupe 
      de lait et la boucle du fouet à chien suffirent  
    • 7:34:12 | pour chasser enfin toute espèce de doute que je 
      pouvais encore avoir. Le bruit métallique entendu  
    • 7:34:18 | par mademoiselle Stoner était, manifestement, dû 
      au fait que le beau-père fermait en toute hâte  
    • 7:34:26 | la porte du coffre sur son dangereux locataire. 
      Ayant ainsi bien arrêté mes idées, vous savez  
    • 7:34:32 | les mesures que j’ai prises pour les vérifier. 
      J’ai entendu siffler le serpent, tout comme,  
    • 7:34:38 | je n’en doute pas, vous l’avez vous-même entendu 
      ; j’ai tout de suite allumé et je l’ai attaqué. 
    • 7:34:44 | – Avec ce résultat, que vous 
      l’avez refoulé par la bouche d’air. – Et ce résultat aussi qu’il s’est, de l’autre 
      côté, retourné contre son maître. Quelques-uns  
    • 7:34:57 | de mes coups de canne ont porté et ils ont 
      réveillé si bien sa nature de serpent qu’il  
    • 7:35:04 | s’est jeté sur la première personne qu’il 
      a rencontrée. Il n’y a pas de doute que je   ne sois ainsi indirectement responsable de 
      la mort du docteur Grimesby Roylott ; mais  
    • 7:35:14 | je crois pouvoir affirmer, selon toute 
      vraisemblance, qu’elle ne pèsera pas bien   lourd sur ma conscience.
      Le pouce de l’ingénieur.
    • 7:35:26 | Parmi tous les problèmes dont mon ami Monsieur 
      Sherlock Holmes entreprit de découvrir la solution  
    • 7:35:31 | au cours des années où nous vécûmes côte à côte, 
      il n’en est que deux seulement sur lesquels je  
    • 7:35:37 | fus le premier à attirer son attention : celui 
      du pouce de Monsieur Hatherley et celui de la  
    • 7:35:42 | folie du colonel Warbuton. Le second de ces 
      deux cas était sans doute mieux fait pour  
    • 7:35:48 | donner libre carrière à ses étonnantes facultés 
      d’observation, mais le premier avait un caractère  
    • 7:35:54 | si étrange et si dramatique qu’il mérite 
      peut-être plus que l’autre d’être rapporté,  
    • 7:36:00 | même s’il ne doit pas mettre aussi 
      ostensiblement en valeur les méthodes   de déduction qui permettaient à Holmes 
      d’arriver à d’aussi remarquables résultats.
    • 7:36:10 | L’histoire a, je crois, été contée à plusieurs 
      reprises dans les journaux ; mais, comme toujours,  
    • 7:36:17 | elle est beaucoup moins saisissante à lire dans 
      un résumé succinct de reporter que lorsque l’on  
    • 7:36:23 | voit se dérouler lentement sous ses yeux les 
      faits et se dissiper peu à peu le mystère au fur  
    • 7:36:29 | et à mesure que l’on avance vers la 
      découverte de la vérité. Pour ma part,   elle me causa sur le moment 
      une impression très vive,  
    • 7:36:38 | et les deux années qui se sont écoulées 
      depuis, en ont à peine diminué l’effet. C’est au cours de l’été mil huit cent 
      quatre-vingt-neuf, peu de temps après mon mariage,  
    • 7:36:48 | que se produisirent les événements dont je me 
      propose de faire le récit. J’avais repris une  
    • 7:36:53 | clientèle civile et laissé Holmes tout seul dans 
      notre logement de Baker Street, mais j’allais  
    • 7:36:58 | fréquemment le voir et je réussissais même parfois 
      à lui faire abandonner ses habitudes de bohème  
    • 7:37:04 | au point de le décider à nous rendre visite. Ma 
      clientèle se développait maintenant d’une façon  
    • 7:37:10 | régulière et, comme j’habitais dans les parages 
      presque immédiats de la gare de Paddington,  
    • 7:37:15 | je comptais quelques clients parmi les 
      employés de Great Western. L’un d’entre eux,  
    • 7:37:22 | rétabli grâce à mes soins après 
      une longue et douloureuse maladie,   m’avait gardé une si profonde reconnaissance 
      qu’il chantait mes louanges à qui voulait  
    • 7:37:32 | l’entendre et m’envoyait tous les malades 
      qu’il pouvait décider à venir me voir.
    • 7:37:38 | Un matin, un peu avant sept heures, 
      je fus réveillé par la servante,   qui frappa à ma porte pour m’annoncer que deux 
      hommes de la gare de Paddington m’attendaient  
    • 7:37:48 | dans mon cabinet de consultation. Sachant 
      par expérience qu’il s’agissait souvent,   en pareil cas, de blessures graves, je m’habillai 
      à la hâte et descendis sans perdre un instant.  
    • 7:37:59 | Mais j’étais à peine parvenu au bas 
      de l’escalier que je vis mon vieil   ami le chef de train sortir du cabinet en 
      refermant avec soin la porte derrière lui.
    • 7:38:10 | – Je l’ai mis là-dedans, m’expliqua-t-il à 
      mi-voix en pointant derrière lui avec son   pouce par-dessus son épaule 
      ; il n’y a rien à craindre.
    • 7:38:18 | – De quoi s’agit-il donc ? lui demandai-je un 
      peu étonné, car, à ses allures, on aurait été  
    • 7:38:25 | tenté de croire qu’il venait d’enfermer dans 
      le cabinet je ne sais quel animal étrange.
    • 7:38:31 | – C’est un nouveau client, me confia-t-il toujours 
      à voix basse. J’ai mieux aimé vous l’amener  
    • 7:38:38 | moi-même. Comme ça, il n’y a pas de danger qu’il 
      vous échappe, et je suis plus tranquille. Mais  
    • 7:38:44 | maintenant, docteur, il faut que je me sauve ; je 
      suis comme vous, j’ai mon travail qui m’attend.
    • 7:38:49 | Et, sur ces mots, mon fidèle racoleur s’éclipsa 
      sans même me laisser le temps de le remercier.
    • 7:38:56 | En pénétrant dans mon cabinet, j’y trouvai 
      un homme assis auprès de ma table. Il était  
    • 7:39:02 | modestement vêtu d’un complet de tweed 
      couleur bruyère et avait posé sur mes  
    • 7:39:08 | livres sa casquette en drap. L’une de ses 
      mains était entortillée d’un mouchoir taché  
    • 7:39:13 | de sang. Il était jeune – pas plus de 
      vingt-cinq ans, je crois – et avait une   physionomie très énergique ; mais je remarquai 
      qu’il était excessivement pâle, et il me fit  
    • 7:39:25 | l’effet d’être en proie à une agitation qu’il 
      avait toutes les peines du monde à surmonter.
    • 7:39:30 | – Je m’excuse, docteur, de vous déranger 
      à une heure aussi matinale, me dit-il,  
    • 7:39:36 | mais j’ai été victime, cette nuit, d’un très 
      grave accident, et à mon arrivée à Paddington,  
    • 7:39:41 | ce matin, j’ai fait la rencontre d’un très 
      brave homme qui, en apprenant que j’étais à   la recherche d’un médecin, a eu la complaisance 
      de me conduire chez vous. J’avais remis ma carte  
    • 7:39:51 | à votre domestique, mais je m’aperçois 
      qu’elle l’a laissée sur ce guéridon. Je pris la carte et y jetai un coup 
      d’œil : « Monsieur Victor Hatherley,  
    • 7:40:01 | ingénieur en hydraulique, seize bis, Victoria 
      Street (troisième étage). » Tels étaient le nom,  
    • 7:40:08 | la profession et l’adresse 
      de mon matinal visiteur. – Je regrette de vous avoir fait attendre,  
    • 7:40:14 | lui dis-je en m’asseyant dans mon fauteuil. 
      Vous venez, d’après ce que je vois,   de voyager toute la nuit, ce qui n’a rien 
      de bien divertissant, n’est-il pas vrai ?
    • 7:40:24 | – Oh ! je vous réponds que je n’ai pas eu le temps 
      de m’ennuyer, s’écria-t-il en partant subitement  
    • 7:40:31 | d’un éclat de rire nerveux qui le secoua 
      tout entier et qui, en ma qualité de médecin,   m’inspira aussitôt d’assez vives inquiétudes.
      – Hé là ! hé là ! calmez-vous, mon ami,  
    • 7:40:45 | calmez-vous ! lui dis-je en versant de 
      l’eau dans un verre et en le faisant boire. 
    • 7:40:50 | Mais ce fut peine perdue. Il était en proie à 
      une crise insurmontable comme en ont même les  
    • 7:40:56 | hommes les mieux trempés lorsque survient 
      la détente qui succède à une vive émotion.
    • 7:41:01 | Au bout d’un certain temps 
      pourtant, il se calma de lui-même.
    • 7:41:06 | – Je viens de me rendre ridicule, balbutia-t-il, 
      tout pantelant et cramoisi de honte.
    • 7:41:13 | – Mais non, mais non. Tenez, buvez ceci,   lui dis-je en versant un peu de cognac dans 
      son verre et en le lui tendant de nouveau.
    • 7:41:22 | – Ça va mieux ! déclara-t-il enfin. 
      Et maintenant, docteur, voulez-vous,  
    • 7:41:29 | s’il vous plaît, me soigner mon pouce, 
      ou plutôt la place où était mon pouce ? Et, déroulant le mouchoir qui lui 
      enveloppait la main, il la tendit  
    • 7:41:37 | vers moi. Malgré l’endurcissement que m’avait 
      fait acquérir l’habitude de voir des blessures,  
    • 7:41:43 | je ne pus réprimer un tressaillement. 
      À côté des quatre doigts allongés,  
    • 7:41:48 | là où aurait dû être le pouce, il n’y 
      avait plus qu’une surface rouge et   spongieuse d’un horrible aspect. Le pouce 
      avait été totalement arraché ou écrasé.
    • 7:41:59 | – Grand Dieu ! m’écriai-je. 
      Mais vous devez atrocement  
    • 7:42:05 | souffrir ! Vous avez perdu beaucoup de sang ? – Oui, beaucoup. Sur le moment, j’ai tourné 
      de l’œil, et je crois même que j’ai dû  
    • 7:42:14 | rester longtemps sans connaissance. 
      Quand je suis enfin revenu à moi,   je me suis aperçu que je saignais encore ; alors 
      je me suis enveloppé la main dans mon mouchoir,  
    • 7:42:25 | je l’ai noué autour de mon poignet et j’ai serré 
      en faisant un tourniquet avec un bout de bois.
    • 7:42:30 | – Bravo ! Vous feriez un excellent chirurgien. – Dame, vous comprenez, ça se rattache un peu 
      à l’hydraulique, et c’est de ma compétence.
    • 7:42:41 | – Cette blessure – dis-je après avoir examiné la   plaie – a sans doute été produite par un 
      instrument très lourd et très tranchant.
    • 7:42:51 | – Oui, quelque chose qui 
      ressemblait à un tranchet. – Un accident, probablement ?
    • 7:42:57 | – Pas du tout. – Comment ? Vous avez été attaqué ? – Oui, sauvagement !
    • 7:43:04 | – Quelle horreur ! Je lavai la plaie, la nettoyai, la pansai, 
      puis procédai à un enveloppement complet  
    • 7:43:12 | avec des bandes antiseptiques. Il 
      avait tout enduré sans sourciller,  
    • 7:43:17 | mais je l’avais vu se mordre plusieurs 
      fois les lèvres pour ne pas crier. – Comment vous sentez-vous ? lui 
      demandai-je quand ce fut fini.
    • 7:43:26 | – Très bien ! Grâce à votre cognac et à vos 
      bons soins, je suis déjà tout à fait retapé.  
    • 7:43:33 | Auparavant, je me sentais très faible, mais aussi 
      j’étais passé par une épreuve pas ordinaire.
    • 7:43:39 | – Vous feriez mieux de laisser de côté toute cette 
      histoire ; cela vous impressionne inutilement.
    • 7:43:46 | – Oh, non ! plus à présent. D’ailleurs, il 
      va bien falloir que je mette la police au  
    • 7:43:53 | courant de la chose. Mais, entre nous, s’il 
      n’y avait pas ma blessure pour montrer que  
    • 7:43:58 | je ne suis pas un menteur, je suis sûr que 
      personne ne voudrait me croire. L’aventure  
    • 7:44:04 | qui m’est arrivée est si extraordinaire 
      et j’ai si peu de preuves à fournir…,  
    • 7:44:10 | et puis, même si l’on consent à me croire, 
      les indications que je suis à même de fournir  
    • 7:44:15 | sont tellement vagues que l’on aura sans 
      doute bien du mal à découvrir le coupable. – Oh ! s’il s’agit d’une énigme à déchiffrer, 
      m’écriai-je, je vous conseille vivement,  
    • 7:44:26 | au lieu de vous adresser à la police, 
      d’aller plutôt trouver mon ami,   Monsieur Sherlock Holmes. Il s’en tire 
      beaucoup mieux, soyez-en persuadé.
    • 7:44:35 | – Oui, j’ai déjà entendu parler de lui, me 
      répondit mon interlocuteur, et, s’il accepte   de s’occuper de l’affaire, j’en serai enchanté, 
      mais il faudra quand même que j’aille faire une  
    • 7:44:45 | déposition à la police. Vous pourriez me 
      donner un mot d’introduction pour lui ?
    • 7:44:50 | – Je ferai mieux. Je vous 
      conduirai moi-même le voir. – Je ne sais comment vous remercier.
    • 7:44:56 | – Prenons un cab et allons-y tout 
      de suite. Nous arriverons juste   à temps pour déjeuner avec lui. Vous 
      sentez-vous la force de faire cela ?
    • 7:45:03 | – Oh, oui ! Du reste, je ne 
      serai pas tranquille tant que   je n’aurai pas raconté tout ce qui m’est arrivé.
    • 7:45:09 | – Alors, j’envoie ma domestique chercher la 
      voiture, et je suis à vous dans un instant.
    • 7:45:15 | Je remontai vivement au premier afin d’expliquer 
      en quelques mots à ma femme de quoi il s’agissait,  
    • 7:45:20 | et, cinq minutes après, je partais, en compagnie 
      de mon blessé, dans la direction de Baker Street.
    • 7:45:27 | Ainsi que je l’avais prévu, nous trouvâmes 
      Sherlock Holmes, en robe de chambre,  
    • 7:45:32 | qui flânait dans la salle à manger tout en 
      lisant les annonces du Times et en fumant sa   première pipe du matin, bourrée selon la coutume 
      avec tous les résidus et déchets de tabac de la  
    • 7:45:42 | veille qu’il avait soin de recueillir et 
      de mettre à sécher à cette intention sur   le coin de sa cheminée. Il nous reçut avec la 
      flegmatique amabilité qui le caractérisait,  
    • 7:45:54 | commanda des grillades et des œufs en 
      supplément et mangea de bon appétit avec nous.
    • 7:46:00 | Le repas terminé, il installa mon 
      jeune compagnon sur le canapé,   lui glissa un oreiller sous 
      la tête et mit un verre d’eau  
    • 7:46:08 | mélangée de cognac à portée de sa main.
      – Il est facile de se rendre compte que l’aventure  
    • 7:46:15 | qui vous est arrivée n’est pas banale, Monsieur 
      Hatherley, dit-il. Allongez-vous commodément et  
    • 7:46:21 | faites comme chez vous. Vous allez nous raconter 
      ce que vous pourrez, mais il faudra vous arrêter  
    • 7:46:27 | de temps en temps et boire un peu de grog afin de 
      vous soutenir.– Je vous remercie, Monsieur, dit le  
    • 7:46:33 | blessé, mais je me sens déjà beaucoup mieux depuis 
      que le docteur m’a fait ce pansement, et je crois  
    • 7:46:39 | que le bon déjeuner que vous venez de nous offrir 
      a achevé de me remettre d’aplomb. Aussi vais-je  
    • 7:46:45 | commencer tout de suite, si vous le voulez bien, 
      afin d’abuser le moins possible de votre temps.
    • 7:46:51 | Holmes s’assit dans son grand fauteuil 
      en fermant les yeux avec cette expression  
    • 7:46:56 | pleine de lassitude qui dissimulait si 
      bien sa nature vive et ardente ; je pris  
    • 7:47:03 | place en face de lui et nous écoutâmes en 
      silence l’étrange récit du jeune blessé.
    • 7:47:08 | – Sachez d’abord, commença-t-il, que je suis 
      orphelin et célibataire, et que j’habite  
    • 7:47:15 | seul à Londres dans un logement meublé. La 
      profession que j’exerce est celle d’hydraulicien,  
    • 7:47:23 | et j’ai acquis une expérience considérable au 
      cours des sept années d’apprentissage que j’ai  
    • 7:47:29 | passées chez Venner et Matheson, la maison 
      bien connue de Greenwich. Il y a deux ans,  
    • 7:47:35 | ayant terminé cet apprentissage et 
      me trouvant d’autre part à la tête   d’une petite fortune que mon pauvre 
      père m’avait laissée en mourant,  
    • 7:47:44 | je décidai de m’installer à mon compte et louai, 
      à cette intention, un bureau dans Victoria Street.
    • 7:47:51 | « Je crois que les débuts en affaires sont 
      pénibles pour tout le monde quand on est seul  
    • 7:47:57 | et sans appui ; mais les miens le furent encore 
      plus qu’ils ne le sont couramment. En deux ans,  
    • 7:48:04 | je récoltai en tout et pour tout trois 
      consultations et une petite commande, et,  
    • 7:48:10 | au bout de ce temps, mes bénéfices nets étaient 
      de vingt-sept livres dix shillings. Chaque jour,  
    • 7:48:17 | depuis neuf heures du matin jusqu’à 
      quatre heures de l’après-midi,   j’attendais vainement dans mon petit bureau, 
      et, à force de ne voir venir personne,  
    • 7:48:25 | j’en arrivai à me décourager complètement et à 
      me dire que jamais je ne trouverais de clients.
    • 7:48:31 | « Hier pourtant, alors que, de guerre lasse, 
      j’allais me décider à m’en aller, mon employé  
    • 7:48:38 | vint m’annoncer que quelqu’un demandait à me 
      voir et me remit une carte portant le nom du  
    • 7:48:43 | “colonel Lysander Stark”. Un instant après, le 
      colonel entrait sur ses talons. C’était un homme  
    • 7:48:50 | d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, mais 
      excessivement maigre. Je ne crois pas avoir jamais  
    • 7:48:57 | vu de ma vie maigreur pareille : une figure en 
      lame de couteau où tout faisait saillie à la fois,  
    • 7:49:04 | le nez, le menton et les pommettes, sur lesquelles 
      la peau était si tendue qu’on eût dit qu’elle  
    • 7:49:09 | allait éclater. Cette maigreur anormale semblait 
      néanmoins être due à son tempérament et non à une  
    • 7:49:16 | cause maladive quelconque, car il avait l’œil vif, 
      le pas alerte et l’allure dégagée. Il était mis  
    • 7:49:22 | simplement, mais avec beaucoup de correction 
      et semblait approcher de la quarantaine.
    • 7:49:27 | « – C’est bien à Monsieur Hatherley 
      que j’ai l’honneur de parler ? me  
    • 7:49:32 | dit-il avec un accent un peu germanique. Vous 
      m’avez été recommandé, Monsieur Hatherley,  
    • 7:49:38 | non seulement comme un homme doué de 
      grandes qualités professionnelles,   mais encore comme quelqu’un de discret et 
      en qui l’on pouvait avoir toute confiance.
    • 7:49:47 | « Je m’inclinai, flatté comme tout 
      débutant l’eût été à ma place.
    • 7:49:55 | « – Peut-on savoir qui vous a fait un 
      si bel éloge de moi ? lui demandai-je.
    • 7:50:01 | « – Il est peut-être préférable que je ne vous le 
      dise pas tout de suite. J’ai appris également, par  
    • 7:50:07 | la même source, que vous étiez à la fois orphelin 
      et célibataire et que vous viviez seul à Londres.
    • 7:50:13 | « – C’est parfaitement exact, répondis-je, mais je 
      ne vois vraiment pas quel rapport cela peut avoir  
    • 7:50:19 | avec mes capacités professionnelles. N’est-ce 
      donc point pour affaires que vous venez me voir ?
    • 7:50:28 | « – Si fait, si fait, mais vous allez voir que 
      tout cela a son importance malgré tout. Je désire  
    • 7:50:36 | traiter une affaire avec vous, oui, mais une 
      affaire pour laquelle le secret le plus absolu,   vous m’entendez bien ? le plus 
      absolu, est indispensable. Or,  
    • 7:50:45 | il est tout naturel, n’est-ce pas, de 
      compter sur plus de discrétion de la   part d’un homme qui vit seul que de la part 
      d’un homme qui vit au sein de sa famille.
    • 7:50:58 | « – Du moment que je vous 
      aurai promis de ne rien dire,   répliquai-je, vous pouvez être certain 
      à l’avance que je ne dirai rien.
    • 7:51:06 | « Il n’avait pas cessé un seul instant 
      de m’observer pendant que je parlais,  
    • 7:51:12 | et je ne me souviens pas d’avoir jamais 
      été dévisagé avec autant de méfiance.
    • 7:51:18 | « – Alors, vous me le promettez 
      ? questionna-t-il enfin.
    • 7:51:25 | « – Je vous le promets. « – Silence absolu et complet, avant,  
    • 7:51:30 | pendant et après ? Aucune allusion 
      verbale ni écrite à cette affaire ? « – Ne vous en ai-je pas déjà donné ma parole ?
    • 7:51:38 | « – Très bien. « Il bondit soudain sur pied, traversa mon bureau 
      comme un éclair et ouvrit brusquement la porte.  
    • 7:51:44 | Il n’y avait personne dans le couloir.
      – C’est parfait, déclara-t-il en reprenant  
    • 7:51:51 | sa place. Je sais que les employés sont parfois 
      curieux de connaître les affaires de leur patron.  
    • 7:51:59 | Nous allons maintenant pouvoir causer en 
      toute tranquillité.Il approcha sa chaise  
    • 7:52:06 | tout contre la mienne et se remit à me 
      dévisager d’un œil inquisiteur et pensif.
    • 7:52:11 | Les allures bizarres de cet homme 
      étique commençaient à m’inspirer   un sentiment de répulsion voisin de la peur,  
    • 7:52:19 | et même la crainte de perdre un client ne 
      put m’empêcher de manifester mon impatience.
    • 7:52:25 | « – Monsieur, lui dis-je, je n’ai pas de temps à 
      perdre ; veuillez m’expliquer de quoi il s’agit.
    • 7:52:31 | « – Si l’on vous offrait cinquante livres pour 
      une nuit de travail, reprit-il, accepteriez-vous ?
    • 7:52:37 | « – Volontiers. « – J’ai dit une nuit de travail, mais il 
      serait plus exact de dire une heure. J’ai  
    • 7:52:43 | simplement besoin de votre avis sur une presse 
      hydraulique dont le fonctionnement est défectueux.  
    • 7:52:48 | Si vous voulez bien nous faire voir ce qui est 
      dérangé dans le mécanisme, nous nous chargerons   nous-mêmes ensuite de la remettre en ordre de 
      marche. Que pensez-vous de ma proposition ?
    • 7:52:59 | « – Je pense qu’elle est fort généreuse en 
      comparaison du travail que vous me demandez.
    • 7:53:07 | « – C’est aussi mon avis. Mais il faudra que 
      vous veniez ce soir même par le dernier train.
    • 7:53:14 | « – Où cela ? « – À Eyford, dans le Berkshire. C’est un 
      petit pays, sur la limite de l’Oxfordshire,  
    • 7:53:24 | à moins de sept milles de Reading. Il y a un train   partant de la gare de Paddington qui 
      vous y mettra vers onze heures quinze.
    • 7:53:36 | « – Entendu. « – Je viendrai vous chercher 
      à la gare en voiture. « – C’est loin du pays, alors ?
    • 7:53:42 | « – Oui, notre petite propriété est assez retirée. 
      Il y a sept bons milles de la gare d’Eyford.
    • 7:53:50 | « – En ce cas, nous n’y serons guère avant minuit,   et il faudra que je passe la nuit chez vous, 
      car je n’aurai plus de train pour me ramener.
    • 7:53:58 | « – Qu’à cela ne tienne, on trouvera 
      toujours bien moyen de vous loger.
    • 7:54:03 | « – C’est très ennuyeux. Ne pourrais-je 
      pas venir à une heure plus commode ? « – Non, nous avons jugé préférable que vous 
      veniez ainsi, et c’est justement pour vous  
    • 7:54:13 | dédommager de ce dérangement que nous vous 
      offrons, à vous qui débutez et qui n’êtes  
    • 7:54:18 | pas connu, une rétribution aussi élevée que celle 
      que pourrait exiger un expert accompli. Néanmoins,  
    • 7:54:25 | si vous préférez renoncer à l’affaire, vous 
      n’avez qu’à le dire : il est encore temps.
    • 7:54:30 | « La pensée des cinquante guinées, qui 
      pourraient m’être si utiles, me décida.
    • 7:54:38 | « – Nullement, répondis-je, je suis tout disposé 
      à faire ce que vous me demandez. Toutefois,  
    • 7:54:43 | je vous serai reconnaissant de m’expliquer un 
      peu plus clairement en quoi consistera ma tâche.
    • 7:54:50 | « – Il est très naturel que l’appel que nous avons 
      fait à votre discrétion vous ait intrigué ; mais  
    • 7:54:55 | soyez tranquille, mon intention n’est pas de 
      rien exiger de vous sans vous avoir exposé au  
    • 7:55:01 | préalable ce qui vous sera demandé. Vous êtes 
      bien certain que nul ne peut nous entendre ?
    • 7:55:07 | « – Très certain. « – Alors, voici : vous n’ignorez sans doute pas 
      que la terre à foulon est un produit de valeur,  
    • 7:55:15 | et que l’on n’en peut trouver qu’à 
      un ou deux endroits en Angleterre ? « – Je l’ai entendu dire.
    • 7:55:24 | « – Eh bien ! dernièrement, j’ai acheté une 
      terre… une toute petite terre, à une dizaine  
    • 7:55:30 | de milles de Reading, et j’ai eu le bonheur de 
      découvrir qu’il existait, dans un de mes champs,  
    • 7:55:36 | un gisement de terre à foulon. Mais, après 
      examen, je me suis aperçu que ce gisement était,  
    • 7:55:43 | somme toute, assez restreint et ne constituait en 
      réalité qu’une veine reliant deux autres gisements  
    • 7:55:50 | beaucoup plus considérables situés l’un à droite 
      et l’autre à gauche, mais, hélas ! sur les terres  
    • 7:55:57 | de mes voisins. Ces braves gens n’avaient aucune 
      idée que leur terrain renfermait quelque chose de  
    • 7:56:03 | tout aussi précieux qu’une mine d’or, et j’avais 
      naturellement intérêt à le leur acheter avant  
    • 7:56:09 | qu’ils s’en fussent aperçus. Malheureusement, 
      je ne disposais pas de capitaux suffisants pour  
    • 7:56:15 | enlever l’affaire. Alors je confiai la chose à 
      des amis qui me proposèrent de s’associer avec  
    • 7:56:21 | moi afin d’exploiter en secret mon petit gisement, 
      ce qui nous permettrait de gagner assez d’argent  
    • 7:56:28 | pour acheter les champs voisins. Ce projet fut 
      mis à exécution, et, pour faciliter notre travail,  
    • 7:56:33 | nous avons installé une presse hydraulique. 
      Or, comme je vous l’expliquais tout à l’heure,  
    • 7:56:39 | le mécanisme de cette presse s’est dérangé, et 
      nous voudrions avoir votre avis à ce sujet. Mais  
    • 7:56:44 | vous comprenez qu’il est indispensable que l’on 
      ignore ce que nous faisons, car la présence d’un  
    • 7:56:50 | ingénieur, si elle était connue dans le pays, 
      ne manquerait pas d’éveiller l’attention et,  
    • 7:56:55 | par la suite, de compromettre la réalisation 
      de nos projets. Voilà pourquoi je vous ai  
    • 7:57:00 | fait promettre de ne rien dire à personne que 
      vous iriez à Eyford cette nuit. J’espère que,  
    • 7:57:07 | cette fois, vous avez bien compris ?
      « – Parfaitement, répondis-je. La seule  
    • 7:57:13 | chose que je ne m’explique pas très bien, c’est à 
      quoi peut vous servir une presse hydraulique pour   extraire de la terre à foulon qui, d’après 
      ce que j’ai entendu dire, s’extrait de la  
    • 7:57:23 | même façon que du gravier d’une carrière.
      « – Ah ! me répondit-il d’un ton détaché,  
    • 7:57:31 | c’est que nous avons notre procédé à nous. 
      Nous comprimons la terre en briquettes de   façon à pouvoir la transporter sans que 
      l’on se rende compte de ce que c’est. Mais  
    • 7:57:39 | ce n’est là qu’un simple détail. Maintenant, 
      Monsieur Hatherley, ajouta-t-il en se levant,  
    • 7:57:46 | je crois avoir été assez loyal envers vous pour 
      que vous me témoigniez autant de confiance que  
    • 7:57:52 | je vous en accorde moi-même. Donc, je compte sur 
      vous. Vous serez à Eyford à onze heures quinze.
    • 7:58:00 | « – J’y serai. « – Et pas un mot à personne, n’est-ce pas ? « Il me scruta du regard une dernière fois et,  
    • 7:58:08 | après m’avoir donné une poignée de main froide 
      et moite, sortit de mon bureau d’un pas pressé.
    • 7:58:13 | « Vous imaginerez sans peine à quel étonnement 
      je fus en proie lorsque, de nouveau seul et en  
    • 7:58:20 | mesure de raisonner plus posément, je me pris à 
      réfléchir à la proposition qui venait de m’être  
    • 7:58:26 | faite avec tant de brusquerie et tant d’imprévu. 
      D’un sens, j’étais évidemment très content,  
    • 7:58:33 | car les honoraires que l’on m’offrait étaient dix 
      fois plus élevés que ceux que j’aurais moi-même  
    • 7:58:40 | demandés si l’on m’avait invité à fixer mon prix 
      ; en outre, cette première expertise pourrait  
    • 7:58:45 | m’en valoir d’autres. Mais, d’un autre côté, la 
      physionomie et les allures de mon client m’avaient  
    • 7:58:51 | laissé une désagréable impression, et son histoire 
      de terre à foulon ne me paraissait pas suffisante  
    • 7:58:58 | pour justifier la nécessité d’un voyage en pleine 
      nuit et d’une discrétion absolue. Néanmoins,  
    • 7:59:05 | repoussant toutes les inquiétudes qui m’étaient 
      venues à l’esprit, je dînai de bon appétit,  
    • 7:59:12 | me fis conduire à Paddington et me mis en 
      route en me conformant scrupuleusement à  
    • 7:59:17 | la recommandation qui m’avait été adressée 
      de ne souffler mot à personne de mon voyage.
    • 7:59:23 | « À Reading, il me fallut changer non seulement 
      de train, mais aussi de réseau. Je réussis  
    • 7:59:30 | toutefois à prendre le dernier train pour Eyford 
      et débarquai dans la petite gare mal éclairée un  
    • 7:59:35 | peu après onze heures. J’étais le seul voyageur 
      à descendre à cette station et ne trouvai,  
    • 7:59:41 | sur le quai désert, qu’un homme d’équipe 
      somnolent et nanti d’une lanterne. Mais,  
    • 7:59:46 | à la sortie, j’aperçus mon client du matin 
      qui m’attendait dans l’ombre sur l’autre côté   de la route. Sans mot dire, il me prit par 
      le bras et me poussa vers une voiture dont  
    • 7:59:57 | la portière était ouverte. Dès que nous 
      fûmes montés tous les deux, il releva les   glaces de chaque côté et frappa contre la 
      paroi. Notre cheval partit à fond de train…
    • 8:00:07 | – Il n’y avait qu’un seul 
      cheval ? interrompit Holmes. – Oui, un seul. – Avez-vous remarqué de quelle couleur il était ?
    • 8:00:16 | – Oui, je l’avais vu à la lueur des lanternes 
      pendant que nous montions. C’était un alezan.
    • 8:00:21 | – Était-il frais ou semblait-il fatigué ? – Oh ! très frais, et il 
      avait le poil fort brillant.
    • 8:00:28 | – Je vous remercie. Excusez-moi 
      de vous avoir interrompu et   veuillez continuer votre si captivant récit.
    • 8:00:36 | – Nous partîmes donc, ainsi que je vous le disais, 
      et roulâmes pendant au moins une heure. Le colonel  
    • 8:00:42 | Lysander Stark m’avait dit qu’il n’y avait que 
      sept milles ; mais, à en juger par la vitesse où  
    • 8:00:49 | nous allions et par le temps que dura le trajet, 
      je croirais plutôt qu’il y en avait pas loin de  
    • 8:00:54 | douze. Il continuait toujours à ne pas dire un 
      mot, et chaque fois que mes yeux se portaient  
    • 8:00:59 | sur lui, je remarquais qu’il m’épiait avec la plus 
      vive attention. Sans doute les chemins ne sont-ils  
    • 8:01:06 | pas fameux dans cette région, car nous étions 
      sans cesse cahotés et souvent même projetés de  
    • 8:01:12 | droite ou de gauche. J’essayai de regarder par 
      les portières afin de voir par où nous passions,  
    • 8:01:17 | mais les glaces étaient en verre dépoli, et c’est 
      tout juste si l’on pouvait distinguer quelque  
    • 8:01:23 | vague clarté lorsque nous passions devant une 
      lumière. De temps à autre, je tentais d’amorcer  
    • 8:01:29 | la conversation afin de rompre la monotonie du 
      voyage, mais le colonel ne me répondait que par  
    • 8:01:35 | monosyllabes, et nous ne tardâmes pas à retomber 
      dans le même silence qu’auparavant. Enfin les  
    • 8:01:41 | cahots de la route firent place à un roulement 
      plus moelleux sur une allée de gravier et,   un moment après, la voiture s’arrêta. Le colonel 
      Lysander sauta à terre et, aussitôt que je fus  
    • 8:01:51 | descendu à mon tour, m’entraîna vivement sous un 
      porche béant en face de nous. Nous venions à peine  
    • 8:01:57 | de quitter la voiture que nous étions déjà dans 
      le vestibule, et il me fut absolument impossible  
    • 8:02:03 | d’entrevoir, ne fût-ce qu’un instant, la façade 
      de la maison. Dès que j’en eus franchi le seuil,  
    • 8:02:10 | la porte se referma lourdement derrière nous, 
      et j’entendis confusément le crissement des  
    • 8:02:16 | roues de la voiture qui s’éloignait.
      « Il faisait noir comme dans un four à  
    • 8:02:22 | l’intérieur de la maison, et le colonel se mit 
      à chercher à tâtons des allumettes en bougonnant  
    • 8:02:28 | entre ses dents. Soudain, une porte s’ouvrit 
      au fond du vestibule, et un long rayon de  
    • 8:02:34 | lumière jaunâtre se trouva projeté dans notre 
      direction. Puis le vestibule s’éclaira davantage,  
    • 8:02:40 | et nous vîmes apparaître une femme qui tenait 
      une lampe à bout de bras au-dessus de sa tête  
    • 8:02:46 | et se penchait en avant pour nous regarder. 
      Je me rendis compte qu’elle était jolie,  
    • 8:02:52 | et les reflets soyeux que prenait sa robe sous la 
      lumière me laissèrent supposer qu’elle portait une  
    • 8:02:57 | toilette de prix. Elle prononça quelques mots 
      en langue étrangère sur un ton interrogatif,  
    • 8:03:04 | et la réponse monosyllabique que lui adressa 
      d’un air bourru le colonel parut lui causer  
    • 8:03:09 | un tel saisissement qu’elle faillit en lâcher 
      sa lampe. Alors le colonel s’approcha d’elle,  
    • 8:03:15 | lui chuchota quelque chose à l’oreille, 
      puis, la repoussant dans la pièce d’où   elle venait de sortir, revint vers moi 
      en tenant lui-même la lampe dans sa main. 
    • 8:03:25 | « – Voulez-vous avoir l’obligeance de m’attendre 
      ici quelques minutes ? dit-il, ouvrant une  
    • 8:03:33 | autre porte et me faisant entrer dans une pièce 
      modestement meublée, au centre de laquelle il y  
    • 8:03:38 | avait une table ronde jonchée de livres allemands. 
      Je reviens dans un instant, ajouta-t-il en posant  
    • 8:03:44 | la lampe sur un harmonium placé auprès de 
      la porte et en s’éloignant dans l’ombre.
    • 8:03:49 | « Je jetai un coup d’œil sur les livres 
      éparpillés sur la table, et, bien que ne  
    • 8:03:55 | sachant pas l’allemand, je vis que deux d’entre 
      eux étaient des traités scientifiques et les  
    • 8:04:02 | autres des volumes de poésie. Ensuite, j’allai 
      jusqu’à la fenêtre, espérant avoir ainsi un  
    • 8:04:08 | aperçu du paysage, mais je m’aperçus qu’elle était 
      masquée par d’épais volets de chêne assujettis à  
    • 8:04:15 | l’aide d’une solide barre de fer. Il régnait 
      à l’intérieur de cette habitation un silence  
    • 8:04:21 | extraordinaire que troublait seul le tic-tac d’une 
      vieille horloge quelque part dans le vestibule.  
    • 8:04:28 | Une vague sensation de malaise commençait à 
      s’emparer de moi. Qui étaient ces Allemands et que  
    • 8:04:34 | faisaient-ils donc pour habiter ainsi dans cette 
      étrange demeure écartée ? Et, en fin de compte,  
    • 8:04:42 | où étais-je ? Je savais bien que je devais 
      me trouver à une dizaine de milles d’Eyford,  
    • 8:04:48 | mais c’est tout. Était-ce au nord, au sud, à l’est 
      ou à l’ouest ? Je n’en avais pas la moindre idée.  
    • 8:04:55 | Au reste, Reading et d’autres grandes villes 
      se trouvaient dans le même rayon ; donc,  
    • 8:05:01 | l’endroit où j’étais ne devait pas être, somme 
      toute, si écarté ; et cependant, à en juger par  
    • 8:05:08 | le calme absolu qui nous environnait, nous devions 
      être incontestablement en pleine campagne. Je me  
    • 8:05:15 | mis à marcher de long en large à travers la pièce 
      en fredonnant un air pour me donner du courage.  
    • 8:05:21 | Décidément, je commençais à estimer que mes 
      cinquante guinées seraient de l’argent bien gagné.
    • 8:05:27 | « Tout à coup, au milieu du silence absolu, et 
      sans qu’aucun bruit de pas à l’extérieur l’eût  
    • 8:05:33 | laissé présager, la porte de la pièce dans 
      laquelle j’attendais s’ouvrit lentement. La  
    • 8:05:38 | femme apparut sur le seuil, se détachant sur le 
      fond sombre du vestibule qui était derrière elle  
    • 8:05:45 | et fortement éclairée par-devant par la lumière 
      jaune de la lampe posée sur l’harmonium. Son beau  
    • 8:05:51 | visage était bouleversé par une telle expression 
      de frayeur que j’en fus moi-même tout saisi.  
    • 8:05:57 | Elle leva un doigt tremblant pour me faire 
      signe de me taire, et, tout en se retournant   pour jeter des coups d’œil apeurés derrière 
      elle, me jeta quelques mots en mauvais anglais.
    • 8:06:09 | « – À votre place, je partirais, me 
      dit-elle en faisant, me sembla-t-il,  
    • 8:06:14 | de grands efforts pour 
      rester calme. À votre place,   je partirais. Je ne resterais pas ici. 
      Il n’est pas bon pour vous de rester ici.
    • 8:06:25 | « – Mais, Madame, objectai-je, 
      je n’ai pas encore fait ce que   je suis chargé de faire. Je n’ai 
      pas encore examiné la machine.
    • 8:06:36 | « – Il est inutile que vous attendiez,   reprit-elle. Vous pouvez franchir la 
      porte ; personne ne vous en empêchera.
    • 8:06:43 | « Puis, voyant que je 
      secouais la tête en souriant,   elle abandonna subitement toute contrainte et 
      fit un pas vers moi en se tordant les mains.
    • 8:06:52 | « – Pour l’amour du ciel ! murmura-t-elle,   allez-vous-en, allez-vous-en d’ici 
      avant qu’il ne soit trop tard !
    • 8:07:00 | « Mais je dois vous dire que je suis têtu de mon 
      caractère et me désiste d’autant moins volontiers  
    • 8:07:05 | quand je vois se dresser un obstacle devant 
      moi. Je pensai à mes cinquante guinées perdues,   au fastidieux voyage que j’aurais fait pour 
      rien, à la désagréable nuit qui me serait  
    • 8:07:16 | réservée sans doute. Ne serais-je donc venu 
      là que pour m’entendre dire cela ? Allais-je  
    • 8:07:22 | donc me sauver comme un voleur avant 
      d’avoir exécuté le travail qui m’était   confié et sans empocher l’argent qui m’était 
      dû ? Et qui me prouvait que je n’avais pas  
    • 8:07:34 | tout bonnement affaire à une malheureuse 
      atteinte de la folie de la persécution ?
    • 8:07:41 | « Bien que plus sérieusement ébranlé par son 
      attitude que je ne voulais me l’avouer à moi-même,  
    • 8:07:46 | je lui opposai donc un refus énergique en 
      lui exprimant ma ferme volonté de rester.
       
    • 8:07:53 | « Elle allait déjà se remettre à me supplier 
      de partir quand on entendit une porte claquer à  
    • 8:08:00 | l’étage au-dessus et des pas descendre l’escalier. 
      Elle prêta l’oreille un moment, leva les bras d’un  
    • 8:08:06 | geste désespéré et disparut aussi brusquement 
      et aussi silencieusement qu’elle était venue. 
    • 8:08:12 | « Un instant après, je vis entrer le colonel 
      Lysander Stark, accompagné d’un homme gros,  
    • 8:08:19 | à barbe frisée et à double menton, qu’il me 
      présenta sous le nom de Monsieur Ferguson.
    • 8:08:26 | « – C’est mon secrétaire et gérant, 
      ajouta le colonel. Dites-moi,   j’avais l’impression d’avoir 
      fermé cette porte tout à l’heure  
    • 8:08:32 | en sortant. Je crains que vous n’ayez 
      été incommodé par le courant d’air.
    • 8:08:38 | « – Au contraire, répliquai-je,   c’est moi qui l’ai ouverte parce que 
      je trouvais qu’on manquait d’air.
    • 8:08:43 | « Il me décocha un nouveau coup d’œil soupçonneux. « – Eh bien ! si nous nous occupions un 
      peu de cette affaire ? insinua-t-il. Venez  
    • 8:08:53 | avec nous. Monsieur Ferguson et moi, 
      nous allons vous montrer la machine. « – Il vaut sans doute mieux que je 
      prenne mon chapeau, n’est-ce pas ?
    • 8:09:01 | « – Oh ! ce n’est pas la peine 
      ; elle est dans la maison. « – Comment ? C’est dans la maison que 
      vous extrayez cette terre à foulon ?
    • 8:09:11 | « – Non, non, mais c’est là que 
      nous la compressons. Du reste,   ne vous inquiétez pas de cela. 
      Tout ce que l’on vous demande,  
    • 8:09:19 | c’est d’examiner la machine afin de nous dire 
      ce qu’il faut faire pour la remettre en état.
    • 8:09:27 | « Nous montâmes l’escalier tous les trois 
      ensemble, le colonel en tête avec la lampe,  
    • 8:09:32 | et le gros géant et moi derrière. C’était un 
      véritable labyrinthe que cette vieille maison  
    • 8:09:39 | avec tous ses corridors, ses couloirs, 
      ses escaliers étroits et tournants, et  
    • 8:09:45 | ses petites portes basses, aux seuils creusés par 
      plusieurs générations. Sorti du rez-de-chaussée,  
    • 8:09:54 | on ne voyait plus ni tapis, ni meubles d’aucune 
      sorte, et partout le plâtre se détachait des murs,  
    • 8:10:01 | laissant apparaître des plaques d’humidité 
      verdâtres et malsaines. J’essayais de prendre  
    • 8:10:07 | un air aussi dégagé que possible ; mais, tout en 
      n’ayant pas voulu tenir compte des avertissements  
    • 8:10:13 | qui m’avaient été donnés, je les gardais toujours 
      présents à la mémoire et tenais constamment à  
    • 8:10:20 | l’œil mes deux compagnons. Ferguson me faisait 
      l’effet d’un homme taciturne et morose, mais  
    • 8:10:27 | les quelques mots que je lui entendis prononcer me 
      montrèrent que c’était en tout cas un compatriote.
    • 8:10:33 | « Le colonel Lysander Stark s’arrêta 
      enfin devant une porte basse,  
    • 8:10:39 | qu’il ouvrit à l’aide d’une clé. Cette 
      porte donnait accès à une petite pièce  
    • 8:10:44 | carrée tellement exiguë qu’il semblait 
      impossible qu’elle pût nous contenir   tous les trois. Ferguson resta dehors, 
      et le colonel m’y fit entrer avec lui.
    • 8:10:57 | « – Nous sommes à présent, m’expliqua-t-il, 
      à l’intérieur même de la presse hydraulique,  
    • 8:11:03 | et ce ne serait vraiment pas drôle pour nous si 
      quelqu’un s’avisait de la faire fonctionner. Le  
    • 8:11:09 | plafond de cette petite casemate est en réalité 
      le dessous du piston qui est refoulé jusqu’à ce  
    • 8:11:15 | plancher métallique avec une force de plusieurs 
      tonnes. Il y a extérieurement de petites colonnes  
    • 8:11:21 | latérales renfermant de l’eau, qui reçoivent 
      la force et la transmettent en la multipliant  
    • 8:11:26 | selon un principe que je n’ai pas besoin de 
      vous expliquer, puisque c’est votre partie. À  
    • 8:11:32 | vrai dire, la machine fonctionne encore assez 
      bien, seulement son mouvement s’est ralenti,   et elle a perdu de sa force. Voulez-vous 
      avoir l’obligeance de l’examiner et de  
    • 8:11:42 | nous dire ce qu’il faudrait faire ?
      « Je lui pris la lampe des mains et  
    • 8:11:47 | vérifiai soigneusement toutes les parties 
      du mécanisme. C’était en vérité une machine  
    • 8:11:52 | très puissante et capable d’exercer une pression 
      énorme. Mais, quand je ressortis et que j’appuyai  
    • 8:11:59 | sur les leviers de commande, je me rendis 
      compte, au bruit anormal qui se produisait,   qu’une légère fuite laissait refluer l’eau dans 
      un des cylindres latéraux. En y regardant mieux,  
    • 8:12:09 | je m’aperçus alors que le caoutchouc qui 
      garnissait la tête de l’une des tiges s’était  
    • 8:12:14 | raplati et n’appliquait plus le long du cylindre 
      dans lequel elle fonctionnait. C’était là,  
    • 8:12:21 | à n’en point douter, la cause de la déperdition 
      de force, ainsi que je le fis constater à mes  
    • 8:12:27 | deux compagnons. Ils m’écoutèrent avec une 
      vive attention et me demandèrent quel serait  
    • 8:12:33 | le moyen le plus pratique de remédier à cet état 
      de choses. Après leur avoir fourni les indications  
    • 8:12:40 | qu’ils réclamaient, je retournai dans la petite 
      casemate constituant l’intérieur de la machine et  
    • 8:12:45 | l’observai minutieusement afin de satisfaire ma 
      curiosité d’homme de métier. Il était facile de  
    • 8:12:51 | se rendre compte, du premier coup d’œil, que cette 
      histoire de terre à foulon ne tenait pas debout,   car il était absolument inadmissible que l’on 
      employât une aussi puissante machine pour  
    • 8:13:02 | exécuter un travail aussi simple. Les parois de la 
      casemate étaient en bois, mais ce qui lui tenait  
    • 8:13:10 | lieu de plancher ressemblait à un vaste creuset de 
      fer, et, en me baissant pour le voir de plus près,  
    • 8:13:16 | je m’aperçus qu’il était entièrement revêtu 
      d’une espèce de croûte métallique. Intrigué,  
    • 8:13:22 | je m’étais déjà mis à gratter avec mon ongle pour 
      voir ce que c’était, lorsque j’entendis proférer  
    • 8:13:28 | une exclamation en allemand derrière moi, et, 
      m’étant retourné, m’aperçus que le squelettique  
    • 8:13:34 | colonel avait les yeux fixés sur moi.
      « – Que faites-vous là ? me demanda-t-il. « J’étais furieux de voir qu’il m’avait berné 
      en me racontant cette fable invraisemblable.
    • 8:13:45 | « – J’admire votre terre à 
      foulon, lui répondis-je, mais,   si vous voulez savoir le fond de ma pensée, 
      je crois que je pourrais vous donner de plus  
    • 8:13:54 | utiles conseils au sujet de votre machine si 
      vous me disiez à quoi elle sert réellement.
    • 8:14:00 | « Je n’avais pas achevé ma phrase que je compris 
      avoir commis une stupide imprudence. La figure  
    • 8:14:06 | du colonel s’était brusquement durcie et des 
      éclairs menaçants flambèrent dans ses yeux gris.
    • 8:14:12 | « – Très bien, me dit-il, vous allez 
      apprendre tout ce que vous désirez savoir. « Et, se rejetant brusquement en arrière, 
      il claqua sur moi la petite porte et donna  
    • 8:14:22 | un tour de clé. Je me relevai d’un 
      bond et cherchai à tourner le bouton,  
    • 8:14:27 | mais il n’y avait rien à faire, 
      et j’eus beau frapper sur la porte   à coups de poing et à coups de pied, 
      rien n’y fit, elle était inébranlable.
    • 8:14:36 | « – Holà ! hurlai-je. Holà 
      ! colonel ! Ouvrez-moi !
    • 8:14:43 | « Tout à coup, dans le profond silence qui 
      m’environnait, j’entendis deux bruits qui   me glacèrent d’horreur : celui du levier 
      de commande que l’on repoussait et celui  
    • 8:14:52 | de l’eau filtrant par la fuite du cylindre. Le 
      misérable venait de mettre la machine en marche.
    • 8:14:58 | « La lampe se trouvait encore par terre à côté 
      de moi, où je l’avais posée pour examiner le  
    • 8:15:03 | creuset. À la lueur qu’elle projetait, je vis 
      le noir plafond descendre lentement sur moi,  
    • 8:15:10 | d’un mouvement lent et saccadé, mais avec 
      une force qui, je ne le savais que trop bien,  
    • 8:15:15 | allait, dans quelques instants, me broyer et 
      me réduire à l’état de bouillie informe. Je me  
    • 8:15:21 | ruai comme un fou contre la porte en hurlant, 
      je me déchirai les ongles contre la serrure,  
    • 8:15:26 | je suppliai désespérément le colonel de me 
      délivrer, mais l’impitoyable grondement du  
    • 8:15:33 | mécanisme étouffait mes appels. Déjà, le 
      plafond n’était plus qu’à un ou deux pieds  
    • 8:15:39 | au-dessus de ma tête, et, en levant la main, je 
      pouvais en sentir la surface dure et rugueuse…
    • 8:15:44 | « Alors tout à coup une pensée me vint comme un 
      éclair : la mort qui allait me frapper serait plus  
    • 8:15:51 | ou moins atroce selon la position dans laquelle je 
      serais placé à l’instant fatal. Si je me couchais  
    • 8:15:57 | à plat ventre, le poids se porterait d’abord sur 
      ma colonne vertébrale, et je frémis à l’idée de  
    • 8:16:03 | l’effroyable rupture qui s’ensuivrait ! Peut-être, 
      dans la position inverse, la mort serait-elle  
    • 8:16:09 | moins épouvantable après tout, mais aurais-je le 
      courage de rester étendu sur le dos et de regarder  
    • 8:16:17 | descendre sur moi cette masse inexorable et noire 
      ? Déjà il ne m’était plus possible de me tenir  
    • 8:16:24 | debout… quand soudain mes yeux se portèrent sur 
      quelque chose qui me rendit une lueur d’espoir.
       
    • 8:16:30 | « J’ai dit que, si le plafond et le plancher 
      étaient de fer, les parois, par contre,  
    • 8:16:37 | étaient de bois. En jetant rapidement un 
      dernier regard autour de moi, j’aperçus,  
    • 8:16:44 | dans l’interstice qui séparait deux planches, 
      un mince filet de lumière jaune qui allait en  
    • 8:16:51 | s’élargissant de plus en plus au fur et à mesure 
      qu’un petit panneau s’ouvrait. Sur le premier  
    • 8:16:57 | moment, je crus rêver : serait-il donc possible 
      qu’il y eût là une porte par laquelle je pourrais  
    • 8:17:03 | échapper à la mort ? Mais, l’instant d’après, 
      je m’étais élancé à travers l’ouverture,  
    • 8:17:09 | et je tombais à demi évanoui de l’autre côté.
      « Le panneau s’était immédiatement refermé  
    • 8:17:18 | derrière moi ; quelques moments plus 
      tard, le bruit de la lampe qui s’écrasait,   puis celui des deux plaques de métal qui 
      entraient en contact, m’avertissaient que, si  
    • 8:17:29 | le salut ne m’avait été miraculeusement apporté à 
      la dernière minute, j’aurais déjà cessé de vivre.
    • 8:17:35 | « Je fus rappelé à moi par une vive 
      étreinte autour de mon poignet, et je  
    • 8:17:41 | m’aperçus que j’étais allongé sur le dallage 
      d’un étroit corridor, dans lequel une femme,  
    • 8:17:47 | penchée sur moi, cherchait à m’attirer de 
      la main gauche en s’éclairant à l’aide d’une   bougie qu’elle tenait de la main droite. C’était 
      celle qui avait déjà si généreusement tenté de me  
    • 8:17:59 | sauver une première fois, et dont j’avais eu 
      la stupidité de ne pas écouter les conseils.
    • 8:18:06 | « – Venez ! venez ! me criait-elle d’une voix 
      haletante. Ils vont venir d’un instant à l’autre,  
    • 8:18:11 | et ils s’apercevront que vous leur 
      avez échappé. Oh ! ne perdez pas   un temps si précieux, venez, 
      je vous en supplie, venez !
    • 8:18:20 | « Cette fois, je vous prie de croire que je 
      me rendis sans difficulté à ses instances, et,  
    • 8:18:25 | m’étant remis tant bien que mal sur pied, je la 
      suivis en courant le long du corridor, puis dans  
    • 8:18:31 | l’escalier tournant auquel il aboutissait. Cet 
      escalier nous amena dans un large couloir et,  
    • 8:18:36 | à la minute même où nous y parvenions, nous 
      entendîmes un bruit de pas précipités accompagnés  
    • 8:18:42 | de cris poussés par deux voix qui se répondaient 
      réciproquement, l’une partant de l’étage où nous  
    • 8:18:48 | étions et l’autre de l’étage au-dessous. La 
      femme s’arrêta, regarda d’un air égaré autour  
    • 8:18:54 | d’elle comme si elle ne savait quel parti prendre, 
      puis finit par ouvrir une porte, qui était celle  
    • 8:19:01 | d’une chambre à coucher à travers la fenêtre de 
      laquelle filtraient de brillants rayons de lune.
    • 8:19:07 | « – Voici l’unique chance de salut qui vous reste,   me dit ma bienfaitrice. C’est haut, mais 
      vous pourrez peut-être quand même sauter.
    • 8:19:15 | « Au même instant, une lumière apparut 
      brusquement à l’autre extrémité du couloir,  
    • 8:19:21 | et je vis accourir vers moi la haute et 
      maigre silhouette du colonel Lysander   Stark tenant d’une main une lanterne et de l’autre 
      une arme qui ressemblait à un couperet de boucher.  
    • 8:19:33 | Je traversai la chambre d’un bond, ouvris la 
      fenêtre et me penchai au-dehors. Quel calme  
    • 8:19:39 | et quelle paix sur ce jardin baigné de lune 
      ! Et la distance qui m’en séparait ne devait  
    • 8:19:44 | guère dépasser trente pieds. Je montai sur le 
      rebord de la fenêtre, mais j’hésitais à sauter  
    • 8:19:49 | avant de savoir ce qui allait se passer entre ma 
      bienfaitrice et le scélérat qui me poursuivait.  
    • 8:19:56 | S’il devait la brutaliser, ma foi tant pis ! 
      J’étais prêt à tout risquer pour la protéger  
    • 8:20:02 | à mon tour. Cette pensée avait à peine eu le 
      temps de me traverser l’esprit que le colonel  
    • 8:20:09 | était arrivé à la porte et cherchait à repousser 
      la femme pour s’élancer dans la chambre ; mais  
    • 8:20:15 | elle lui noua aussitôt ses deux bras 
      autour du corps en essayant de le retenir.
    • 8:20:22 | « – Fritz ! Fritz ! s’écria-t-elle en anglais,   rappelez-vous ce que vous m’avez promis 
      la dernière fois ! Vous m’avez juré de ne  
    • 8:20:30 | jamais plus recommencer. Il ne dira 
      rien ! Oh ! non, il ne dira rien !
    • 8:20:35 | « – Vous êtes folle, Élise ! vociféra-t-il 
      en se débattant pour lui faire lâcher prise.  
    • 8:20:40 | Vous voulez nous perdre. Il en a trop 
      vu. Laissez-moi passer, vous dis-je !
    • 8:20:47 | « Il la rejeta de côté et, courant à la 
      fenêtre, chercha à me frapper sauvagement  
    • 8:20:52 | avec son couperet. Je m’étais laissé glisser le 
      long de la muraille et n’étais plus suspendu que  
    • 8:20:58 | par les mains au rebord de la croisée 
      lorsqu’il me porta ce coup terrible.   Je ressentis une douleur sourde, mes doigts 
      s’ouvrirent et je tombai en bas dans le jardin.
    • 8:21:09 | « La chute avait été brutale, mais, par 
      bonheur, je ne m’étais brisé aucun membre.  
    • 8:21:16 | Aussi m’empressai-je de me relever et me mis-je 
      à courir à toutes jambes à travers les massifs,  
    • 8:21:22 | car je me rendais nettement compte que 
      je n’étais pas encore, à beaucoup près,   hors de danger. Mais, tandis que je courais 
      ainsi, un violent étourdissement s’empara  
    • 8:21:33 | de moi et je me sentis défaillir. Mes yeux 
      se portèrent vers ma main, dans laquelle je  
    • 8:21:39 | ressentais de douloureux élancements, et c’est 
      alors que, pour la première fois, je m’aperçus  
    • 8:21:44 | que j’avais le pouce tranché et que je perdais 
      le sang en abondance. J’essayai de l’étancher  
    • 8:21:50 | en nouant mon mouchoir sur la blessure, mais tout 
      à coup mes oreilles se mirent à bourdonner, et je  
    • 8:21:56 | tombai sans connaissance au milieu des rosiers.
      « Combien de temps restai-je évanoui de la sorte,  
    • 8:22:05 | je ne saurais vous le dire. Fort longtemps, sans 
      doute, car lorsque je rouvris enfin les yeux,  
    • 8:22:12 | je m’aperçus que la lune était couchée et que le 
      jour commençait à poindre. Mes vêtements étaient  
    • 8:22:19 | tout humides de rosée et ma manche trempée de 
      sang. La douleur cuisante que me causait ma  
    • 8:22:26 | blessure me remémora, en l’espace d’une seconde, 
      dans tous ses détails, mon aventure de la nuit,  
    • 8:22:33 | et je me remis vivement sur pied en songeant 
      que je n’étais peut-être pas encore à l’abri  
    • 8:22:38 | des poursuites de mes ennemis.
      « Mais, en regardant autour de moi,   je fus profondément étonné de constater 
      qu’il n’y avait plus là ni maison,  
    • 8:22:47 | ni jardin. J’étais au coin d’une 
      haie, sur le bord de la grand-route,   et je vis un peu plus loin un long 
      bâtiment qui n’était autre, ainsi  
    • 8:22:56 | que je pus m’en rendre compte quand je m’en fus 
      approché, que la station d’Eyford où j’étais  
    • 8:23:02 | descendu du train la veille au soir. Sans mon 
      affreuse blessure à la main, j’aurais pu croire  
    • 8:23:08 | que tous les horribles souvenirs qui hantaient 
      mon esprit ne provenaient que d’un mauvais rêve.
    • 8:23:14 | « Encore tout étourdi, j’entrai dans la gare et 
      m’informai de l’heure des trains. On me répondit  
    • 8:23:20 | qu’il y en avait un pour Reading dans moins d’une 
      heure. Je retrouvai là le même homme d’équipe  
    • 8:23:27 | que j’y avais vu la veille et lui demandai s’il 
      avait entendu parler du colonel Lysander Stark.  
    • 8:23:33 | Il me répondit que ce nom lui était inconnu. 
      Je lui demandai ensuite s’il avait remarqué  
    • 8:23:40 | la voiture qui était venue me chercher la 
      veille. Il me certifia que non. Alors je  
    • 8:23:46 | m’informai d’un poste de police. Il m’expliqua 
      que le plus proche était à trois milles.
    • 8:23:52 | « C’était trop loin. Malade et affaibli comme je 
      l’étais, je me sentais incapable d’entreprendre  
    • 8:23:57 | une pareille marche. Je me résignai donc 
      à attendre d’être revenu à Londres pour   porter plainte. Il était un peu plus de six 
      heures lorsque j’arrivai à Paddington. Mon  
    • 8:24:07 | premier soin fut naturellement d’aller me faire 
      panser, et c’est alors que le docteur me proposa  
    • 8:24:13 | aimablement de me conduire ici. Maintenant 
      que je vous ai conté toute mon aventure,  
    • 8:24:19 | dites-moi ce que je dois faire : je 
      m’en rapporterai entièrement à vous.
    • 8:24:24 | Nous restâmes tous deux un long 
      moment silencieux après avoir   écouté cet extraordinaire récit. Puis 
      Sherlock Holmes prit sur un rayon l’un  
    • 8:24:34 | de ces gros recueils dans lesquels il 
      cataloguait ses coupures de journaux. – Voici, dit-il, une annonce qui 
      ne manquera pas de vous intéresser.  
    • 8:24:43 | Elle a paru dans tous les journaux il y a 
      environ un an. Écoutez bien : « Disparu,  
    • 8:24:50 | le neuf courant, Monsieur Jeremiah Hayling, 
      ingénieur en hydraulique. Était sorti de   chez lui à dix heures du soir et n’a pas reparu 
      depuis. Il était vêtu, etc. » Hein ? Ce devait  
    • 8:25:01 | être en cette dernière occasion que le colonel 
      avait eu besoin de faire vérifier sa machine. – Grand Dieu ! s’exclama mon client. Mais alors 
      cela expliquerait ce que cette femme m’a dit.
    • 8:25:12 | – Sans aucun doute. Il est bien évident que ce 
      colonel est un individu flegmatique et résolu  
    • 8:25:19 | qui ne reculerait devant aucun crime pour empêcher 
      qu’on ne découvre ses machinations. Il est un peu  
    • 8:25:25 | comme ces pirates d’autrefois qui, lorsqu’ils 
      capturaient un navire, en faisaient égorger  
    • 8:25:31 | tout l’équipage depuis le premier homme 
      jusqu’au dernier. Eh bien ! j’estime que,  
    • 8:25:36 | si nous voulons tenter quelque chose, 
      il n’y a pas de temps à perdre. Si donc  
    • 8:25:42 | vous vous sentez en état de le faire, je 
      crois que le mieux que nous ayons à faire  
    • 8:25:47 | sera d’aller tout de suite à Scotland Yard. 
      Ensuite nous nous dirigerons vers Eyford. Trois heures plus tard, nous étions 
      tous dans le train qui, de Reading,  
    • 8:25:56 | devait nous conduire dans ce petit village 
      du Berkshire. Il y avait là Sherlock Holmes,  
    • 8:26:02 | l’ingénieur en hydraulique, l’inspecteur 
      Bradstreet, un agent en bourgeois et moi.   Bradstreet avait étalé à côté de lui sur la 
      banquette une carte d’état-major de la région et,  
    • 8:26:12 | à l’aide d’un compas, y avait tracé 
      un cercle ayant Eyford pour centre. – Voilà, dit-il. Ce cercle représente 
      un rayon de dix milles. Par conséquent,  
    • 8:26:23 | l’endroit que nous cherchons devrait 
      se trouver quelque part sur cette   ligne. C’est bien dix milles que vous 
      avez dit, Monsieur, n’est-ce pas ?
    • 8:26:33 | – Approximativement, puisque le trajet 
      en voiture a demandé une bonne heure. – Et vous supposez qu’on vous 
      a fait refaire tout ce trajet  
    • 8:26:41 | en sens inverse pendant que vous étiez évanoui ? – C’est plus que probable. J’ai du reste vaguement  
    • 8:26:48 | souvenir d’avoir été enlevé à 
      bras et transporté quelque part. – Ce que je ne peux pas comprendre, 
      dis-je, c’est qu’ils vous aient  
    • 8:26:56 | épargné lorsqu’ils vous ont trouvé sans 
      connaissance dans le jardin. Il faudrait   donc admettre que le misérable s’est laissé 
      attendrir par les supplications de cette femme.
    • 8:27:05 | – J’en doute très fort, car jamais je n’ai 
      vu à personne figure aussi dure qu’à lui.
    • 8:27:12 | – Bah ! nous aurons tôt fait d’éclaircir tout 
      cela, répliqua Bradstreet. Pour l’instant,  
    • 8:27:19 | ce que je voudrais bien savoir, 
      c’est sur quel point de mon cercle se   trouvent les individus que nous cherchons.
      – Je crois, dit Holmes imperturbable, que  
    • 8:27:31 | je pourrais facilement mettre le doigt dessus.– 
      Pas possible ? s’écria l’inspecteur. Mais alors,  
    • 8:27:38 | votre opinion est déjà faite ? Eh bien ! nous 
      allons voir un peu qui tombera d’accord avec  
    • 8:27:43 | vous. Moi, j’opine pour le sud, parce que 
      la population m’y paraît plus clairsemée.
    • 8:27:48 | – Moi, pour l’est, déclara mon client. – Moi, pour l’ouest,   rétorqua l’agent en bourgeois. Il y a 
      de ce côté-là pas mal de hameaux perdus.
    • 8:27:58 | – Et moi, pour le nord, affirmai-je, 
      car c’est une région peu accidentée,  
    • 8:28:04 | et notre ami nous a dit que la 
      voiture n’avait pas monté de côtes. – Eh bien ! s’écria en riant l’inspecteur,  
    • 8:28:11 | voilà ce qui s’appelle une diversité 
      d’opinions. Nous nous sommes partagé   les quatre points cardinaux. Alors à qui 
      accordez-vous votre voix, monsieur Holmes ?
    • 8:28:21 | – Vous avez tous tort. – Tous ? Mais comment ? Ce n’est pas possible !
    • 8:28:28 | – Si, c’est possible. Voici 
      l’endroit que je désigne, moi,   dit mon ami en posant son doigt au centre 
      du cercle. C’est là que nous les trouverons.
    • 8:28:38 | – Mais le trajet de douze milles que 
      j’ai effectué, dit Hatherley interloqué.
    • 8:28:43 | – Rien de plus simple. Six à l’aller et six 
      au retour. Vous avez déclaré vous-même que,  
    • 8:28:50 | lorsque vous étiez monté, le cheval était frais et 
      avait le poil luisant. Comment aurait-il pu être  
    • 8:28:56 | en si parfait état s’il venait de parcourir 
      douze milles sur de mauvaises routes ? – Après tout, c’est peut-être bien 
      le truc qu’ils ont employé en effet,  
    • 8:29:04 | repartit pensivement Bradstreet. On voit bien 
      à quel genre d’individus nous avons affaire.
    • 8:29:09 | – Assurément, opina Holmes. Ce sont de 
      faux monnayeurs qui travaillent en grand,  
    • 8:29:14 | et leur machine leur sert à former 
      l’alliage qu’ils substituent à l’argent.
    • 8:29:20 | – Il y a un certain temps déjà que nous 
      connaissions l’existence de cette bande,   poursuivit l’inspecteur. Elle a mis 
      en circulation des milliers de pièces  
    • 8:29:29 | d’une demi-couronne. Nous avons même 
      relevé ses traces jusqu’à Reading,   mais il nous a été impossible de 
      pousser plus loin, car, à partir de là,  
    • 8:29:38 | toutes les pistes étaient brouillées et si 
      adroitement que ce ne pouvait être que par  
    • 8:29:44 | des gens de métier. Cette fois, grâce à cet 
      heureux hasard, je crois que nous les tenons.
    • 8:29:52 | Mais en cela l’inspecteur se trompait, car les 
      criminels en question n’étaient pas destinés à  
    • 8:29:57 | tomber entre les mains de la justice. Au moment où 
      notre train atteignait la station d’Eyford, nous  
    • 8:30:03 | vîmes, non loin de là, une gigantesque colonne 
      de fumée qui s’élevait au-dessus d’un bouquet  
    • 8:30:09 | d’arbres et s’étalait ensuite en un immense 
      panache sur toute la campagne environnante.
    • 8:30:14 | – Il y a un incendie dans le pays ? s’informa 
      Bradstreet tandis que notre train repartait.
    • 8:30:21 | – Oui, monsieur, lui répondit le chef de gare. – Quand s’est-il déclaré ?
    • 8:30:27 | – Il paraît que ça brûlait déjà cette nuit, 
      monsieur, mais le feu s’est propagé depuis,   et on dit qu’il gagne maintenant toute la maison.
    • 8:30:35 | – À qui appartient-elle, cette maison ? – Au docteur Becher, monsieur. – Dites-moi, intervint l’ingénieur, le 
      docteur Becher n’est-il pas un Allemand,  
    • 8:30:45 | très maigre, avec une figure en lame de couteau ? Le chef de gare eut un gros rire.
    • 8:30:52 | – Oh ! non, monsieur, le docteur Becher est 
      anglais, et il n’existe personne de plus  
    • 8:30:59 | ventru que lui dans le pays. Mais il a chez lui 
      quelqu’un (un malade en traitement, d’après ce que  
    • 8:31:06 | j’ai compris) qui est étranger et à qui quelques 
      bons biftecks ne feraient sûrement pas de tort !
    • 8:31:14 | Nous laissâmes là le chef de gare et partîmes 
      incontinent dans la direction de l’incendie.  
    • 8:31:22 | Après avoir gravi une légère côte, nous aperçûmes 
      en face de nous une importante construction aux  
    • 8:31:28 | murs blanchis à la chaux, d’où s’échappaient 
      des flammes par toutes les fenêtres et dans le  
    • 8:31:34 | jardin de laquelle trois pompes en pleine action 
      s’efforçaient vainement de combattre le sinistre.
    • 8:31:41 | – C’est là ! s’écria tout à coup Hatherley 
      en proie à la plus vive surexcitation. Voici  
    • 8:31:46 | l’allée de gravier et voilà les rosiers 
      au milieu desquels je suis tombé. Tenez,  
    • 8:31:52 | c’est par cette fenêtre du second que j’ai sauté. – Eh bien ! en tout cas, répliqua Holmes, 
      vous pouvez dire que vous êtes bien vengé.  
    • 8:32:03 | Je comprends maintenant ce qui s’est passé 
      : votre lampe, en s’écrasant dans la presse,  
    • 8:32:09 | a mis le feu aux parois en bois de la casemate, et 
      ils étaient sans doute si occupés à vous chercher  
    • 8:32:16 | qu’ils ne s’en seront pas aperçus à temps. 
      Maintenant, ouvrez l’œil, et tâchez de voir si  
    • 8:32:22 | vous ne remarquez pas, parmi la foule des curieux, 
      vos chers amis d’hier soir ; mais j’en doute,  
    • 8:32:28 | car je crois plutôt qu’ils sont déjà loin.
      Et, de fait, les craintes de Holmes se  
    • 8:32:36 | réalisèrent, car jamais plus depuis l’on 
      n’entendit parler de la jolie femme, ni du  
    • 8:32:42 | sinistre Allemand, ni du taciturne Anglais. De bon 
      matin, ce jour-là, un paysan avait rencontré une  
    • 8:32:50 | voiture, dans laquelle étaient entassées plusieurs 
      personnes et plusieurs caisses volumineuses,  
    • 8:32:55 | qui s’éloignait rapidement dans la direction de 
      Reading. Mais que devinrent-ils ensuite ? Personne  
    • 8:33:02 | ne le sut jamais, et Sherlock Holmes 
      lui-même, en dépit de son ingéniosité,   fut contraint de s’avouer battu.Les pompiers 
      avaient été fort surpris par l’étrangeté de  
    • 8:33:15 | l’aménagement intérieur de la maison, mais ils le 
      furent encore bien davantage en découvrant, sur  
    • 8:33:21 | le rebord d’une des fenêtres du deuxième étage, 
      un pouce humain récemment tranché. Vers le soir,  
    • 8:33:28 | pourtant, ils furent récompensés de leurs efforts 
      et parvinrent à se rendre maîtres du feu ; mais,  
    • 8:33:35 | sur ces entrefaites, le toit s’était effondré 
      et les dégâts étaient si considérables qu’il  
    • 8:33:42 | ne restait plus que d’informes vestiges de la 
      machine qui avait si bien failli coûter la vie  
    • 8:33:47 | à notre ami l’ingénieur, c’est-à-dire quelques 
      cylindres crevés et quelques tuyaux tordus. On  
    • 8:33:53 | retrouva de grandes quantités de nickel et d’étain 
      emmagasinées dans une dépendance de la maison,  
    • 8:33:59 | mais il n’y avait aucune pièce de monnaie 
      nulle part, ce qui tendrait à expliquer   à quoi avaient servi les volumineuses 
      caisses auxquelles il a été fait allusion. 
    • 8:34:09 | Jamais nous n’aurions connu le mot de l’énigme en 
      ce qui concerne la façon dont l’ingénieur avait  
    • 8:34:15 | été transporté du jardin jusqu’à l’endroit 
      où il avait repris ses sens si l’humidité du  
    • 8:34:20 | terrain ne nous l’avait révélé. Les empreintes 
      que nous y relevâmes prouvaient clairement   en effet que deux personnes avaient coopéré à son 
      enlèvement : l’une aux pieds singulièrement menus,  
    • 8:34:32 | l’autre aux pieds excessivement grands. Sans 
      doute le taciturne Anglais, plus pusillanime  
    • 8:34:39 | ou moins criminel que son compagnon, avait-il 
      aidé à mettre hors de danger le blessé évanoui.
    • 8:34:45 | – Eh bien ! conclut d’un air sombre l’ingénieur 
      tandis que nous nous installions dans le  
    • 8:34:51 | train qui allait nous ramener à Londres, 
      voilà une aventure qui ne m’aura pas été   précisément profitable ! J’y ai laissé mon 
      pouce, j’y ai abandonné l’espoir de gagner  
    • 8:35:01 | cinquante guinées qui m’auraient rendu 
      un précieux service, et, en somme,   j’aurais mieux fait de me tenir tranquille, 
      car j’avais plus à y perdre qu’à y gagner.
    • 8:35:11 | – Pardon, protesta Holmes en cherchant 
      à le faire rire, vous y avez, du moins,  
    • 8:35:17 | acquis quelque expérience, et, en somme, 
      ce n’est pas à dédaigner, car, dorénavant,  
    • 8:35:23 | il vous suffira de relater votre 
      aventure pour passer immédiatement   pour un conteur émérite.
      Un gentleman célibataire.
    • 8:35:34 | Le mariage de lord Saint-Simon et son curieux 
      dénouement ont depuis longtemps cessé d’intéresser   les cercles aristocratiques au milieu desquels 
      évolue celui qui fut le héros de cette malheureuse  
    • 8:35:45 | aventure. De récents scandales agrémentés de plus 
      piquants détails en ont fait oublier le souvenir,  
    • 8:35:53 | et nul ne s’intéresse plus aujourd’hui à 
      ce drame vieux de quatre ans. Néanmoins,  
    • 8:35:59 | comme j’ai tout lieu de croire que 
      le gros public n’en a jamais eu qu’un   aperçu très sommaire et comme, d’autre part, 
      mon ami Sherlock Holmes contribua largement,  
    • 8:36:10 | en l’occurrence, à trouver le mot de 
      l’énigme, j’estime que ces mémoires   seraient incomplets si je n’y faisais point 
      figurer le récit de ce singulier épisode.
    • 8:36:20 | Un après-midi, au retour d’une promenade 
      – cela se passait quelques semaines avant  
    • 8:36:25 | mon propre mariage et à l’époque où je 
      partageais encore le logement de Holmes   dans Baker Street –, mon ami trouva sur la table 
      une lettre qui l’attendait. J’étais moi-même resté  
    • 8:36:35 | enfermé toute la journée ce jour-là, car le 
      temps s’était mis subitement à la pluie, et  
    • 8:36:40 | la balle de jezail que la campagne d’Afghanistan 
      m’avait laissée en souvenir me faisait beaucoup  
    • 8:36:46 | souffrir. Assis dans un fauteuil et les jambes 
      allongées sur un autre, je m’étais entouré d’une  
    • 8:36:52 | montagne de journaux, puis, lors que j’avais 
      été bien repu de nouvelles et de faits divers,  
    • 8:36:57 | j’avais rejeté toutes ces feuilles de côté et 
      m’étais pris à contempler distraitement cette  
    • 8:37:04 | lettre à cachet armorié en me demandant de quel 
      illustre correspondant, elle pouvait provenir.
    • 8:37:10 | – Vous avez là une épître qui semble 
      fort aristocratique, mon cher, dis-je à  
    • 8:37:16 | Holmes quand il rentra. C’est beaucoup plus 
      flatteur que votre courrier de ce matin, qui,  
    • 8:37:22 | si j’ai bonne mémoire, émanait d’un marchand 
      de poisson et d’un officier de douane.
    • 8:37:27 | – Oui, il est de fait que ma correspondance 
      a le charme de la variété, me répondit-il en  
    • 8:37:33 | souriant ; mais les plus humbles missives 
      sont généralement les plus intéressantes,  
    • 8:37:39 | tandis que celle-ci me fait plutôt 
      l’effet d’une de ces détestables   invitations mondaines qui ne vous laissent 
      le choix qu’entre l’ennui et le mensonge.
    • 8:37:49 | Il décacheta l’enveloppe et parcourut la lettre. – Tiens, mais cela pourrait 
      devenir intéressant quand même.
    • 8:37:58 | – Rien de mondain, alors ? – Non, c’est une communication 
      essentiellement professionnelle.
    • 8:38:05 | – Et d’un client qui appartient à la noblesse. – Oui, à la plus haute noblesse d’Angleterre.
    • 8:38:13 | – Toutes mes félicitations, mon cher. – Je vous assure sans fausse modestie 
      aucune, Watson, que la situation de mon  
    • 8:38:23 | client m’intéresse beaucoup moins que l’affaire 
      qu’il me soumet. Mais il est fort possible que,  
    • 8:38:28 | dans le cas actuel, l’affaire et le 
      client sortent autant de l’ordinaire   l’un que l’autre. Vous avez lu beaucoup de 
      journaux ces temps derniers, n’est-ce pas ?
    • 8:38:38 | – Vous pouvez en juger par vous-même, 
      répondis-je d’un air attristé en lui   désignant tous ceux qui étaient empilés dans 
      un coin. Je n’avais pas autre chose à faire.
    • 8:38:48 | – Tant mieux, vous allez peut-être pouvoir me 
      documenter. Moi, je ne lis jamais que les comptes  
    • 8:38:54 | rendus judiciaires et les petites annonces. Très 
      instructives, en général, les petites annonces,  
    • 8:39:01 | vous savez. Mais, puisque vous êtes si bien 
      au courant de ce qui se passe actuellement,  
    • 8:39:07 | vous devez certainement avoir lu l’histoire 
      de lord Saint-Simon et de son mariage ?
    • 8:39:12 | – Oh, oui ! avec le plus vif intérêt. – À la bonne heure. Eh bien ! la lettre que 
      voici est justement de lord Saint-Simon. Je  
    • 8:39:22 | vais vous la lire, et je vous demanderai, 
      en échange, de tâcher de retrouver,   parmi ces journaux, tout ce qui a trait 
      à cette question. Voici ce qu’il me dit :
    • 8:39:34 | “Cher Monsieur Sherlock Holmes, « Lord Backwater m’assure que je puis avoir 
      une égale confiance en votre jugement et en  
    • 8:39:41 | votre discrétion. J’ai donc pris la 
      décision de vous rendre visite afin   de vous demander votre avis touchant le très 
      pénible événement qui s’est produit lors de  
    • 8:39:50 | la célébration de mon mariage. L’affaire est 
      déjà entre les mains de Monsieur Lestrade,  
    • 8:39:55 | de Scotland Yard, mais il m’a certifié que votre 
      collaboration n’entraverait en rien ses recherches  
    • 8:40:02 | et ne pourrait même que les faciliter. Je serai 
      chez vous à quatre heures de l’après-midi,  
    • 8:40:07 | et j’ose espérer qu’au cas où vous auriez 
      pris un autre engagement vous voudrez  
    • 8:40:13 | bien vous rendre libre, l’affaire dont il 
      s’agit étant de la plus haute importance.
    • 8:40:19 | « Agréez, etc. « Robert Saint-Simon »
    • 8:40:25 | – La lettre porte l’adresse de Grosvenor Mansions 
      ; elle a été écrite avec une plume d’oie,  
    • 8:40:32 | et le noble lord a eu la malchance de se 
      mettre de l’encre sur la partie extérieure   du petit doigt de la main droite, 
      ajouta Holmes en repliant son épître.
    • 8:40:41 | – Il dit quatre heures. Il en est trois 
      maintenant. Il sera donc ici dans une heure.
       
    • 8:40:49 | – Alors, faisons vite. Vous allez avoir tout 
      juste le temps de me fournir un aperçu de la  
    • 8:40:55 | situation. Passez en revue les journaux que 
      vous avez là et classez dans l’ordre tous  
    • 8:41:00 | les articles que vous retrouverez. Moi, pendant 
      ce temps-là, je vais voir un peu qui est notre  
    • 8:41:05 | client.Il s’empara d’un volume rouge, rangé 
      avec d’autres annuaires à côté de la cheminée.
    • 8:41:12 | – Nous y sommes ! s’écria-t-il en s’asseyant 
      et en étalant le livre sur ses genoux. « Robert  
    • 8:41:18 | Walshingham de Vere Saint-Simon, second fils du 
      duc de Balmoral… » Hum !… « Armoiries : d’azur  
    • 8:41:26 | aux trois en chef et à la face de sable. Né 
      en mil huit cent quarante-six. » Il a donc  
    • 8:41:34 | quarante et un ans, ce qui est un âge mûr pour 
      se marier. « A été sous-secrétaire aux colonies  
    • 8:41:40 | dans l’un des derniers ministères. Le duc, 
      son père, avait été lui-même secrétaire aux  
    • 8:41:45 | affaires étrangères. La famille descend 
      en ligne directe des Plantagenêts et des  
    • 8:41:51 | Tudors par les femmes. » Bah ! Tout cela ne nous 
      apprend pas grand-chose d’utile. Je crois que je  
    • 8:41:57 | ferai mieux d’avoir recours à vous, Watson, pour 
      m’enseigner ce que j’ai surtout besoin de savoir.
    • 8:42:03 | – J’ai d’autant moins de mal à retrouver ce que je 
      cherche, répondis-je, que cette histoire est toute  
    • 8:42:11 | récente et m’a beaucoup frappé. Si je ne vous en 
      ai pas parlé, c’est uniquement parce que je vous  
    • 8:42:17 | savais occupé d’une autre affaire : et, comme vous 
      n’aimez pas qu’on vous dérange à ce moment-là…
    • 8:42:24 | – Oh ! vous voulez parler du petit problème 
      de la voiture de déménagement de Grosvenor  
    • 8:42:29 | Square ? Mais il est complètement 
      éclairci maintenant… Du reste,  
    • 8:42:34 | il était facile de tout deviner dès le 
      début. Voyons, passez-moi ces journaux.
    • 8:42:40 | – Voici le premier entrefilet que 
      j’ai retrouvé à ce sujet. Il a paru,  
    • 8:42:45 | comme vous le voyez, dans la colonne des 
      mondanités du Morning Post et remonte à  
    • 8:42:50 | plusieurs semaines : « On annonce les 
      fiançailles et le très prochain mariage   de lord Robert Saint-Simon, second fils du duc 
      de Balmoral, avec Mademoiselle Hatty Doran,  
    • 8:43:01 | fille unique de Monsieur Aloysius Doran, de San 
      Francisco, Californie, États-Unis. » C’est tout.
    • 8:43:08 | – C’est bref et précis,   fit remarquer Holmes en allongeant ses 
      longues jambes maigres devant le feu.
    • 8:43:15 | – Il a paru ensuite, dans un journal mondain 
      de la même semaine, un article donnant plus  
    • 8:43:21 | de détails. Ah ! tenez, le voici : « Il 
      deviendra bientôt nécessaire d’appliquer  
    • 8:43:28 | le protectionnisme au marché matrimonial, car 
      les principes de libre-échange actuellement en  
    • 8:43:33 | vigueur semblent devenir très préjudiciables à nos 
      produits nationaux. De plus en plus, les futures  
    • 8:43:40 | maîtresses de maison de nos grandes familles 
      anglaises se recrutent parmi nos belles cousines  
    • 8:43:46 | d’outre-Atlantique. Une importante victoire vient 
      encore de s’ajouter, la semaine passée, à la liste  
    • 8:43:53 | déjà longue de celles qu’avaient précédemment 
      remportées ces charmantes envahisseuses. Lord  
    • 8:43:59 | Saint-Simon lui-même, qui avait réussi pendant 
      vingt ans à échapper aux embûches du mariage,  
    • 8:44:05 | annonce officiellement aujourd’hui ses fiançailles 
      avec Mademoiselle Hatty Doran, la séduisante fille  
    • 8:44:12 | d’un millionnaire californien. Mademoiselle Doran, 
      dont la gracieuse silhouette et la remarquable  
    • 8:44:19 | beauté avaient été très remarquées aux réceptions 
      de Westbury House, est fille unique, et chacun  
    • 8:44:25 | répète à l’envi que sa dot dépassera cent mille 
      livres, sans parler de magnifiques espérances.  
    • 8:44:32 | Comme il est de notoriété publique que le duc 
      de Balmoral a été contraint, au cours de ces  
    • 8:44:38 | dernières années, de vendre sa galerie de tableaux 
      et comme lord Saint-Simon ne possède aucun domaine  
    • 8:44:43 | en propre que celui, d’ailleurs très insignifiant, 
      de Birchwood, il est bien évident que l’héritière  
    • 8:44:50 | californienne ne sera pas la seule à se réjouir 
      de cette union qui lui permettra, comme à beaucoup  
    • 8:44:56 | d’autres, de troquer son nom républicain 
      contre un titre envié de noblesse anglaise. »
    • 8:45:01 | – C’est tout ? questionna Holmes en bâillant. – Oh ! mais non, loin de là. Il y a 
      ensuite, dans le Morning Post également,  
    • 8:45:10 | un autre article annonçant que le mariage 
      aura lieu dans la plus stricte intimité,  
    • 8:45:15 | qu’il sera célébré à l’église Saint-George, dans 
      Hanover Square, que, seuls, une douzaine d’amis  
    • 8:45:21 | seront invités et qu’à l’issue de la cérémonie, 
      le cortège se rendra dans la maison qu’a louée,  
    • 8:45:27 | toute meublée, à Lancaster Gate, Monsieur Aloysius 
      Doran. Deux jours plus tard, c’est-à-dire mercredi  
    • 8:45:34 | dernier, on annonçait en quelques lignes que le 
      mariage avait eu lieu et que les nouveaux époux  
    • 8:45:40 | passeraient leur lune de miel chez lord 
      Backwater, auprès de Petersfield. Voilà,   en résumé, toutes les informations qui furent 
      publiées avant la disparition de la mariée.
    • 8:46:00 | – Avant quoi ? demanda Holmes en sursautant.
      – Avant la disparition de la mariée. – Quand a-t-elle donc disparu ? – Pendant le lunch. – Pas possible ? Mais alors c’est plus intéressant  
    • 8:46:09 | que je ne croyais. C’est tout 
      à fait dramatique, en somme ? – Oui, moi aussi,  
    • 8:46:14 | j’ai trouvé que ce n’était pas banal.
      – On voit souvent des mariées qui disparaissent  
    • 8:46:20 | avant la cérémonie, et quelquefois pendant leur 
      voyage de noces ; mais brusquement, comme cela,  
    • 8:46:26 | en sortant de l’église, je ne crois pas 
      en avoir jamais vu d’exemple. Donnez-moi  
    • 8:46:31 | de plus amples détails, je vous prie.– Je 
      vous avertis qu’ils sont très incomplets. – Nous pourrons peut-être suppléer 
      plus tard à ceux qui manquent.
    • 8:46:40 | – Le peu qu’il y en a actuellement 
      se trouve exposé dans un article   publié par un journal du matin 
      d’hier que je vais vous lire. Il  
    • 8:46:47 | est intitulé : Un mariage mondain 
      troublé par un singulier incident.
    • 8:46:54 | « La famille de lord Robert Saint-Simon vient 
      d’être plongée dans la consternation par les  
    • 8:47:00 | étranges et pénibles incidents qui se sont 
      produits au retour de l’église. La cérémonie,  
    • 8:47:06 | ainsi que l’avaient brièvement rapporté les 
      journaux hier, avait eu lieu la veille ; mais  
    • 8:47:12 | il nous a fallu attendre aujourd’hui pour 
      obtenir confirmation des bruits que l’on   faisait courir avec tant d’insistance. Malgré 
      les efforts tentés par les amis de la famille  
    • 8:47:22 | pour étouffer l’affaire, le public s’en est 
      si vite emparé qu’il n’y aurait plus désormais  
    • 8:47:28 | intérêt pour personne à vouloir dissimuler ce qui 
      défraie actuellement toutes les conversations.
    • 8:47:33 | « La cérémonie, célébrée à l’église Saint-George, 
      dans Hanover Square, avait été extrêmement  
    • 8:47:41 | discrète. Seuls y assistaient le père de la 
      mariée, Monsieur Aloysius Doran, la duchesse  
    • 8:47:46 | de Balmoral, lord Backwater, lord Eustace et lady 
      Clara Saint-Simon, frère et sœur cadets du marié,  
    • 8:47:53 | et lady Alicia Whittington. Tout le monde se 
      rendit ensuite chez Monsieur Aloysius Doran, où un  
    • 8:48:00 | lunch avait été préparé. À ce moment, un premier 
      incident fâcheux fut provoqué par l’arrivée d’une  
    • 8:48:06 | femme qui essaya de s’introduire de force dans 
      la maison à la suite des invités en prétendant  
    • 8:48:12 | qu’elle avait des droits sur lord Saint-Simon. 
      Une scène fort pénible s’ensuivit, et ce n’est  
    • 8:48:18 | qu’après bien des efforts que les domestiques 
      parvinrent à la mettre à la porte. Peu après,  
    • 8:48:25 | la mariée, qui, pendant ce temps, s’était mise à 
      table avec tout le monde, fut prise tout à coup  
    • 8:48:30 | d’un violent malaise et se retira dans sa chambre. 
      Comme son absence se prolongeait et donnait lieu à  
    • 8:48:36 | certains commentaires assez désobligeants, 
      son père monta voir ce qui se passait,  
    • 8:48:41 | mais une femme de chambre lui apprit que sa fille 
      n’avait fait qu’entrer et sortir, juste le temps  
    • 8:48:46 | de prendre un chapeau et un manteau, et qu’elle 
      était immédiatement redescendue. Un valet de  
    • 8:48:52 | pied déclara, en outre, qu’il avait vu une dame 
      ainsi vêtue sortir de la maison, mais n’avait  
    • 8:48:58 | pas supposé un seul instant que ce fût lady 
      Saint-Simon, puisqu’il la croyait, à ce moment,  
    • 8:49:04 | dans la salle à manger avec les autres convives. 
      Dès qu’il eut appris la disparition de sa fille,  
    • 8:49:10 | Monsieur Aloysius Doran, accompagné de son 
      gendre, se mit en rapport avec la police,  
    • 8:49:15 | et tout permet de supposer que, grâce aux 
      diligentes recherches actuellement entreprises,  
    • 8:49:20 | cette singulière affaire sera bientôt éclaircie 
      ; mais, à l’heure où nous mettons sous presse,  
    • 8:49:26 | aucune trace de la disparue n’a encore pu 
      être retrouvée. On commence à se demander si  
    • 8:49:32 | l’infortunée jeune femme n’aurait pas été attirée 
      dans quelque guet-apens, et le bruit court que  
    • 8:49:38 | l’on aurait procédé à l’arrestation de la femme 
      qui avait cherché à s’introduire dans la maison   et que l’on soupçonne d’avoir voulu assouvir une 
      vengeance, par jalousie ou pour tout autre motif.”
    • 8:49:49 | – Et c’est tout ? – Il y a encore un petit entrefilet dans un 
      journal de ce matin, assez suggestif, celui-là.
    • 8:50:00 | – Que dit-il ? – Il confirme l’arrestation de la personne en 
      question, laquelle serait une ancienne danseuse  
    • 8:50:06 | de l’Allegro, nom de Flora Miller, et aurait 
      entretenu des relations avec lord Saint-Simon  
    • 8:50:12 | pendant quelques années. À part cela, pas d’autres 
      détails. Vous êtes désormais en possession de tous  
    • 8:50:19 | les éléments de l’affaire… tels qu’ils ont, du 
      moins, été jusqu’à présent exposés par la presse.
    • 8:50:26 | – Et d’une affaire qui promet 
      d’être extrêmement intéressante,  
    • 8:50:31 | mon cher. J’aurais été navré de 
      la manquer. Mais on sonne, Watson,  
    • 8:50:37 | et comme il est un peu plus de quatre 
      heures, il y a tout lieu de croire que   c’est notre illustre client. Ne cherchez pas à 
      vous esquiver, Watson, je préfère de beaucoup  
    • 8:50:46 | avoir un témoin auprès de moi, ne serait-ce 
      que pour contrôler mes propres souvenirs.
    • 8:50:54 | – Lord Robert Saint-Simon, annonça 
      notre groom en ouvrant la porte.
       
    • 8:51:00 | Notre visiteur avait un air sympathique et 
      raffiné, le teint pâle, le nez fortement accusé,  
    • 8:51:06 | la bouche un peu moqueuse, peut-être, et le regard 
      ferme et calme de ces favorisés du sort auxquels  
    • 8:51:12 | il a toujours suffi de commander pour être 
      obéis sur l’heure. Quoique très vif d’allure,  
    • 8:51:17 | son dos un peu voûté et sa façon de plier les 
      genoux en marchant le faisaient paraître plus  
    • 8:51:23 | âgé qu’il ne l’était en réalité. Lorsqu’il 
      retira son chapeau au bord recourbé,   nous nous aperçûmes en outre qu’il grisonnait 
      sur les tempes et qu’il était atteint d’un  
    • 8:51:33 | commencement de calvitie. Quant à sa tenue, 
      on pouvait dire qu’elle était d’un soigné  
    • 8:51:38 | qui frisait l’exagération : faux col exagérément 
      haut, redingote noire, gilet blanc, gants jaunes,  
    • 8:51:46 | bottines vernies et guêtres claires. Il s’avança 
      lentement vers nous, en tournant la tête tantôt  
    • 8:51:54 | d’un côté, tantôt de l’autre, et en jouant de 
      la main droite avec le cordon de son pince-nez  
    • 8:51:59 | à monture d’or.– Bonjour, lord Saint-Simon, dit 
      Holmes en se levant pour le saluer. Asseyez-vous  
    • 8:52:07 | donc, je vous prie, et permettez-moi 
      de vous présenter mon collègue et ami,   le docteur Watson. Approchez-vous du feu, et 
      causons un peu de l’affaire qui vous amène.
    • 8:52:17 | – Une affaire extrêmement pénible 
      pour moi, vous le concevez sans peine,   monsieur Holmes. Je suis littéralement outré. 
      Vous avez sans nul doute eu l’occasion de vous  
    • 8:52:27 | occuper déjà de questions aussi délicates que 
      celle dont je veux vous entretenir, mais les  
    • 8:52:32 | personnes en cause n’appartenaient probablement 
      pas à une classe aussi élevée que la mienne.
    • 8:52:38 | – Pardon, milord, plus élevée, au contraire. – Plaît-il ?
    • 8:52:43 | – Je dis plus élevée, car mon dernier client, dans 
      cette catégorie d’affaires, était un souverain.
    • 8:52:49 | – Pas possible ? Vraiment, je n’aurais jamais 
      cru… Et de quel souverain s’agissait-il ?
    • 8:52:54 | – Du roi de Scandinavie. – Comment ? Sa femme, à lui aussi, avait disparu ?
    • 8:53:01 | – Excusez-moi de ne pas répondre à votre 
      question, milord, répondit Holmes en   s’inclinant avec déférence, mais je 
      me dois, vous devez le comprendre,  
    • 8:53:11 | d’être aussi discret envers mes autres 
      clients que j’ai promis de l’être pour vous. – Évidemment, évidemment, 
      vous avez pleinement raison,  
    • 8:53:19 | et je vous fais mes excuses. En ce qui 
      me concerne, je suis prêt à vous fournir  
    • 8:53:24 | toutes les indications que vous jugerez 
      nécessaires pour établir votre hypothèse.
    • 8:53:29 | – Je vous remercie, milord. Je suis déjà au 
      courant des informations parues dans la presse,  
    • 8:53:35 | mais, en dehors de cela, je ne sais rien. Tout 
      ce qui a été publié est bien exact, n’est-ce pas,  
    • 8:53:41 | à commencer par la disparition de la mariée, 
      telle qu’elle est relatée dans cet article ? Lord Saint-Simon prit le 
      journal et parcourut l’article.
    • 8:53:48 | – Oui, c’est, en somme, assez exact. – Malgré tout, je dois vous prévenir que 
      j’aurai besoin de quelques indications  
    • 8:53:56 | complémentaires pour me former une 
      opinion, et, si vous le permettez,   je vais d’abord vous poser quelques questions.
    • 8:54:03 | – Je vous en prie. – À quelle époque avez-vous fait la 
      connaissance de Mademoiselle Hatty Doran ?
    • 8:54:10 | – Il y a un an, à San Francisco. – Vous voyagiez aux États-Unis ?
    • 8:54:15 | – Oui. – Vous êtes-vous fiancé avec elle ? – Non. – Néanmoins, vous aviez avec elle 
      des relations assez étroites ?
    • 8:54:25 | – Je prenais plaisir en sa compagnie, et 
      elle n’était pas sans s’en rendre compte. – Son père est riche ?
    • 8:54:32 | – On dit que c’est l’homme le plus 
      riche de la côte du Pacifique. – Où donc a-t-il fait fortune ?
    • 8:54:38 | – Dans les mines. Il y a quelques années 
      encore, il n’avait pas le sou. Mais,  
    • 8:54:44 | après cela, il a découvert un filon aurifère qu’il 
      a exploité et s’est enrichi en un rien de temps.
    • 8:54:50 | – Maintenant, quelle impression 
      avez-vous personnellement sur   le caractère de la jeune femme… de votre femme ?
    • 8:54:57 | Le gentilhomme joua un peu plus fébrilement 
      avec son pince-nez et regarda fixement le feu. – Voyez-vous, monsieur Holmes, dit-il, ma 
      femme avait plus de vingt ans lorsque son  
    • 8:55:08 | père a fait fortune, et, pendant tout 
      le temps qu’il exploitait cette mine,   elle avait toujours été habituée à aller et 
      venir librement dans le camp et à courir à  
    • 8:55:17 | sa guise à travers les montagnes et les bois, 
      de sorte qu’elle n’a jamais eu de professeur   pour la diriger et a poussé plutôt comme une 
      fleur sauvage. C’est, en somme, ce que l’on est  
    • 8:55:28 | convenu d’appeler « un garçon manqué », une jeune 
      fille très libre d’allure, qui n’a aucun souci des  
    • 8:55:35 | convenances et qui n’en fait jamais qu’à sa tête. 
      Elle est excessivement impulsive et impétueuse et,  
    • 8:55:43 | quand elle a décidé quelque chose, poursuit 
      son but jusqu’au bout sans se préoccuper de ce  
    • 8:55:48 | qui en résultera. Par contre, je ne lui aurais 
      certes pas donné le nom que j’ai l’honneur de  
    • 8:55:53 | porter – il toussota en se rengorgeant – si 
      je n’avais pas jugé qu’elle était, au fond,  
    • 8:55:59 | animée de très nobles sentiments. Je la crois 
      même capable des plus héroïques sacrifices,  
    • 8:56:05 | et je suis persuadé que jamais elle n’accomplirait 
      aucune action capable d’entacher son honneur.
    • 8:56:10 | – Vous avez une photographie d’elle ? – Je vous ai apporté ceci.
      Il ouvrit un médaillon et nous montra  
    • 8:56:17 | le portrait d’une femme ravissante. Ce n’était pas 
      une photographie, mais une miniature sur ivoire,  
    • 8:56:24 | et l’artiste qui l’avait exécutée avait su rendre 
      d’une façon merveilleuse les cheveux noirs et  
    • 8:56:30 | soyeux, les grands yeux sombres et la bouche 
      exquise du modèle. Holmes l’examina longuement  
    • 8:56:37 | et avec la plus vive attention, puis referma le 
      médaillon et le rendit à lord Saint-Simon.– Donc,  
    • 8:56:43 | la jeune fille est venue à Londres 
      et vous avez renoué connaissance ? – Oui, son père l’avait amenée ici pour la 
      dernière saison londonienne. Je la rencontrai  
    • 8:56:52 | plusieurs fois, nous nous fiançâmes, et je 
      viens, comme vous le savez, de l’épouser.
    • 8:56:58 | – Elle vous apportait, si je ne 
      me trompe, une dot considérable. – Une belle dot, mais pas 
      plus considérable que celle  
    • 8:57:07 | qu’on apporte habituellement dans ma famille. – Et cette dot vous reste, bien entendu, puisque 
      le mariage est maintenant un fait accompli ?
    • 8:57:16 | – Je vous l’avoue franchement, je n’ai encore 
      tenté aucune démarche pour m’en informer. – Évidemment non. Aviez-vous eu l’occasion de 
      voir Mademoiselle Doran la veille du mariage ?
    • 8:57:26 | – Oui. – Était-elle gaie ? – Jamais elle ne l’avait paru autant. Elle 
      ne parlait que de ses projets d’avenir.
    • 8:57:33 | – Vraiment ? Voilà qui est fort 
      intéressant. Et le matin du mariage ?
    • 8:57:39 | – Elle était aussi pleine d’entrain que possible… 
      du moins jusqu’à l’issue de la cérémonie.
    • 8:57:44 | – Et vous avez observé qu’un changement 
      s’opérait chez elle à ce moment-là ?
    • 8:57:50 | – Eh bien ! pour dire toute la vérité, c’est à ce 
      moment-là seulement que je me suis avisé pour la  
    • 8:57:56 | première fois qu’elle devait avoir le caractère 
      un peu vif. Mais l’incident est trop insignifiant  
    • 8:58:02 | pour mériter d’être rapporté et ne peut avoir 
      aucun rapport avec ce qui se passa ensuite.
    • 8:58:08 | – Contez-nous le quand même, je vous prie. – Oh ! c’est enfantin. Tandis que 
      nous nous dirigions vers la sacristie,  
    • 8:58:16 | son bouquet lui échappa des mains. Nous passions, 
      à ce moment, devant le premier banc de la nef,  
    • 8:58:23 | et le bouquet tomba à l’intérieur de ce banc. Le 
      cortège s’arrêta un instant, mais le monsieur qui  
    • 8:58:30 | occupait le banc s’était tout de suite précipité 
      pour ramasser le bouquet et le rendre à ma femme,  
    • 8:58:36 | et les fleurs ne paraissaient pas le moins du 
      monde endommagées. Malgré cela, lorsque je fis  
    • 8:58:42 | allusion à la chose, elle me répondit fort 
      brusquement, et dans la voiture, pendant le   trajet de l’église à la maison, elle manifesta une 
      agitation ridicule à propos de ce banal accident.
    • 8:58:54 | – Vraiment ?… Mais vous parliez tout à 
      l’heure de quelqu’un qui se trouvait dans  
    • 8:58:59 | le banc. Il n’y avait donc pas que les 
      invités qui assistaient à la cérémonie ? – Non. Que voulez-vous ? Quand les 
      portes de l’église sont ouvertes,  
    • 8:59:09 | on ne peut pas empêcher le public d’entrer. – Le monsieur en question n’était 
      pas un ami de votre femme ?
    • 8:59:18 | – Non, non. J’ai employé le mot monsieur 
      par politesse, mais c’était en réalité  
    • 8:59:24 | un individu fort quelconque. J’ai, du 
      reste, à peine fait attention à lui.  
    • 8:59:29 | Mais ne croyez-vous pas que nous sommes en 
      train de nous écarter beaucoup du sujet ? – Lady Saint-Simon était donc de bien moins bonne  
    • 8:59:36 | humeur en revenant qu’en partant. Que 
      fit-elle en rentrant chez son père ? – Je l’ai vue causer avec sa femme de chambre.
    • 8:59:43 | – Et comment est-elle, sa femme de chambre ? – Elle s’appelle Alice. C’est une Américaine 
      que ma femme a ramenée de Californie.
    • 8:59:52 | – Votre femme en faisait sa confidente ? – Un peu trop. Je trouvais même que ma femme 
      lui laissait prendre trop de libertés. Il  
    • 9:00:01 | est vrai qu’en Amérique on n’envisage pas 
      les choses de la même façon que chez nous. – Pendant combien de temps votre femme 
      s’est-elle entretenue avec cette servante ?
    • 9:00:10 | – Oh ! pendant quelques minutes peut-être,   je ne sais pas au juste, car j’avais 
      bien autre chose en tête à ce moment.
    • 9:00:18 | – Vous n’avez rien entendu 
      de ce qu’elles disaient ? – Lady Saint-Simon a parlé de « rafler 
      un claim », car je dois vous dire qu’elle  
    • 9:00:27 | employait souvent l’argot des mineurs. 
      Mais j’ignore à quoi elle faisait allusion.
    • 9:00:32 | – L’argot américain est parfois très 
      expressif. Et que fit votre femme quand  
    • 9:00:39 | elle eut fini de causer avec sa femme de chambre ? – Elle entra dans la salle à manger. – À votre bras ?
    • 9:00:45 | – Non, seule. Je vous l’ai dit : elle est très 
      indépendante et ne se conforme aux usages que  
    • 9:00:51 | quand cela lui plaît. Puis, au bout de dix 
      minutes à peu près que nous étions assis,  
    • 9:00:56 | elle se leva brusquement, murmura quelques mots 
      d’excuse et sortit. Elle ne devait plus revenir.
    • 9:01:02 | – Pardon, mais, d’après la 
      déposition de la femme de chambre,   elle serait montée dans sa chambre, aurait 
      mis un chapeau et passé un long manteau  
    • 9:01:12 | pour dissimuler sa toilette de mariée et 
      aurait immédiatement quitté la maison. – C’est exact. On la vit ensuite se promener 
      dans Hyde Park, en compagnie de Flora Miller,  
    • 9:01:23 | une femme qui est actuellement en 
      prison et qui avait provoqué une   scène le matin même chez Monsieur Doran.
      – Ah ! oui, à propos, je voudrais bien  
    • 9:01:34 | avoir quelques renseignements en ce qui 
      concerne cette personne et les relations   que vous avez eues avec elle.Lord Saint-Simon 
      haussa les épaules et parut un peu surpris. 
    • 9:01:47 | – Nous avons eu pendant des années des relations 
      intimes ensemble… Je dirai même très intimes. Elle  
    • 9:01:56 | dansait à l’Allegro. Je crois pouvoir affirmer que 
      je me suis montré assez généreux avec elle pour  
    • 9:02:02 | qu’elle n’ait pas à se plaindre de moi. Seulement, 
      vous savez comment sont les femmes, monsieur  
    • 9:02:09 | Holmes. Flora était délicieuse, mais elle avait le 
      tort d’être très coléreuse et de ne pas vouloir me  
    • 9:02:16 | lâcher. Quand elle sut que j’allais me marier, 
      elle m’écrivit des lettres de menace terribles,  
    • 9:02:23 | et pour vous dire la vérité, si j’insistai pour 
      que le mariage fût célébré de façon discrète,  
    • 9:02:29 | c’est parce que je redoutais un scandale à 
      l’église. Elle arriva chez Monsieur Doran  
    • 9:02:36 | à l’instant précis où nous venions de rentrer 
      et voulut pénétrer de force dans la maison, en  
    • 9:02:41 | proférant des injures et même des menaces contre 
      ma femme ; mais, ayant prévu ce qui pourrait se  
    • 9:02:47 | produire, j’avais donné l’ordre aux domestiques 
      de la mettre dehors si elle se présentait.  
    • 9:02:53 | Elle ne se calma que lorsqu’elle se rendit 
      compte que tout ce tapage ne servirait à rien.
    • 9:02:58 | – Votre femme a-t-elle assisté à la scène ?
    • 9:03:04 | – Dieu merci, non. – Et vous dites qu’on l’a vue, plus tard, 
      se promener en compagnie de cette femme ?
    • 9:03:11 | – Oui. Et c’est là ce que Monsieur Lestrade, de 
      Scotland Yard, considère comme le plus grave. Il  
    • 9:03:18 | suppose que Flora se sera arrangée pour attirer 
      ma femme au moyen d’un subterfuge quelconque  
    • 9:03:24 | et qu’elle l’aura fait tomber ensuite 
      dans quelque infâme guet-apens. – Mon Dieu, la chose n’est pas impossible.
    • 9:03:31 | – Alors, c’est votre avis également ? – Je n’ai pas dit pour cela qu’elle 
      était probable. Mais, vous-même,  
    • 9:03:39 | vous n’estimez pas que c’est ce qui a pu arriver ? – Je crois Flora incapable 
      de faire du mal à une mouche.
    • 9:03:47 | – Malgré tout, la jalousie transforme 
      singulièrement les caractères. Enfin,  
    • 9:03:53 | selon vous, que s’est-il passé ? – Mon Dieu, monsieur Holmes, ce serait plutôt 
      à vous de me l’apprendre, maintenant que vous  
    • 9:04:01 | êtes au courant de toute l’affaire ; je suis 
      venu ici non pour répondre à cette question,   mais pour vous la poser. Néanmoins, 
      puisque vous désirez connaître mon opinion,  
    • 9:04:10 | je vais vous la dire : à mon sens, l’émotion 
      provoquée par ce mariage et l’exaltation de se  
    • 9:04:16 | voir subitement transportée au sommet 
      de l’échelle sociale ont dû provoquer   chez ma femme une réaction nerveuse qui 
      lui aurait complètement tourné la tête.
    • 9:04:25 | – En somme, vous estimez que lady Saint-Simon 
      ne serait plus en possession de ses facultés ?
    • 9:04:32 | – Que voulez-vous ? Quand je constate 
      que non seulement elle me repousse,   mais qu’elle repousse une 
      situation à laquelle tant  
    • 9:04:40 | d’autres ont aspiré en vain… je ne vois 
      pas comment expliquer cela autrement.
    • 9:04:46 | – Oui, il est de fait que c’est encore 
      une hypothèse qui peut s’admettre,  
    • 9:04:51 | répondit Holmes en souriant. Voyons, je 
      crois être maintenant en possession de  
    • 9:04:56 | tous les éléments dont j’ai besoin. 
      Ah ! dites-moi, lord Saint-Simon,  
    • 9:05:02 | pendant le lunch, étiez-vous assis 
      face aux fenêtres donnant sur la rue ? – Oui, nous pouvions même voir l’autre côté de 
      la chaussée, et le parc qui s’étend au-delà.
    • 9:05:11 | – Très bien, je vous remercie. 
      Alors je crois inutile de vous   retenir plus longtemps. Je vous écrirai d’ici peu.
    • 9:05:18 | – Si vous êtes assez heureux pour résoudre 
      le problème, dit notre client en se levant.
    • 9:05:23 | – C’est déjà fait. – Hein ? Que dites-vous ? – Je dis qu’il est déjà résolu.
    • 9:05:29 | – Mais alors, où est ma femme ? – Quant à cela, c’est un détail secondaire, 
      que je serai bientôt en mesure de vous fournir.
    • 9:05:37 | Lord Saint-Simon secoua la tête. – J’ai grand-peur que ce ne soit en dehors de 
      votre compétence et de la mienne ! déclara-t-il.
    • 9:05:45 | Et il nous quitta sur ces mots après nous avoir 
      salués d’une pompeuse révérence à l’ancienne mode.
    • 9:05:50 | – Je suis très flatté de me voir mis par 
      lord Saint-Simon au même niveau que lui,  
    • 9:05:56 | me dit Sherlock Holmes en riant. Allons, je 
      crois que j’ai bien mérité un whisky-soda et  
    • 9:06:01 | un cigare après tout cet interrogatoire… 
      parfaitement accessoire d’ailleurs,  
    • 9:06:06 | puisque je savais déjà à quoi m’en 
      tenir quand notre client est entré ici. – Vous plaisantez, mon cher Holmes !
    • 9:06:15 | – J’ai vu plusieurs cas similaires, mais jamais, 
      comme je vous l’expliquais encore tout à l’heure,  
    • 9:06:21 | je n’en ai rencontré un seul qui se soit 
      produit aussi promptement que celui-ci.  
    • 9:06:28 | Tout son interrogatoire n’avait d’autre but que 
      de changer mes conjectures en certitudes. Les  
    • 9:06:35 | petits détails en apparence insignifiants sont 
      parfois ceux qui vous apportent les preuves les  
    • 9:06:41 | plus convaincantes. Rappelez-vous l’exemple de 
      Thoreau : la truite découverte dans le lait.
    • 9:06:47 | – Cependant, j’ai tout entendu comme vous.
      – Oui, mais vous ne pouvez pas vous baser  
    • 9:06:52 | comme moi sur les cas antérieurs, qui me sont d’un 
      secours si précieux. Ainsi, cette affaire a eu son  
    • 9:06:59 | pendant à Aberdeen, il y a quelques années, et, 
      l’année qui a suivi la guerre franco-allemande,  
    • 9:07:06 | il s’est passé à Munich quelque chose de très 
      analogue. C’est précisément l’un de ces cas…  
    • 9:07:12 | Ah ! tiens, voici Lestrade ! Bonjour, 
      Lestrade ! Comment allez-vous ? Tenez,  
    • 9:07:18 | prenez donc un verre sur le buffet, et 
      ici, dans cette boîte, vous allez trouver   les cigares.Le détective officiel était vêtu 
      d’une vareuse et d’une cravate de marin qui lui  
    • 9:07:30 | donnaient tout à fait l’aspect d’un vieux loup de 
      mer, et tenait à la main un sac en toile noire :
    • 9:07:36 | Après nous avoir sèchement salués, il s’assit 
      et alluma le cigare qu’on venait de lui offrir.
    • 9:07:41 | – Qu’est-ce qu’il y a donc ? lui demanda Holmes en   le regardant d’un air malicieux. 
      Vous n’avez pas l’air content.
    • 9:07:48 | – Et je ne le suis pas non plus. 
      Le diable soit de cette histoire  
    • 9:07:53 | du mariage de lord Saint-Simon 
      ! C’est à n’y rien comprendre. – Vraiment ! Vous me surprenez.
    • 9:07:59 | – A-t-on jamais vu affaire aussi embrouillée 
      ? Chaque fois que je crois tenir une piste,  
    • 9:08:05 | crac ! elle me file entre les doigts. Et 
      pourtant j’y suis attelé depuis ce matin.
    • 9:08:11 | – Et vous êtes tout trempé ! s’écria Holmes 
      en posant la main sur la manche de sa vareuse.
    • 9:08:16 | – Oui, je viens de draguer la Serpentine. – Et pour quoi faire, grand Dieu ? – Pour chercher le corps de lady Saint-Simon.
    • 9:08:23 | Sherlock Holmes se renversa en arrière 
      et partit d’un grand éclat de rire. – Pendant que vous y étiez, vous auriez dû 
      draguer aussi le bassin de Trafalgar Square.
    • 9:08:33 | – Pourquoi ? Que voulez-vous dire ? – Parce que vous aviez autant 
      de chance de retrouver le corps  
    • 9:08:40 | de lady Saint-Simon dans l’un que dans l’autre. Lestrade lança un regard 
      courroucé à mon compagnon.
    • 9:08:47 | – Vous savez donc la vérité, vous ? grommela-t-il. – Mon Dieu, je viens seulement d’entendre raconter 
      cette aventure, mais mon opinion est déjà faite.
    • 9:08:57 | – Ah ! Alors, vous pensez vraiment que 
      la Serpentine n’y a joué aucun rôle ?
    • 9:09:05 | – À mon avis, c’est fort peu probable. – En ce cas, voudriez-vous avoir l’obligeance de  
    • 9:09:12 | m’expliquer comment il se fait 
      que nous ayons découvert ceci ? Ce disant, il ouvrit son sac noir et en fit 
      tomber sur le parquet une robe de mariée en soie,  
    • 9:09:23 | une paire de souliers de satin blanc,   une couronne de fleurs d’oranger et un 
      voile, le tout encore ruisselant d’eau.
    • 9:09:31 | – Là ! conclut-il en déposant sur tous 
      ces objets empilés une alliance toute  
    • 9:09:36 | neuve. Maintenant, débrouillez-vous 
      comme vous pourrez, monsieur Holmes. – Ah ? fit mon ami occupé à chasser en l’air des  
    • 9:09:44 | anneaux de fumée bleue. Ainsi vous avez 
      repêché cela au fond de la Serpentine ?
    • 9:09:50 | – Non, c’est un des gardiens du parc qui a 
      découvert tous ces objets flottant sur le  
    • 9:09:55 | bord ; mais, comme il a été établi, depuis, qu’ils 
      appartenaient effectivement à lady Saint-Simon,  
    • 9:10:02 | j’en ai tout naturellement conclu que son corps 
      devait se trouver quelque part par là aussi.
    • 9:10:07 | – D’après ce merveilleux raisonnement,   on devrait également retrouver le corps 
      de tous les gens qu’on rencontre dans  
    • 9:10:14 | leur armoire à glace. Et dites-moi à quelle 
      conclusion pensez-vous aboutir en définitive ?
    • 9:10:21 | – Je comptais établir la preuve que Flora Miller   devait être impliquée dans la 
      disparition de lady Saint-Simon.
    • 9:10:28 | – J’ai peur que vous n’ayez bien 
      du mal à y parvenir, mon ami. – Ah ! vraiment ? s’exclama Lestrade 
      avec amertume. Eh bien ! je commence à  
    • 9:10:38 | croire que vos belles déductions et vos beaux 
      raisonnements ne servent pas à grand-chose,  
    • 9:10:43 | mon cher Holmes, car vous venez de commettre 
      deux superbes gaffes coup sur coup. Cette robe,  
    • 9:10:49 | ne vous en déplaise, indique 
      parfaitement Flora Miller. – Comment cela ? – Dans la robe il y a une poche ; dans la poche, 
      il y a un porte-cartes, et dans le porte-cartes,  
    • 9:10:59 | il y a un billet. Et ce billet, le voici. (Il 
      l’étala sur la table devant lui.) Écoutez-moi  
    • 9:11:06 | cela. « Quand vous me verrez tout sera 
      prêt. F. H. M. » Or, dès le premier moment,  
    • 9:11:16 | j’ai eu l’idée que Flora Miller avait attiré 
      lady Saint-Simon hors de chez elle et que,  
    • 9:11:21 | secondée sans doute par des complices, 
      elle l’avait fait tomber ensuite dans   quelque guet-apens. Ce billet, signé de ses 
      initiales, n’est autre que celui qu’elle lui  
    • 9:11:31 | aura glissé dans la main lorsqu’elle est venue à 
      la porte afin de la décider à venir la rejoindre.
    • 9:11:36 | – Bravo, Lestrade ! s’écria Holmes en riant. Vous 
      êtes positivement admirable. Montrez-moi cela.
    • 9:11:43 | Il prit le papier d’un geste indifférent ; mais, 
      à peine y eut-il porté les yeux qu’il sursauta et,  
    • 9:11:51 | après l’avoir attentivement examiné, 
      laissa échapper un cri de satisfaction. – Mais oui, dit-il, mais oui, c’est important.
    • 9:11:59 | – Ah ! Ah ! vous en convenez, cette fois ? – C’est très important. Je 
      vous félicite chaudement.
    • 9:12:07 | Lestrade se leva d’un air triomphant et 
      se pencha par-dessus l’épaule de son ami.
    • 9:12:13 | – Mais… mais vous ne le regardez pas 
      du côté qu’il faut ! s’exclama-t-il. – Au contraire, c’est de ce 
      côté-ci qu’il faut le regarder.
       
    • 9:12:21 | – De ce côté-ci ? Vous êtes fou ! Tenez, 
      retournez-le ; vous voyez bien que c’est  
    • 9:12:27 | par là que sont tracés ces mots au crayon.– 
      Mais, par ici, je vois quelque chose qui  
    • 9:12:33 | me fait l’effet d’un fragment de note 
      d’hôtel et qui m’intéresse diantrement. – Qu’est-ce que cela dit ? Je l’ai déjà vu, 
      protesta Lestrade. « Quatre octobre : chambre,  
    • 9:12:45 | huit shillings ; petit déjeuner, deux shillings 
      six pence ; cocktail, un shilling ; déjeuner,  
    • 9:12:52 | deux shillings six pence ; verre de sherry,   huit pence. » Et après ? Vous voyez 
      quelque chose là-dedans, vous ?
    • 9:13:01 | – Évidemment non ; mais cela 
      n’empêche pas que ce soit très   important. Quant à ces lignes écrites au crayon, 
      elles ont leur importance aussi… du moins en  
    • 9:13:12 | ce qui concerne les initiales. Aussi, je vous 
      réitère mes félicitations, mon cher Lestrade.
    • 9:13:18 | – J’ai perdu assez de temps déjà, dit Lestrade 
      en se levant. Pour ma part, j’estime que,  
    • 9:13:25 | si l’on veut aboutir à quelque chose, il 
      faut se donner du mal ; ce n’est pas en   échafaudant des hypothèses au coin de son feu 
      qu’on y parvient. Au revoir, monsieur Holmes,  
    • 9:13:37 | nous verrons qui de nous deux réussira le 
      premier à découvrir la clé de l’énigme.
    • 9:13:42 | Et, rassemblant tous les objets 
      mouillés qu’il nous avait montrés,   il les remit dans son sac 
      et se dirigea vers la porte.
    • 9:13:50 | – Écoutez, Lestrade, je vais vous donner 
      un tuyau, dit nonchalamment Holmes avant  
    • 9:13:57 | que son rival eût disparu. Si vous voulez la 
      clé de l’énigme, la voici : lady Saint-Simon  
    • 9:14:03 | n’est qu’un mythe. Il n’y a pas de lady 
      Saint-Simon, et il n’y en a jamais eu.
    • 9:14:09 | Lestrade jeta un regard de pitié à mon 
      compagnon. Puis, se retournant vers moi,  
    • 9:14:15 | il se frappa le front trois fois, hocha 
      gravement la tête et sortit d’un air affairé.
    • 9:14:20 | À peine la porte s’était-elle refermée sur lui 
      que Holmes se leva et enfila son pardessus.
    • 9:14:26 | – Ce brave Lestrade n’a pas tout à 
      fait tort en disant qu’il ne faut   pas rester toujours au coin de son 
      feu, déclara-t-il. Aussi, Watson,  
    • 9:14:35 | je crois que je vais vous laisser 
      pendant quelque temps à vos journaux. Il était cinq heures passées quand Sherlock 
      Holmes me quitta, mais je n’eus pas le temps  
    • 9:14:43 | de m’ennuyer, car, moins d’une heure 
      après, je reçus la visite d’un garçon   pâtissier portant une grande caisse plate qu’il 
      se mit aussitôt à déballer en se faisant aider  
    • 9:14:54 | par un jeune mitron qu’il avait amené avec 
      lui, et, en l’espace de quelques instants,  
    • 9:14:59 | je vis se dresser sur notre humble table 
      d’acajou un petit souper froid digne du  
    • 9:15:05 | plus fin gourmet. Il y avait là deux 
      couples de coqs de bruyère, un faisan,  
    • 9:15:11 | un pâté de foie gras et plusieurs vénérables et 
      poudreuses bouteilles. Les apprêts du savoureux  
    • 9:15:16 | festin terminés, mes deux visiteurs s’éclipsèrent 
      mystérieusement comme des djinns des Mille et  
    • 9:15:23 | Une Nuits sans me fournir d’explications, 
      sauf pour me dire que la note était réglée  
    • 9:15:28 | d’avance et qu’on leur avait simplement donné 
      l’ordre de livrer la commande à cette adresse.
    • 9:15:34 | Juste avant neuf heures, Sherlock Holmes rentra   précipitamment. Il avait l’air très 
      grave, mais ses yeux brillaient d’un  
    • 9:15:43 | éclat qui me laissa présumer qu’il avait 
      vérifié l’exactitude de ses conclusions. – Ah ! alors, on a préparé le souper, 
      me dit-il en se frottant les mains.
    • 9:15:54 | – Oui, mais vous attendez des invités 
      sans doute. On a mis cinq couverts.
    • 9:16:00 | – Oui, je crois qu’il va nous arriver d’autres 
      convives, reprit-il. Je m’étonne même que lord  
    • 9:16:07 | Saint-Simon ne soit pas déjà là. Ah ! Il me semble 
      que j’entends justement son pas dans l’escalier.
    • 9:16:12 | C’était en effet notre client de 
      la matinée. Il entra d’un air très  
    • 9:16:17 | agité en jouant plus nerveusement 
      que jamais avec son pince-nez,   et ses traits aristocratiques me 
      parurent profondément altérés.
    • 9:16:26 | – Alors, vous avez reçu mon 
      message ? lui demanda Holmes. – Oui, et j’avoue qu’il m’a jeté 
      dans la plus vive stupéfaction.  
    • 9:16:35 | Vous êtes certain de ce que vous avancez ? – Tout ce qu’il y a de plus certain. Lord Saint-Simon se laissa tomber dans un 
      fauteuil et se passa la main sur le front.
    • 9:16:45 | – Que dira le duc, murmura-t-il,   quand il apprendra qu’un membre de la 
      famille a subi une telle humiliation ?
    • 9:16:54 | – C’est un simple accident. Je n’y 
      vois pas la moindre humiliation. – Ah ! c’est que vous envisagez les 
      choses d’un tout autre point de vue.
    • 9:17:04 | – Il ne m’apparaît pas que l’on 
      puisse blâmer personne. Je n’ai  
    • 9:17:10 | pas l’impression que cette dame aurait 
      pu agir différemment. Il est seulement   regrettable qu’elle ait agi avec une telle 
      brusquerie ; mais, n’ayant pas de mère,  
    • 9:17:20 | elle n’avait personne pour la 
      conseiller dans ce moment critique. – Mais c’est un affront, monsieur, 
      un affront public ! protesta lord  
    • 9:17:29 | Saint-Simon en frappant nerveusement 
      avec ses doigts sur la table.
    • 9:17:34 | – Il faut être indulgent pour 
      cette pauvre fille. Songez dans  
    • 9:17:40 | quelle situation invraisemblable elle se trouvait. – Non, ce qu’elle a fait là est 
      positivement impardonnable. Je  
    • 9:17:48 | suis outré qu’on ait pu abuser de moi de la sorte. – Je crois que j’entends sonner, dit Holmes.
      – Oui, il y a quelqu’un sur le palier. Puisque  
    • 9:18:00 | vous refusez de vous laisser fléchir par moi, 
      lord Saint-Simon, voici quelqu’un qui saura  
    • 9:18:06 | peut-être mieux plaider pour elle.Il ouvrit 
      la porte et fit entrer un homme et une femme.
    • 9:18:11 | – Lord Saint-Simon, reprit-il, permettez-moi 
      de vous présenter Monsieur et Madame   Francis Hay Moulton. Vous avez déjà eu, je 
      crois, l’occasion de vous rencontrer avec madame.
    • 9:18:21 | En voyant entrer les deux nouveaux venus, 
      notre client s’était dressé d’un bond, et,  
    • 9:18:27 | très droit, les yeux baissés et la main 
      enfoncée dans son gilet, avait pris une   attitude à la fois digne et outragée. La 
      femme s’était rapidement avancée vers lui,  
    • 9:18:38 | la main tendue, mais il s’entêtait à ne 
      pas vouloir relever les yeux. C’était  
    • 9:18:43 | d’ailleurs la meilleure méthode qu’il pouvait 
      adopter pour ne pas se laisser émouvoir, car  
    • 9:18:48 | elle avait une physionomie si implorante qu’il 
      eût été vraiment difficile de lui résister.
    • 9:18:54 | – Vous êtes fâché, Robert ? lui dit-elle. Au 
      fait, vous avez parfaitement lieu de l’être.
    • 9:19:00 | – Pas d’excuses, je vous en prie, 
      dit lord Saint-Simon avec amertume. – Oh ! je sais que j’ai très mal agi envers vous, 
      et que j’aurais dû vous fournir une explication  
    • 9:19:11 | avant de m’en aller. Mais que voulez-vous, 
      j’étais toute sens dessus dessous, et,  
    • 9:19:17 | depuis que j’avais revu Frank ici, je ne savais 
      plus ce que je faisais, ni ce que je disais. La  
    • 9:19:23 | seule chose qui me surprend, c’est de ne pas 
      m’être évanouie sur le coup devant l’autel.
    • 9:19:29 | – Madame Moulton, désirez-vous que nous nous   retirions, mon ami et moi ? Cela vous 
      permettra de parler plus librement.
    • 9:19:37 | – Si vous voulez mon avis, intervint l’inconnu,   je trouve que l’on a déjà fait que trop de 
      mystère autour de tout cela. Pour ma part,  
    • 9:19:47 | je ne désire qu’une chose, c’est que la vérité 
      soit proclamée en Europe et en Amérique.
    • 9:19:54 | Celui qui venait de parler était 
      un petit homme sec et hâlé,  
    • 9:19:59 | à la figure éveillée et aux 
      manières pleines de vivacité. – Eh bien ! alors, je vais vous raconter tout ce 
      qu’il en est, dit la jeune femme. Frank et moi,  
    • 9:20:10 | on s’était rencontrés en mil huit cent 
      quatre-vingt-un, dans les montagnes Rocheuses,  
    • 9:20:15 | au camp de McGuire, où papa exploitait un claim, 
      et Frank et moi, on s’était fiancés. Mais voilà  
    • 9:20:22 | qu’un jour papa tombe sur un riche filon et 
      ramasse le gros sac ; tandis que ce pauvre Frank,  
    • 9:20:28 | lui, avait un claim qui ne valait pas un clou 
      et dont il ne pouvait tirer rien de rien. Bref,  
    • 9:20:35 | tant plus que papa devenait riche, tant plus que 
      Frank, lui, devenait pauvre, si bien qu’à la fin  
    • 9:20:41 | papa ne voulut plus entendre parler de notre 
      mariage et m’emmena à San Francisco. Seulement,  
    • 9:20:47 | Frank, qui ne voulait pas me lâcher, n’a 
      rien trouvé de mieux que de nous suivre,  
    • 9:20:52 | ce qui fait qu’on a continué à se voir sans 
      que papa en sache rien. Vous comprenez : il  
    • 9:20:59 | en serait devenu fou, papa, s’il avait su ça, 
      alors valait mieux rien lui dire. Frank me disait  
    • 9:21:06 | comme ça qu’il allait retourner travailler 
      afin de se faire un gros sac lui aussi et  
    • 9:21:11 | qu’il reviendrait me chercher que le jour où 
      il aurait amassé autant que papa. Alors, moi,  
    • 9:21:18 | je lui ai promis de l’attendre aussi longtemps 
      qu’il faudrait et de ne pas me marier avec un  
    • 9:21:24 | autre tant qu’il serait vivant. “Alors, dans 
      ce cas-là, me dit Frank, pourquoi pas se marier  
    • 9:21:31 | tout de suite ? Je n’exigerai rien de toi jusqu’au 
      jour où je reviendrai pour de bon, mais au moins,  
    • 9:21:38 | comme ça, je me sentirai plus tranquille.” On a 
      discuté de ça pendant longtemps tous les deux,  
    • 9:21:44 | et puis il a fini par s’arranger avec un 
      pasteur qui nous a mariés en cachette,  
    • 9:21:49 | et Frank est parti pour tâcher de faire fortune 
      pendant que, moi, je restais auprès de papa.
    • 9:21:55 | « La première fois que Frank me donna de ses 
      nouvelles, il était dans le Montana ; après,  
    • 9:22:01 | il est allé prospecter dans l’Arizona, puis il 
      m’a écrit de Nouveau-Mexique. À la suite de ça,  
    • 9:22:07 | j’ai vu un jour, dans le journal, un long 
      article où il était question d’un camp de   mineurs attaqué par les Indiens Apaches, et où 
      l’on citait le nom de mon Frank parmi les tués.  
    • 9:22:18 | J’en perdis connaissance sur le coup, et j’en fus 
      malade pendant des mois. Papa crut que j’étais  
    • 9:22:24 | poitrinaire et me fit voir à plus de la moitié 
      des médecins de San Francisco. Un an s’écoula,  
    • 9:22:31 | et même davantage, sans que je reçoive 
      aucune nouvelle : il n’y avait donc plus   de doutes à avoir : Frank était bel et bien mort. 
      Là-dessus, lord Saint-Simon vint à San Francisco,  
    • 9:22:44 | puis on partit pour Londres, et le mariage 
      fut décidé. Papa, lui, était bien content,  
    • 9:22:50 | mais, moi, je sentais bien que jamais aucun 
      homme n’occuperait dans mon cœur la place  
    • 9:22:55 | que j’avais réservée à mon pauvre Frank.
      « Malgré ça, si j’étais devenue la femme  
    • 9:23:03 | de lord Saint-Simon, je me serais bien conduite 
      vis-à-vis de lui. On ne commande pas à son cœur,  
    • 9:23:09 | mais on commande à sa manière d’agir, et, quand 
      il me conduisit à l’autel, j’étais bien décidée  
    • 9:23:15 | à être pour lui une compagne aussi parfaite 
      que possible. Mais je vous laisse à penser ce  
    • 9:23:20 | qui se passa en moi lorsqu’en avançant vers les 
      grilles de l’autel j’aperçus, en me retournant,  
    • 9:23:26 | Frank, debout, au premier banc, qui me regardait. 
      Sur le premier moment, j’ai cru que c’était son  
    • 9:23:32 | fantôme ; mais, en regardant une deuxième fois, 
      je m’aperçus qu’il était toujours là et que ses  
    • 9:23:39 | yeux me fixaient comme s’il avait cherché à lire 
      sur mon visage si j’étais contente ou contrariée  
    • 9:23:45 | de le revoir. Je ne sais pas comment je ne suis 
      pas tombée raide sur le coup. Je me rappelle  
    • 9:23:51 | seulement que tout s’est mis à tourner autour 
      de moi et que je n’entendais plus les paroles du  
    • 9:23:56 | pasteur que comme si ç’avait été une abeille qui 
      me bourdonnait aux oreilles. Que faire ? Arrêter  
    • 9:24:02 | le service et provoquer une scène dans l’église ? 
      Je me retournai encore une fois vers Frank, et il  
    • 9:24:09 | faut croire qu’il comprit quelle était ma pensée, 
      car il se mit aussitôt un doigt sur les lèvres  
    • 9:24:15 | pour me faire signe de me tenir tranquille. Puis 
      je le vis qui griffonnait quelque chose sur un  
    • 9:24:20 | bout de papier, et je me doutais qu’il m’écrivait 
      un mot. Lorsqu’on passa devant lui pour se diriger  
    • 9:24:26 | vers la sacristie, je laissai tomber mon bouquet 
      dans son banc, et il me glissa le billet dans la  
    • 9:24:32 | main en me rendant les fleurs. Il n’y avait qu’une 
      ligne pour me demander de le rejoindre quand il me  
    • 9:24:38 | ferait signe. Naturellement je n’avais aucun doute 
      que, maintenant, mon premier devoir était d’aller  
    • 9:24:44 | chez lui, et je décidai de faire point pour point 
      ce qu’il me dirait.« En rentrant à la maison,  
    • 9:24:50 | je racontai ce qui s’était passé à ma femme 
      de chambre, qui l’avait connu en Californie   et qui avait toujours été en bons termes avec 
      lui. Je lui donnai ordre de ne rien dire,  
    • 9:25:00 | mais de faire un paquet de certaines choses que je 
      voulais emporter et de me préparer un manteau. Je  
    • 9:25:06 | sais bien que j’aurais dû donner une explication 
      à lord Saint-Simon, mais ça m’impressionnait  
    • 9:25:11 | d’être obligée de lui dire ça en présence de 
      sa mère et devant tous ces gens huppés. Alors,  
    • 9:25:17 | je pris le parti de filer sans rien dire, quitte 
      à lui expliquer tout plus tard. Il n’y avait pas  
    • 9:25:24 | dix minutes qu’on était à table quand j’aperçus 
      Frank par la fenêtre sur le trottoir en face. Il  
    • 9:25:29 | me fit signe de venir, puis s’avança dans le parc. 
      Alors, sans perdre un instant, je m’échappai de  
    • 9:25:35 | la salle à manger, j’allai mettre mes affaires 
      et je courus le rejoindre. En sortant, je fus  
    • 9:25:42 | abordée par une femme qui se mit à me raconter je 
      ne sais trop quelle histoire sur lord Saint-Simon,  
    • 9:25:48 | et le peu que j’en entendis me fit comprendre que, 
      lui aussi, avait dû avoir, avant notre mariage,  
    • 9:25:54 | une petite aventure dont il ne m’avait rien 
      dit. Mais je saisis le premier prétexte venu  
    • 9:26:01 | pour me débarrasser de cette femme, et, quelques 
      instants après, je réussis à rattraper Frank.  
    • 9:26:06 | Nous prîmes un cab tous les deux, et nous nous 
      fîmes conduire à l’appartement qu’il avait loué   dans Gordon Square, et ce fut mon vrai mariage 
      après tant d’années d’attente ! Frank avait été  
    • 9:26:17 | fait prisonnier par les Indiens, puis il s’était 
      évadé et avait gagné San Francisco, et là, ayant  
    • 9:26:23 | appris que je le tenais pour mort et que j’étais 
      partie pour l’Angleterre, il s’était immédiatement  
    • 9:26:29 | embarqué à son tour, mais n’était parvenu à me 
      retrouver que le jour même de mon second mariage.
    • 9:26:34 | – Je l’ai vu annoncé dans un journal, 
      expliqua l’Américain. Le nom et l’église  
    • 9:26:40 | étaient bien indiqués, mais on ne 
      donnait pas l’adresse de la mariée.
        – Ensuite, on discuta tous les deux de ce qu’il 
      vaudrait mieux faire. Frank trouvait qu’il était  
    • 9:26:52 | préférable de s’expliquer franchement, mais, 
      moi, toute cette histoire me faisait tellement  
    • 9:26:59 | honte que j’aurais voulu disparaître une fois pour 
      toutes sans revoir personne et en me contentant,  
    • 9:27:05 | tout au plus, de passer un mot à papa, juste pour 
      lui faire savoir que j’étais toujours de ce monde.  
    • 9:27:12 | Ça me donnait le frisson de penser à tous ces 
      lords et à toutes ces ladies assis autour de  
    • 9:27:18 | cette table et attendant mon retour. Alors, 
      pour qu’on ne retrouve pas de traces de moi,  
    • 9:27:24 | Frank prit ma toilette et mes affaires de mariée 
      et en fit un paquet qu’il s’en alla jeter à un  
    • 9:27:29 | endroit où personne ne pourrait les retrouver. 
      Il est plus que probable que nous serions partis   demain pour Paris ; seulement ce bon monsieur 
      Holmes, qui avait réussi à nous dénicher je ne  
    • 9:27:40 | sais vraiment pas comment, nous a rendu visite 
      et m’a démontré très nettement et très gentiment  
    • 9:27:45 | que j’avais tort et que Frank avait raison, et 
      que nous compliquerions inutilement les choses  
    • 9:27:52 | en continuant à nous cacher. Il nous proposa 
      également de nous fournir l’occasion de parler à  
    • 9:27:58 | lord Saint-Simon tout seul, et il fit si bien que 
      nous nous mîmes séance tenante en route pour aller  
    • 9:28:04 | chez lui. Maintenant, Robert, vous savez toute la 
      vérité ; je vous demande encore une fois pardon si  
    • 9:28:11 | je vous ai causé de la peine, et j’espère que vous 
      ne garderez pas trop mauvaise opinion de moi. Lord  
    • 9:28:17 | Saint-Simon, sans atténuer en rien la raideur 
      de son attitude, avait écouté ce long récit en  
    • 9:28:23 | fronçant le sourcil et en pinçant les lèvres.
      – Excusez-moi, répliqua-t-il, mais je n’ai  
    • 9:28:30 | pas pour habitude de discuter ainsi 
      publiquement mes affaires intimes. – Alors, vous ne voulez pas 
      me pardonner ? Vous ne voulez  
    • 9:28:38 | pas me serrer la main avant que je m’en aille ? – Oh ! volontiers, si cela 
      peut vous faire plaisir.
    • 9:28:48 | Il avança la main et serra 
      froidement celle qu’elle lui tendait. – J’avais espéré, insinua Holmes, que vous 
      nous feriez l’amitié de souper avec nous.
    • 9:28:58 | – Cette fois, c’est un peu trop demander, 
      répliqua lord Saint-Simon. Je me résigne à  
    • 9:29:04 | accepter l’inévitable, mais on ne peut tout de 
      même pas exiger que je m’en réjouisse. Donc, si  
    • 9:29:11 | vous le permettez, je vais maintenant me retirer 
      en vous souhaitant à tous une bonne soirée.
    • 9:29:17 | Il nous adressa collectivement une large 
      révérence et se retira avec beaucoup de dignité.
    • 9:29:24 | – J’espère que vous deux, au moins, me ferez 
      l’honneur d’être des nôtres, reprit Sherlock  
    • 9:29:30 | Holmes. C’est toujours un vif plaisir pour moi 
      de rencontrer un Américain, monsieur Moulton,  
    • 9:29:35 | car je suis de ceux qui ne peuvent se résoudre 
      à croire que la folie d’un monarque et la   sottise d’un ministre de jadis pourront jamais 
      empêcher nos enfants d’être citoyens du même  
    • 9:29:46 | vaste monde avec un seul drapeau assemblant, à 
      la fois, l’union jack et la bannière étoilée.
    • 9:29:53 | – Voilà un cas que je considère 
      comme très intéressant,   me dit Sherlock Holmes après que nos 
      invités eurent pris congé de nous,  
    • 9:30:01 | car il sert à démontrer clairement combien simple 
      est parfois l’explication d’une affaire qui,  
    • 9:30:07 | à première vue, paraissait inexplicable. Quoi de 
      plus naturel et de plus vraisemblable, en effet,  
    • 9:30:13 | que l’exposé des faits que nous a fourni cette 
      jeune femme ? Et quoi de plus compliqué et de  
    • 9:30:19 | plus inadmissible, par contre, que la 
      théorie que s’était formée Lestrade ? – Mais la vôtre était bonne, alors ?
      – Dès le début, deux faits m’avaient  
    • 9:30:29 | paru très évidents, à savoir : d’une part, 
      que mademoiselle Hatty Doran avait consenti,  
    • 9:30:35 | de plein gré, à épouser lord Saint-Simon 
      et, d’autre part, qu’elle en avait eu   regret aussitôt la cérémonie terminée. Or, 
      un tel revirement n’avait pu s’opérer chez  
    • 9:30:47 | elle que si quelque chose d’imprévu était 
      survenu dans le courant de la matinée.   De quoi s’agissait-il ? Elle n’avait pu parler à 
      personne pendant le temps qu’elle s’était absentée  
    • 9:30:58 | de chez elle, puisqu’elle était restée constamment 
      aux côtés de celui qui allait être son mari. Alors  
    • 9:31:04 | avait-elle simplement vu quelqu’un ? Si oui, ce 
      ne pouvait être que quelqu’un venant d’Amérique,  
    • 9:31:11 | car elle était depuis trop peu de temps en 
      Angleterre pour qu’un homme y eût déjà exercé  
    • 9:31:16 | tant d’influence sur elle qu’elle eût été 
      si profondément impressionnée rien qu’en le  
    • 9:31:23 | voyant. Vous voyez donc que, grâce à ce procédé 
      d’élimination, nous avons déjà abouti à cette  
    • 9:31:30 | supposition qu’elle avait vu un Américain. Restait 
      maintenant à découvrir qui était cet Américain,  
    • 9:31:38 | et pourquoi il avait tant d’ascendant sur elle. 
      Ce pouvait être ou quelqu’un qui la courtisait,  
    • 9:31:43 | ou quelqu’un qu’elle avait déjà épousé. Je 
      savais que toute sa jeunesse s’était écoulée  
    • 9:31:49 | dans un milieu sauvage et assez anormal. Voilà où 
      j’en étais parvenu lorsque lord Saint-Simon nous  
    • 9:31:57 | conta ce qui venait de lui arriver. Quand il nous 
      parla de l’homme qu’il avait vu dans le premier  
    • 9:32:03 | banc de l’église, du changement d’attitude 
      de sa femme, du bouquet tombé (subterfuge si  
    • 9:32:09 | souvent employé par les femmes pour s’emparer 
      secrètement d’un billet), de la conversation  
    • 9:32:15 | qu’elle avait eue avec la femme de chambre dont 
      elle faisait sa confidente, et enfin de ce terme  
    • 9:32:21 | très significatif dont elle s’était servi : « 
      rafler un claim », ce qui, en jargon de mineurs,  
    • 9:32:28 | signifie s’emparer d’une concession primitivement 
      accordée à un tiers, le mystère commença à  
    • 9:32:34 | s’éclaircir sensiblement pour moi. Désormais, 
      plus de doute possible : elle était partie avec  
    • 9:32:40 | un homme, et cet homme était soit un amant, soit 
      quelqu’un qu’elle avait épousé antérieurement,  
    • 9:32:46 | ce qui me sembla plus probable.– Mais comment 
      diable vous y êtes-vous pris pour les retrouver ?
    • 9:32:52 | – J’aurais peut-être eu assez de difficulté 
      à y parvenir si je ne m’étais aperçu que  
    • 9:32:57 | notre ami Lestrade avait entre les mains des 
      indications dont lui-même ne soupçonnait pas   la valeur. Naturellement, les initiales étaient 
      de la plus haute importance, mais il y avait en  
    • 9:33:08 | outre un détail très intéressant à relever, 
      c’est que, moins d’une semaine auparavant,  
    • 9:33:14 | l’homme en question avait réglé sa note 
      dans l’un des plus grands hôtels de Londres.
    • 9:33:20 | – Et qui vous a dit qu’il 
      s’agissait d’un grand hôtel ? – Je l’ai vu tout de suite aux prix énumérés 
      sur la note. Quand on voit compter une chambre  
    • 9:33:29 | huit shillings et un verre de sherry huit 
      pence, il est bien évident qu’il s’agit   d’un établissement de premier ordre. Il n’y 
      en a pas beaucoup à Londres où les tarifs  
    • 9:33:39 | soient aussi élevés. J’entrepris donc de les 
      visiter l’un après l’autre. Dans le second,  
    • 9:33:45 | qui se trouvait dans Northumberland Avenue, 
      je constatai, en consultant les registres,  
    • 9:33:50 | qu’un certain Francis H. Moulton, citoyen 
      américain, l’avait quitté la veille même et,  
    • 9:33:56 | en vérifiant son compte, que ce compte 
      concordait exactement avec les chiffres   portés sur la note. Comme j’appris, en outre, 
      qu’il avait donné ordre de faire suivre sa  
    • 9:34:06 | correspondance deux cent vingt-six, Gordon 
      Square, je me rendis aussitôt à cette adresse,  
    • 9:34:12 | où j’eus la chance de rencontrer les amoureux chez 
      eux. J’entrepris aussitôt de leur donner quelques   sages conseils et réussis à leur démontrer qu’ils 
      auraient plus d’intérêt, sous tous les rapports,  
    • 9:34:22 | à faire connaître, à tout le monde en général et 
      à lord Saint-Simon en particulier, la véritable  
    • 9:34:28 | situation dans laquelle ils se trouvaient. 
      Ensuite, je les invitai à me rejoindre ici,  
    • 9:34:34 | et, comme vous avez pu le voir, j’ai décidé 
      également lord Saint-Simon à venir au rendez-vous.
    • 9:34:40 | – Mais le résultat n’a guère été brillant,   lui fis-je remarquer. Son attitude 
      n’a certes pas été des plus aimables.
    • 9:34:48 | – Ah ! Watson, me répondit Holmes en souriant,   peut-être ne seriez-vous pas très aimable non 
      plus si, après avoir réussi, avec bien du mal,  
    • 9:34:58 | à conquérir une femme et à l’épouser, vous 
      voyiez subitement s’envoler cette femme et  
    • 9:35:03 | la fortune qu’elle devait vous apporter. Je crois 
      que nous devons témoigner beaucoup d’indulgence à   lord Saint-Simon et remercier le ciel de n’avoir 
      pas à supporter nous-mêmes une pareille épreuve.  
    • 9:35:14 | Approchez votre fauteuil et passez-moi mon violon, 
      car, pour l’instant, le seul problème qu’il nous  
    • 9:35:19 | reste à résoudre consiste à décider comment 
      nous nous y prendrons pour tromper l’ennui de  
    • 9:35:25 | ces mornes soirées d’automne.
      Le diadème de béryls.
    • 9:35:31 | – Holmes, dis-je un matin que, 
      debout dans notre bow-window,  
    • 9:35:37 | je regardais en bas dans la rue. Voici 
      un fou qui passe. C’est pitoyable,  
    • 9:35:42 | quand on y songe, que sa famille 
      le laisse déambuler seul ainsi. Mon ami quitta nonchalamment son fauteuil 
      et, les mains enfoncées dans les poches  
    • 9:35:50 | de sa robe de chambre, s’approcha 
      pour regarder par-dessus mon épaule. On était au mois de février, il 
      faisait un temps clair et froid,  
    • 9:35:58 | et la neige, tombée en abondance la veille, 
      recouvrait encore le sol d’une couche  
    • 9:36:03 | ouatée qui scintillait sous le soleil 
      d’hiver. Au milieu de la chaussée,  
    • 9:36:09 | elle avait été réduite à l’état de boue 
      brunâtre par le passage des voitures, mais,  
    • 9:36:14 | sur les côtés et sur les tas où on l’avait rejetée 
      au bord des trottoirs, elle était demeurée aussi  
    • 9:36:20 | blanche que si elle était toute récente. Le bitume 
      avait été nettoyé et gratté, mais la surface n’en  
    • 9:36:27 | demeurait pas moins glissante, de sorte que 
      les passants étaient plus rares que de coutume,  
    • 9:36:33 | à tel point même qu’il ne venait absolument 
      personne du côté de la station du chemin de fer  
    • 9:36:38 | métropolitain, à part cet homme dont les manières 
      excentriques avaient attiré mon attention.
    • 9:36:44 | Il pouvait avoir une cinquantaine d’années. Il 
      était grand, fort et d’aspect imposant avec une  
    • 9:36:52 | grosse figure aux traits accusés et à l’expression 
      autoritaire. Vêtu avec une sévérité qui n’excluait  
    • 9:36:59 | pas l’élégance, il portait une redingote noire, 
      un chapeau de soie aux reflets étincelants,  
    • 9:37:05 | des guêtres brunes impeccables et un pantalon 
      gris perle d’une coupe parfaite. Cependant son  
    • 9:37:12 | allure contrastait singulièrement avec la dignité 
      de sa physionomie et de sa mise, car il courait  
    • 9:37:18 | très vite, en faisant par moments de petits 
      bonds, comme quelqu’un qui n’est pas habitué  
    • 9:37:23 | à un pareil effort. Et, tout en courant, il levait 
      et abaissait les mains avec des gestes saccadés,  
    • 9:37:30 | secouait sa tête en tous sens et se contorsionnait 
      le visage d’une façon extraordinaire.
    • 9:37:36 | – Que diable peut-il bien avoir ? murmurai-je. 
      Il a l’air de regarder les numéros des maisons.
    • 9:37:43 | – Je crois que c’est ici qu’il vient, 
      dit Holmes en se frottant les mains. – Ici ?
    • 9:37:49 | – Oui, j’ai idée qu’il vient me consulter. Il   y a des symptômes sur lesquels on ne se 
      trompe pas. Tenez ! Que vous disais-je ?
    • 9:37:58 | De fait, l’homme, tout en soufflant comme un 
      phoque, se précipita au même moment vers notre  
    • 9:38:04 | porte et se mit à carillonner de telle façon que 
      tous les échos de la maison furent réveillés.
    • 9:38:10 | Quelques instants après, il faisait irruption 
      dans la pièce où nous étions, toujours soufflant,   toujours gesticulant, mais avec une telle 
      expression de souffrance et de désespoir  
    • 9:38:21 | que nos sourires firent aussitôt place à la 
      stupéfaction et à la pitié. Pendant un bon moment,  
    • 9:38:28 | il demeura incapable d’articuler un seul 
      mot, se balançant de droite et de gauche  
    • 9:38:34 | et s’arrachant les cheveux comme un homme 
      qui a complètement perdu la tête. Puis,  
    • 9:38:39 | se remettant d’un bond sur pied, il se cogna 
      le front contre le mur avec une telle force que  
    • 9:38:45 | nous nous élançâmes vers lui pour le retenir 
      et le ramener vers le centre de la pièce.
    • 9:38:50 | Sherlock Holmes le poussa dans un fauteuil et, 
      s’asseyant à côté de lui, se mit à lui tapoter  
    • 9:38:57 | les mains et à lui parler de ce ton affable 
      et apaisant dont il savait si bien se servir.
    • 9:39:03 | – Vous êtes venu me trouver 
      pour me conter votre histoire,   n’est-ce pas ? lui dit-il. Mais, en ce moment, 
      vous êtes fatigué d’avoir trop couru. Alors,  
    • 9:39:13 | prenez votre temps, reposez-vous un 
      peu ; vous m’expliquerez ensuite de   quoi il s’agit et, si je puis vous 
      sortir d’embarras, comptez sur moi.
    • 9:39:23 | L’homme continua de haleter 
      pendant une ou deux minutes encore,   cherchant visiblement à maîtriser la violente 
      émotion à laquelle il était en proie. Puis  
    • 9:39:32 | il s’essuya le front avec son mouchoir, 
      serra les lèvres et se tourna vers nous. – Vous me prenez sans doute pour 
      un fou, n’est-ce pas ? dit-il.
    • 9:39:42 | – Je pense plutôt qu’il a dû vous arriver 
      un grand malheur, répliqua Holmes. – Ah ! vous pouvez le dire !… Un malheur si 
      soudain et si terrible qu’il y a de quoi en  
    • 9:39:53 | perdre la raison. Le déshonneur, je 
      l’aurais subi s’il l’avait fallu,  
    • 9:39:58 | bien que j’aie toujours marché jusqu’ici 
      la tête haute. Un chagrin intime, je m’y  
    • 9:40:04 | serais également résigné ; n’en avons-nous 
      pas tous notre part ici-bas ? Mais les deux  
    • 9:40:10 | réunis et sous une forme aussi effroyable, 
      c’est trop ! Le courage me manque. Et puis,  
    • 9:40:16 | il n’y a pas que moi en cause. Si l’on 
      ne trouve pas moyen de remédier à cette   horrible affaire, les plus hauts personnages 
      d’Angleterre eux-mêmes auront à en pâtir.
    • 9:40:27 | – Je vous en prie, monsieur, remettez-vous, 
      reprit Holmes, et expliquez-moi clairement  
    • 9:40:33 | qui vous êtes et ce qui vous est arrivé.
      – Mon nom ne vous est probablement pas inconnu,  
    • 9:40:40 | reprit notre visiteur. Je suis Alexander 
      Holder, de la banque Holder et Stevenson,  
    • 9:40:45 | dans Threadneedle Street. Ce nom nous était, 
      en effet, très familier, puisque c’était celui  
    • 9:40:51 | du principal associé de l’une des plus 
      importantes banques privées de la Cité   de Londres. Que s’était-il donc passé 
      pour que l’un des premiers citoyens de  
    • 9:41:00 | Londres se trouvât en aussi mauvaise passe ? Nous 
      attendions, tout palpitants de curiosité. Enfin,  
    • 9:41:08 | faisant un nouvel effort, notre visiteur parvint 
      à se reprendre suffisamment pour être en état de  
    • 9:41:14 | commencer son récit.– Je me rends compte qu’il 
      n’y a pas de temps à perdre, nous dit-il,  
    • 9:41:20 | et je suis tout de suite parti à votre recherche 
      lorsque l’inspecteur de police m’a conseillé  
    • 9:41:26 | de solliciter votre concours. Je suis venu à 
      Baker Street par le chemin de fer souterrain,  
    • 9:41:31 | et j’ai fait le reste du chemin au pas de 
      course, car les cabs ne vont pas vite par   ce temps de neige. Voilà pourquoi vous m’avez vu 
      arriver si essoufflé, car je n’ai pas l’habitude  
    • 9:41:43 | de prendre beaucoup d’exercice. Mais je commence 
      à me sentir mieux à présent, et je vais m’efforcer  
    • 9:41:49 | de vous exposer les faits aussi brièvement et 
      en même temps aussi clairement que possible.
    • 9:41:54 | « Vous n’ignorez certainement pas que l’une 
      des premières conditions de réussite pour un   établissement de crédit est de trouver des 
      placements rémunérateurs pour les fonds dont  
    • 9:42:04 | il dispose et de chercher à augmenter le 
      plus possible ses relations et le nombre  
    • 9:42:09 | de ses déposants. L’un des placements les plus 
      lucratifs réside dans les prêts d’argent contre  
    • 9:42:14 | garanties absolument sûres. Nous avons effectué 
      beaucoup d’opérations de cet ordre au cours  
    • 9:42:21 | de ces dernières années, et nombreuses sont 
      les familles appartenant à l’aristocratie  
    • 9:42:26 | auxquelles nous avons avancé de grosses 
      sommes contre les garanties offertes par  
    • 9:42:31 | leurs galeries de tableaux, leurs 
      bibliothèques ou leur orfèvrerie. « Hier matin, alors que j’étais 
      dans mon bureau à la banque,  
    • 9:42:41 | un de nos employés me remit une carte 
      de visite. Je bondis en lisant le nom,  
    • 9:42:47 | car c’était celui… Mais peut-être vaut-il mieux 
      que je ne vous le répète pas, même à vous,  
    • 9:42:53 | et je me contenterai de vous dire que c’était un 
      nom universellement connu, un des noms les plus  
    • 9:42:58 | illustres d’Angleterre. J’en fus tellement 
      interloqué que, lorsque mon visiteur se présenta,  
    • 9:43:05 | je trouvai à peine les mots qu’il fallait pour 
      lui exprimer à quel point j’étais flatté d’un  
    • 9:43:10 | tel honneur ; mais il m’interrompit tout 
      de suite pour m’exposer immédiatement le   but de sa démarche avec l’empressement que l’on 
      met à se débarrasser d’une tâche désagréable.
    • 9:43:21 | « – Monsieur Holder, commença-t-il, j’ai entendu 
      dire que vous consentiez des avances d’argent.
    • 9:43:30 | « – Notre maison les consent lorsque 
      les garanties sont bonnes, répondis-je. – J’ai besoin de cinquante mille 
      livres, reprit-il, et il me les faut  
    • 9:43:39 | séance tenante. Naturellement je pourrais 
      m’adresser à n’importe lequel de mes amis,   qui me prêterait cette somme dix fois pour 
      une, mais je préfère m’adresser à une banque  
    • 9:43:49 | et traiter l’affaire moi-même. Quand on 
      occupe une situation comme la mienne,   il va de soi que l’on ne tient pas à 
      avoir d’obligations envers personne.
    • 9:44:04 | « – Et pour combien de temps désireriez-vous 
      faire cet emprunt ? m’informai-je. – J’ai une très forte somme à toucher lundi 
      prochain, et, à ce moment, je serai très  
    • 9:44:14 | certainement en mesure de vous rembourser ce que 
      vous jugerez bon de me demander. Mais ce qui est  
    • 9:44:21 | absolument indispensable, c’est que je dispose 
      tout de suite de la somme que je vous ai indiquée.
    • 9:44:28 | « – Je me ferais un plaisir de 
      la prélever immédiatement sur   mes fonds personnels pour ne pas 
      vous faire attendre, répondis-je,  
    • 9:44:36 | mais cette somme dépasse de beaucoup 
      mes disponibilités. D’autre part,   si je vous consens cette avance au nom de notre 
      établissement, je me verrai dans l’obligation,  
    • 9:44:45 | par égard pour mon associé, de prendre, même 
      vis-à-vis de vous, toutes les garanties d’usage. « – Je préfère de beaucoup qu’il en soit 
      ainsi, dit-il en mettant sur ses genoux  
    • 9:44:56 | un grand écrin carré en maroquin noir 
      qu’il avait déposé à côté de sa chaise en   entrant. Vous avez sans nul doute 
      entendu parler du diadème de béryls ?
    • 9:45:06 | « – L’un des plus précieux joyaux 
      de la Couronne ? hasardai-je. « – Précisément. « Il ouvrit l’écrin, et je vis apparaître, 
      étalé sur un fond de velours fin couleur chair,  
    • 9:45:19 | l’incomparable joyau dont il venait de me parler.
    • 9:45:26 | « – Il y a trente-neuf énormes béryls, 
      poursuivit-il, et le prix de la monture  
    • 9:45:32 | en or est incalculable. En l’estimant au plus 
      juste, ce diadème représente le double de la  
    • 9:45:38 | somme que je vous demande, et je suis prêt à vous 
      le laisser entre les mains à titre de garantie.
    • 9:45:43 | « Je restai un moment hésitant, regardant 
      alternativement mon illustre visiteur et le  
    • 9:45:51 | précieux écrin qu’il m’avait mis entre les mains.
    • 9:45:56 | « – Vous doutez de sa valeur ? questionna-t-il. « – Pas le moins du monde. 
      Je me demandais seulement…
       
    • 9:46:05 | « – Si j’avais le droit d’en disposer ainsi ? 
      Rassurez-vous, jamais je n’aurais songé un seul  
    • 9:46:13 | instant à le faire si je n’avais eu la certitude 
      absolue de pouvoir vous le reprendre dans quatre  
    • 9:46:19 | jours. Si je vous le laisse momentanément ainsi, 
      c’est uniquement pour la forme. Trouvez-vous que  
    • 9:46:28 | ce soit un gage suffisant ?
      « – Amplement suffisant.
    • 9:46:34 | « – Rappelez-vous, monsieur Holder, que je vous 
      donne là une très grande preuve de confiance,  
    • 9:46:40 | basée exclusivement sur l’éloge que l’on m’a 
      fait de vous. Je vous recommande non seulement  
    • 9:46:46 | d’être discret afin que cette histoire 
      ne parvienne aux oreilles de personne,  
    • 9:46:51 | mais encore et surtout de veiller avec 
      le plus grand soin sur ce diadème,   car il va sans dire que cela provoquerait un 
      gros scandale s’il était endommagé d’une façon  
    • 9:47:01 | quelconque. Le plus léger accident serait 
      presque aussi grave que sa perte totale,  
    • 9:47:07 | car, comme il n’existe pas au monde de béryls 
      comparables à ceux-ci, il serait impossible de les  
    • 9:47:14 | remplacer. Mais j’ai entière confiance en vous, et 
      je viendrai vous le réclamer moi-même lundi matin.
    • 9:47:21 | « Voyant que mon client avait hâte de s’en aller, 
      je ne lui demandai pas d’autres explications, et,  
    • 9:47:28 | appelant mon caissier, je lui donnai ordre 
      de verser cinquante mille livres. Mais,  
    • 9:47:34 | une fois seul, avec le précieux 
      écrin sur la table devant moi,   je ne pus me défendre d’une certaine angoisse en 
      réfléchissant à l’énorme responsabilité que je  
    • 9:47:44 | venais d’assumer. Il était bien évident que, 
      ce joyau faisant partie des biens nationaux,  
    • 9:47:50 | un épouvantable scandale se produirait s’il lui 
      arrivait malheur. Je regrettais déjà sincèrement  
    • 9:47:57 | d’avoir consenti à m’en charger. Mais, comme 
      il était désormais trop tard pour me raviser,  
    • 9:48:02 | je me contentai de l’enfermer dans mon 
      coffre-fort particulier et me remis au travail. « Quand vint le soir, je me dis qu’il serait 
      imprudent de laisser derrière moi dans mon bureau  
    • 9:48:13 | un objet aussi précieux. Nombre de banquiers ont 
      été cambriolés déjà, et ce qui était arrivé à  
    • 9:48:19 | d’autres pouvait tout aussi bien m’arriver à moi. 
      Dans quelle situation terrible ne me trouverais-je  
    • 9:48:26 | pas en pareil cas ? Je décidai donc que, pendant 
      ces quelques jours, j’emporterais toujours l’écrin  
    • 9:48:32 | à l’aller et au retour afin de ne pas le perdre de 
      vue un instant, et, dès ce soir-là, je pris un cab  
    • 9:48:39 | afin de le ramener chez moi, à Streatham. Ce n’est 
      qu’après avoir enfermé l’écrin à clé, au premier  
    • 9:48:46 | étage, dans le bureau de mon cabinet de toilette, 
      que je commençai à respirer plus librement.
    • 9:48:52 | « Et maintenant, un mot sur ma maison, monsieur 
      Holmes, car je tiens à ce que vous vous fassiez  
    • 9:49:00 | une idée très nette de la situation. Mon garçon 
      d’écurie et mon groom couchent au-dehors et sont,  
    • 9:49:05 | par conséquent, hors de cause. J’ai trois 
      servantes qui sont chez moi depuis des années  
    • 9:49:11 | et dont l’honnêteté est au-dessus de tout soupçon. 
      Une autre, Lucy Parr, la seconde femme de chambre,  
    • 9:49:17 | n’est à mon service que depuis quelques mois. 
      Mais elle s’est présentée avec des certificats  
    • 9:49:23 | excellents et m’a donné jusqu’ici entière 
      satisfaction. C’est une fort jolie fille,  
    • 9:49:29 | qui a beaucoup d’admirateurs, et l’on 
      en voit assez souvent, aux alentours,   qui la guettent sur son passage. C’est la 
      seule chose qu’on puisse lui reprocher,  
    • 9:49:38 | mais nous n’en sommes pas moins 
      convaincus qu’elle est très sérieuse. « Voilà pour les domestiques. Quant à 
      ma famille, elle est si peu nombreuse  
    • 9:49:47 | qu’il ne me faudra pas longtemps pour vous la 
      décrire. Je suis veuf et n’ai qu’un seul fils,  
    • 9:49:53 | Arthur, qui ne m’a apporté que des désillusions, 
      monsieur Holmes, les plus pénibles désillusions.  
    • 9:50:00 | Mais c’est peut-être un peu ma faute. On 
      m’a toujours dit que je le gâtais trop,   et c’est fort possible. Quand j’ai eu le malheur 
      de perdre ma femme, qui m’était si chère,  
    • 9:50:10 | j’ai naturellement reporté sur lui toute mon 
      affection. Je ne pouvais supporter de le voir  
    • 9:50:16 | soucieux un seul instant, et je ne lui ai jamais 
      rien refusé. Peut-être aurait-il mieux valu,  
    • 9:50:23 | pour lui comme pour moi, que je fusse plus sévère, 
      mais je croyais bien faire en agissant ainsi.
    • 9:50:29 | « Comme tous les pères, je n’avais qu’un 
      désir : celui de lui voir prendre la suite  
    • 9:50:34 | de mes affaires ; malheureusement, il n’avait 
      aucun goût pour cela. Il était trop capricieux,  
    • 9:50:41 | trop fantasque, et, pour dire la vérité, 
      je n’aurais pas osé lui confier les sommes  
    • 9:50:47 | importantes journellement déposées à la 
      banque. Tout jeune encore, il était devenu   membre d’un cercle aristocratique où, grâce à ses 
      charmantes manières, il ne tarda pas à devenir  
    • 9:50:58 | l’ami intime de beaucoup de gens très riches 
      et habitués à jeter l’argent par les fenêtres.  
    • 9:51:04 | Entraîné par leur mauvais exemple, il essuya de 
      si lourdes pertes au jeu et aux courses qu’il  
    • 9:51:10 | en fut maintes fois réduit à venir me supplier 
      de lui faire des avances sur l’argent de poche  
    • 9:51:16 | que je lui accordais, afin d’acquitter ses dettes 
      d’honneur. Il essaya bien, à plusieurs reprises,  
    • 9:51:22 | il est vrai, de fuir la pernicieuse 
      compagnie dans laquelle il s’était fourvoyé,  
    • 9:51:27 | mais son ami, Sir George Burnwell, avait un tel 
      ascendant sur lui qu’il y revenait toujours.
       
    • 9:51:34 | « Et vraiment, je ne suis pas surpris qu’un homme 
      tel que Sir George Burnwell ait exercé une si  
    • 9:51:41 | profonde influence sur lui, car il l’a fréquemment 
      amené chez moi, et j’avoue que je le trouvais  
    • 9:51:47 | moi-même excessivement sympathique. Il est plus 
      âgé qu’Arthur et possède infiniment d’expérience ;  
    • 9:51:53 | c’est un homme qui a été partout, qui a tout vu 
      et qui possède en outre les avantages d’être un  
    • 9:51:59 | brillant causeur et un très beau garçon. Malgré 
      cela, quand je pense à lui de sang-froid,  
    • 9:52:05 | quand je ne subis plus le charme captivant de 
      sa présence, j’ai la conviction que ses propos  
    • 9:52:11 | cyniques et l’expression que j’ai parfois surprise 
      dans ses yeux le désignent comme un homme dont il  
    • 9:52:17 | faut beaucoup se méfier. C’est mon opinion, 
      et celle également de ma petite Mary, qui  
    • 9:52:22 | possède une clairvoyance féminine très développée.
      « Il ne me reste plus désormais que son portrait à  
    • 9:52:28 | elle à vous faire. Ce n’est que ma nièce, mais il 
      y a cinq ans, lorsque, par suite de la mort de mon  
    • 9:52:34 | frère, elle se trouva subitement seule et sans 
      appui, je l’adoptai et j’ai toujours veillé sur  
    • 9:52:42 | elle depuis comme si elle était ma fille. C’est 
      mon rayon de soleil ; elle est aussi douce et  
    • 9:52:49 | aussi affectueuse que jolie ; c’est une excellente 
      ménagère, une maîtresse de maison incomparable, ce  
    • 9:52:56 | qui ne l’empêche pas d’être aussi charmante, aussi 
      tranquille et aussi charitable qu’une femme peut  
    • 9:53:02 | l’être. Elle est devenue mon bras droit, et je ne 
      pourrais plus me passer d’elle. Il n’y a qu’une  
    • 9:53:08 | seule chose pour laquelle elle m’a résisté. À deux 
      reprises, mon fils, qui est très épris d’elle,  
    • 9:53:15 | lui a demandé sa main, et, les deux fois, elle la 
      lui a refusée. Je crois que, si quelqu’un avait  
    • 9:53:21 | dû le ramener dans le droit chemin, c’est 
      bien elle, et ce mariage aurait pu faire   de lui un autre homme ; mais désormais, hélas 
      ! il est trop tard… il n’y faut plus songer !
    • 9:53:34 | « Maintenant que vous connaissez 
      tous ceux qui habitent sous mon toit,   monsieur Holmes, je vais reprendre 
      la suite de ma lamentable histoire.
    • 9:53:41 | « Ce soir-là, pendant que nous prenions le 
      café au salon, après le dîner, je contai à  
    • 9:53:47 | Arthur et à Mary ce qui m’était arrivé et leur 
      décrivis le précieux trésor que j’avais rapporté  
    • 9:53:53 | en m’abstenant seulement de leur dire le nom 
      de mon client. Je suis certain que Lucy Parr,  
    • 9:53:59 | qui nous avait servi le café, s’était retirée à ce 
      moment-là, mais je ne pourrais jurer qu’elle avait  
    • 9:54:05 | refermé la porte en s’en allant. Mary et Arthur, 
      qui m’avaient écouté avec beaucoup d’intérêt,  
    • 9:54:11 | demandèrent à voir le fameux diadème, mais 
      je jugeai préférable de n’y point toucher.
    • 9:54:17 | « – Où l’avez-vous mis ? me demanda Arthur. « – Dans mon bureau. « – Eh bien ! espérons que la maison ne sera 
      pas cambriolée cette nuit, répliqua-t-il.
    • 9:54:27 | « – Mon bureau est fermé à clé, repris-je. « – Bah ! n’importe quelle vieille clé 
      suffirait à l’ouvrir. Je me rappelle fort bien,  
    • 9:54:36 | étant gamin, l’avoir ouvert avec celle 
      de l’armoire du cabinet de débarras. « Comme il avait l’habitude de dire toutes 
      les bêtises qui lui passaient par la tête,  
    • 9:54:45 | je n’attachai aucune importance à cette 
      réflexion. Pourtant, il me rejoignit,  
    • 9:54:51 | ce soir-là, dans ma chambre 
      avec une mine très grave. « – Écoutez, père, me dit-il en baissant les 
      yeux, pourriez-vous me donner deux cents livres ?
    • 9:55:01 | « – Non, ripostai-je d’un ton sec. Je n’ai 
      été que trop généreux avec vous jusqu’ici.
    • 9:55:07 | « – Vous avez été très bon, je le reconnais, me 
      dit-il ; mais il me faut absolument cet argent,  
    • 9:55:13 | sinon je ne pourrai jamais 
      plus me montrer au cercle. « – Eh bien ! j’en serai fort aise ! m’écriai-je.
    • 9:55:20 | « – Peut-être, mais vous ne voudriez tout de 
      même pas me le voir quitter déshonoré. Pour moi,  
    • 9:55:26 | je ne pourrais supporter une telle honte. 
      Il me faut cet argent coûte que coûte,  
    • 9:55:32 | et, si vous me le refusez, je 
      m’y prendrai d’une autre façon. « J’étais furieux, car c’était la troisième fois 
      dans le mois qu’il me réclamait ainsi de l’argent.
    • 9:55:43 | « – Vous n’aurez pas un sou 
      de moi, m’écriai-je, exaspéré. « Alors il s’inclina et sortit sans un mot.
    • 9:55:51 | « Lorsqu’il fut parti, j’ouvris mon bureau et, 
      m’étant assuré que mon trésor était en sûreté,  
    • 9:55:57 | le remis soigneusement sous clé ; puis, je 
      me mis à faire le tour de la maison afin de  
    • 9:56:02 | m’assurer si tout était bien fermé, tâche que 
      je confiais habituellement à Mary, mais que je  
    • 9:56:09 | crus bon d’accomplir moi-même ce jour-là. Lorsque 
      je redescendis l’escalier, Mary elle-même était à  
    • 9:56:16 | l’une des fenêtres du vestibule et, en me voyant 
      approcher, la ferma et en assujettit le loquet.
    • 9:56:23 | « – Dites-moi, papa, me demanda-t-elle 
      d’un air un peu troublé, me sembla-t-il,  
    • 9:56:31 | avez-vous donné à Lucy la 
      permission de sortir ce soir ?
    • 9:56:37 | « – Certainement non. « – Eh bien ! je viens de la voir 
      rentrer par la porte de derrière.  
    • 9:56:43 | Elle n’était sans doute allée que jusqu’à 
      la petite grille pour voir quelqu’un,   mais je n’approuve quand même pas 
      cela, et il faudra y mettre bon ordre.
    • 9:56:53 | « – Faites-lui-en l’observation 
      demain matin, à moins que vous ne   préfériez que je m’en charge. Vous êtes 
      certaine que c’est bien fermé partout ?
    • 9:57:03 | « – Absolument certaine, papa.
      « Je l’embrassai, regagnai ma chambre  
    • 9:57:09 | et m’endormis peu après.« Je m’efforce, 
      monsieur Holmes, de vous rapporter tout  
    • 9:57:15 | ce qui peut avoir quelque rapport avec 
      l’affaire dont je vous parle. Néanmoins,   s’il y a quelque chose qui ne vous semble pas 
      clair, vous n’avez qu’à me poser des questions.
    • 9:57:25 | – Au contraire, je trouve que 
      vous êtes parfaitement explicite. – Je suis maintenant arrivé à un point de 
      mon récit où je désirerais l’être davantage.  
    • 9:57:35 | Même en temps ordinaire, j’ai toujours le 
      sommeil peu profond, mais cette nuit-là,  
    • 9:57:40 | en raison sans doute des inquiétudes auxquelles 
      j’étais en proie, je dormais encore plus  
    • 9:57:45 | légèrement que jamais. Vers deux heures du 
      matin, je fus réveillé par un bruit provenant  
    • 9:57:51 | de l’intérieur de la maison. Ce bruit avait 
      cessé avant que je fusse complètement réveillé,  
    • 9:57:56 | mais j’avais gardé l’impression que c’était une 
      fenêtre qui venait de se refermer doucement.  
    • 9:58:02 | J’écoutai de toutes mes oreilles. Tout à coup, à 
      ma profonde horreur, j’entendis très distinctement  
    • 9:58:10 | des pas étouffés dans la pièce à côté. Tout 
      palpitant d’angoisse, je me glissai hors de  
    • 9:58:16 | mon lit et guettai par la porte entrouverte ce 
      qui se passait dans mon cabinet de toilette.
    • 9:58:24 | « – Arthur ! criai-je. Misérable ! Voleur 
      ! Comment osez-vous toucher à ce diadème ?
    • 9:58:32 | « Le gaz était à demi baissé, tel que je l’avais 
      laissé en me couchant, et mon malheureux fils,  
    • 9:58:39 | simplement vêtu de sa chemise et de son pantalon, 
      était debout près de la lumière, tenant le  
    • 9:58:44 | diadème entre ses mains. Il semblait employer 
      toutes ses forces à le tordre ou à le briser.  
    • 9:58:51 | Au cri que je poussai, il lâcha le joyau 
      et devint pâle comme un mort. Je saisis  
    • 9:58:56 | le diadème et l’examinai. Il manquait une 
      des extrémités ainsi que trois des béryls.
    • 9:59:02 | « – Misérable ! répétai-je, fou de 
      rage. Vous l’avez brisé ! Vous m’avez   déshonoré pour toujours ! Où sont 
      les pierres que vous avez volées ?
    • 9:59:12 | « – Volées ! se récria-t-il. « – Oui, volées ! hurlai-je 
      en le secouant par l’épaule.
    • 9:59:19 | « – Il n’en manque aucune. Il ne peut 
      en manquer aucune, me répondit-il.
    • 9:59:24 | « – Il en manque trois. Et vous savez où elles 
      sont. Seriez-vous donc aussi menteur que voleur,  
    • 9:59:30 | par hasard ? Je vous ai vu, de mes yeux 
      vu, essayer d’en arracher encore une autre.
    • 9:59:36 | « – Assez d’insultes, protesta-t-il, 
      je n’en supporterai pas davantage.   Puisque c’est ainsi que vous me traitez, 
      n’attendez pas un mot de plus de moi. Je  
    • 9:59:45 | m’en irai de chez vous aujourd’hui même, 
      et, à l’avenir, je me débrouillerai seul.
    • 9:59:52 | « – Si vous vous en allez de chez moi, ce 
      sera aux mains de la police ! m’exclamai-je  
    • 9:59:57 | au comble de la fureur. J’entends que 
      cette affaire soit éclaircie complètement.
    • 10:00:03 | « – Ne comptez pas sur moi pour vous fournir 
      aucune explication, me riposta-t-il avec  
    • 10:00:11 | un emportement dont je ne l’aurais pas 
      cru capable. Si vous appelez la police,   vous pourrez vous adresser à elle pour 
      découvrir ce que vous voulez savoir.
    • 10:00:19 | « Le bruit de notre discussion avait 
      réveillé tout le monde. Mary fut la   première à faire irruption dans ma chambre et, 
      en voyant le diadème et l’attitude d’Arthur,  
    • 10:00:30 | elle devina aussitôt ce qui s’était passé. Un 
      cri s’échappa de sa gorge, et elle tomba inanimée  
    • 10:00:36 | sur le parquet. J’envoyai la femme de chambre 
      chercher la police et demandai qu’on procédât à  
    • 10:00:41 | une enquête. Lorsque l’inspecteur, accompagné d’un 
      constable, pénétra dans la maison, Arthur, qui,  
    • 10:00:48 | l’air sombre et les bras croisés, était demeuré 
      immobile à la même place, me demanda si j’avais  
    • 10:00:54 | l’intention de déposer une plainte contre lui. Je 
      lui répondis qu’il ne pouvait plus être question  
    • 10:01:00 | de liquider cette affaire entre nous et que, 
      comme le diadème brisé faisait partie des biens  
    • 10:01:05 | nationaux, j’étais fermement décidé à laisser en 
      tout et pour tout la justice suivre son cours.
    • 10:01:11 | « – Vous n’allez du moins pas, dit-il, me faire 
      arrêter tout de suite. Il y aurait tout intérêt,  
    • 10:01:18 | et pour vous, et pour moi, à ce que 
      l’on m’autorisât à sortir cinq minutes.
    • 10:01:24 | « – Afin de vous donner le temps de fuir ou 
      de cacher ce que vous avez volé, m’écriai-je.
    • 10:01:29 | « Puis, envisageant dans toute son horreur la 
      situation dans laquelle j’allais me trouver  
    • 10:01:35 | placé, je le suppliai de se souvenir que mon 
      honneur personnel n’était pas seul en cause,  
    • 10:01:40 | mais encore celui de quelqu’un bien plus haut 
      placé que moi, et qu’enfin cette histoire  
    • 10:01:46 | risquait de faire éclater un scandale qui 
      révolutionnerait tout le pays. En m’avouant ce  
    • 10:01:52 | qu’il avait fait des trois pierres manquantes, 
      il pourrait, au contraire, éviter tout cela.
    • 10:01:59 | « – Pourquoi ne pas dire franchement la vérité 
      ? insistai-je. Vous avez été pris sur le fait,  
    • 10:02:04 | et que vous avouiez ou non, vous n’en 
      serez pas moins coupable. Efforcez-vous  
    • 10:02:10 | plutôt de réparer votre faute dans la 
      mesure du possible en m’expliquant où   se trouvent les béryls, et je 
      vous promets de tout pardonner.
    • 10:02:19 | « – Gardez votre pardon pour ceux qui 
      l’implorent, me répliqua-t-il en se   détournant avec un rire sarcastique.
      « Je compris qu’il était trop buté pour  
    • 10:02:29 | se laisser ébranler par quoi que ce soit de ce 
      que je pourrais lui dire. Dans ces conditions,  
    • 10:02:34 | il ne me restait plus qu’un seul parti à prendre. 
      J’appelai l’inspecteur et déposai une plainte  
    • 10:02:41 | contre mon fils. On l’arrêta immédiatement, on 
      le fouilla, on perquisitionna dans sa chambre et  
    • 10:02:47 | dans toute la maison ; mais il fut impossible de 
      retrouver les pierres nulle part, et ni prières,  
    • 10:02:53 | ni menaces ne purent décider mon misérable 
      fils à parler. On l’a incarcéré ce matin,  
    • 10:02:59 | et, après avoir rempli toutes les formalités 
      exigées par la police, je suis immédiatement  
    • 10:03:05 | accouru vous voir, comptant sur votre habileté si 
      vantée pour débrouiller cette énigme. La police  
    • 10:03:12 | déclare n’y rien comprendre. Si vous voulez 
      bien entreprendre une enquête à votre tour,  
    • 10:03:17 | je vous donne carte blanche pour les frais qui en 
      pourront résulter. J’ai déjà d’ailleurs offert une  
    • 10:03:23 | récompense de mille livres afin d’encourager les 
      recherches. Mon Dieu, que vais-je devenir ! En  
    • 10:03:30 | une seule nuit, j’ai perdu mon honneur, mon 
      fils et le trésor que l’on m’avait confié. Je  
    • 10:03:36 | vais sûrement en tomber tout à fait fou !Il 
      se prit la tête à deux mains et se mit à se   balancer de droite et de gauche, en geignant 
      doucement comme un enfant accablé de chagrin.
    • 10:03:46 | Sherlock Holmes, les sourcils froncés, les yeux 
      fixés sur le feu, resta un long moment silencieux.
    • 10:03:52 | – Recevez-vous beaucoup ? demanda-t-il enfin. – Personne, sauf mon associé et sa 
      famille, et parfois un ami d’Arthur.  
    • 10:04:01 | Sir George Burnwell est venu plusieurs fois 
      ces temps derniers. C’est tout, je crois. – Allez-vous beaucoup dans le monde ?
    • 10:04:08 | – Arthur, oui. Mais Mary et moi 
      restons toujours à la maison,   car nous n’aimons guère à 
      sortir, ni l’un, ni l’autre.
    • 10:04:14 | – C’est rare chez une jeune fille. – Elle est d’un naturel plutôt calme. Et puis,  
    • 10:04:20 | elle est moins jeune que vous ne semblez 
      le croire. Elle a vingt-quatre ans. – D’après ce que vous me dites, cette 
      affaire l’a fort bouleversée aussi.
    • 10:04:30 | – Terriblement ! Elle en paraît 
      même encore plus affectée que moi. – Vous êtes aussi convaincus l’un que 
      l’autre de la culpabilité de votre fils ?
    • 10:04:39 | – Comment ne le serions-nous 
      pas, alors que je l’ai vu,   de mes yeux vu, avec le diadème dans les mains ?
    • 10:04:45 | – Je n’estime pas que ce soit là 
      une preuve absolument irréfutable.   Le reste du diadème était-il endommagé ?
    • 10:04:52 | – Oui, il était tordu. – Ne pensez-vous pas, en ce cas, qu’il ait 
      plutôt été en train de chercher à le redresser ?
    • 10:05:01 | – Je vous remercie d’essayer d’atténuer ainsi 
      sa part de responsabilité et la mienne. Mais  
    • 10:05:08 | vous n’y parviendrez pas. D’abord, 
      quelle raison avait-il d’être là ? Et,  
    • 10:05:13 | s’il était animé de si bonnes intentions, 
      pourquoi ne l’a-t-il pas dit tout de suite ?
    • 10:05:18 | – En effet, mais, par contre, s’il était coupable,   pourquoi n’a-t-il pas tenté de se disculper 
      par un mensonge ? À mon avis, son silence peut  
    • 10:05:26 | être interprété aussi bien dans un sens que 
      dans l’autre. Il y a plusieurs particularités   singulières dans cette affaire. Que pense 
      la police du bruit qui vous a réveillé ?
    • 10:05:37 | – Elle présume que ce devrait être celui 
      que fit Arthur en refermant la porte.
    • 10:05:42 | – Allons donc ! Est-ce qu’un homme qui 
      vient pour voler fait claquer les portes  
    • 10:05:48 | au risque de réveiller toute la maison ? Et la 
      disparition des pierres, comment l’explique-t-on ?
    • 10:05:56 | – On continue à sonder les parquets et à   tout mettre sens dessus dessous 
      dans l’espoir de les retrouver.
    • 10:06:02 | – A-t-on pensé à regarder en dehors de la maison ? – Oh, oui ! Et avec quel zèle ! 
      On a déjà retourné tout le jardin.
    • 10:06:14 | – Voyons, cher monsieur, reprit Holmes, ne 
      comprenez-vous donc pas que cette affaire  
    • 10:06:20 | est beaucoup plus abstruse que la police et vous 
      n’étiez, à première vue, tentés de le croire ? Le  
    • 10:06:26 | cas vous a paru, à vous, fort simple ; à moi, 
      il me semble fort complexe. Réfléchissez un  
    • 10:06:32 | peu à ce qu’implique votre hypothèse. D’après 
      vous, votre fils se relève la nuit, s’en va,  
    • 10:06:38 | non sans courir les plus grands risques, jusqu’à 
      votre cabinet de toilette, ouvre votre bureau,   en retire le diadème, en brise un morceau 
      rien qu’avec ses mains, s’en va cacher trois  
    • 10:06:48 | des trente-neuf pierres avec tant d’habileté 
      que personne ne pourra ensuite les retrouver,  
    • 10:06:54 | puis rapporte les trente-six autres dans 
      ce même cabinet de toilette où il est si   fortement exposé à être découvert. Alors, 
      franchement, cela vous paraît vraisemblable ?
    • 10:07:05 | – Mais quelle autre hypothèse voulez-vous 
      envisager ! s’écria le banquier avec un geste  
    • 10:07:10 | désespéré. Si ses intentions n’avaient pas été 
      malhonnêtes, est-ce qu’il ne s’expliquerait pas ?
    • 10:07:17 | – C’est à nous de le découvrir, répondit Holmes. 
      Aussi, monsieur Holder, si vous le voulez bien,  
    • 10:07:22 | nous allons maintenant nous 
      rendre ensemble à Streham,   où nous nous emploierons pendant une heure 
      à vérifier minutieusement certains détails.
       
    • 10:07:32 | Mon compagnon mit beaucoup d’insistance 
      à m’entraîner avec eux dans l’expédition   qu’ils allaient entreprendre, ce que j’acceptai 
      d’ailleurs avec empressement, car j’avais été à  
    • 10:07:42 | la fois très ému et très intrigué par le récit que 
      nous venions d’entendre. J’avoue qu’en ce qui me  
    • 10:07:48 | concerne la culpabilité du fils du banquier 
      me paraissait aussi évidente qu’elle l’était  
    • 10:07:54 | pour son malheureux père ; néanmoins j’avais une 
      telle foi dans les jugements de Sherlock Holmes  
    • 10:08:01 | qu’il me semblait que l’on pouvait conserver 
      encore quelque espoir tant qu’il se refuserait  
    • 10:08:07 | à accepter la théorie jusqu’à présent admise.Il 
      n’ouvrit pour ainsi dire pas la bouche durant  
    • 10:08:13 | tout le trajet qu’il nous fallut parcourir pour 
      gagner la banlieue sud et resta continuellement  
    • 10:08:19 | absorbé dans ses méditations, le menton incliné 
      sur la poitrine et le chapeau rabattu sur les   yeux. Notre client semblait avoir repris un peu de 
      couleur en écoutant raisonner mon ami, et il alla  
    • 10:08:29 | même jusqu’à engager avec moi une conversation 
      à bâtons rompus au sujet de ses affaires.
    • 10:08:36 | Un court voyage en chemin de fer et une marche 
      plus courte encore nous amenèrent à Fairbank,  
    • 10:08:41 | la modeste résidence du grand financier. Fairbank était une maison quadrangulaire d’assez 
      vastes dimensions construite en pierre blanche  
    • 10:08:49 | et un peu en retrait de la route. Une allée 
      carrossable à double évolution encerclant une  
    • 10:08:54 | pelouse couverte de neige la reliait aux deux 
      grandes grilles donnant accès à la propriété.  
    • 10:09:00 | Sur le côté droit, une petite barrière en bois, 
      qui servait d’entrée de service, permettait,   en suivant un étroit sentier bordé de haies 
      soigneusement taillées, de gagner la porte de  
    • 10:09:11 | la cuisine. Sur le côté gauche, courait un petit 
      chemin conduisant aux écuries, qui, lui, n’était  
    • 10:09:17 | pas englobé dans la propriété, car, bien que 
      rarement utilisé, il était ouvert à tout le monde.
    • 10:09:24 | Holmes nous quitta devant la porte 
      d’entrée et fit lentement le tour de   la maison en commençant par la façade 
      pour continuer ensuite par le sentier  
    • 10:09:33 | réservé aux fournisseurs et par le jardin de 
      derrière et revenir enfin par le chemin des  
    • 10:09:38 | écuries. Son absence se prolongea même 
      si longtemps que Monsieur Holder et moi  
    • 10:09:44 | finîmes par entrer dans la salle à manger 
      afin d’attendre son retour au coin du feu.
    • 10:09:50 | Alors que nous étions silencieusement assis de la 
      sorte en face l’un de l’autre, la porte s’ouvrit,  
    • 10:09:57 | et une jeune fille entra. Elle était d’une taille 
      un peu au-dessus de la moyenne, mince et élancée,  
    • 10:10:04 | et avait des cheveux et des yeux de couleur 
      sombre, qui, en raison de son extrême pâleur,  
    • 10:10:10 | paraissaient encore plus sombres qu’ils ne 
      l’étaient en réalité. Je ne me rappelle pas  
    • 10:10:15 | avoir jamais vu chez aucune femme pâleur aussi 
      accusée que la sienne. Ses lèvres aussi étaient  
    • 10:10:23 | complètement exsangues, mais elle avait en 
      revanche les yeux tout rougis à force d’avoir  
    • 10:10:28 | pleuré. En la voyant pénétrer silencieusement 
      ainsi dans la pièce, j’eus l’impression que  
    • 10:10:34 | son chagrin était encore plus profond que celui 
      du banquier, et c’était d’autant plus frappant  
    • 10:10:39 | qu’on la devinait très énergique et capable, 
      par conséquent, de se dominer mieux qu’un autre.
    • 10:10:45 | Sans se préoccuper de ma présence, 
      elle alla droit à son oncle et,   d’un geste très féminin, lui 
      caressa légèrement les cheveux.
    • 10:10:54 | – Vous avez demandé que l’on remette Arthur 
      en liberté, dites, mon oncle ? demanda-t-elle.
    • 10:11:00 | – Non, non, mon enfant, il faut que cette 
      affaire soit complètement éclaircie. – Mais je suis tellement sûre qu’il est 
      innocent. Vous savez combien nous sommes  
    • 10:11:10 | intuitives, nous autres femmes. Je suis 
      convaincue qu’il n’a pas fait de mal,  
    • 10:11:16 | et que vous regretterez un jour 
      d’avoir été si dur envers lui. – Pourquoi refuse-t-il de parler, 
      alors, s’il est innocent ?
    • 10:11:26 | – Qui sait ? Peut-être parce qu’il est 
      exaspéré de voir que vous le soupçonnez ainsi.
    • 10:11:31 | – Comment ne le soupçonnerais-je pas dès lors que   je l’ai surpris moi-même avec 
      le diadème entre les mains ?
    • 10:11:37 | – Oh ! il ne l’avait pris que pour le regarder. 
      Je vous en prie, rapportez-vous-en à moi : je  
    • 10:11:44 | vous donne ma parole qu’il est innocent. 
      Laissez tomber l’affaire et qu’il n’en  
    • 10:11:49 | soit plus question. C’est si épouvantable de 
      penser que notre cher Arthur est en prison !
    • 10:11:55 | – Non, jamais je ne laisserai tomber l’affaire 
      tant que les pierres n’auront pas été retrouvées…,  
    • 10:12:00 | jamais, Mary ! Votre affection pour 
      Arthur vous empêche de penser aux  
    • 10:12:06 | horribles conséquences qui en résulteront 
      pour moi. Aussi, loin d’étouffer l’affaire,  
    • 10:12:12 | j’ai amené de Londres quelqu’un qui m’aidera 
      à pousser les recherches encore plus loin.
    • 10:12:18 | – C’est monsieur ? questionna-t-elle 
      en se retournant pour me regarder. – Non, son ami. Il nous a 
      priés de le laisser seul.  
    • 10:12:26 | Il est en ce moment du côté du chemin des écuries. – Le chemin des écuries ? répéta-t-elle en 
      levant ses noirs sourcils. Qu’espère-t-il  
    • 10:12:36 | donc découvrir par là ?… Ah ! le voici 
      sans doute ?… J’espère, monsieur,  
    • 10:12:42 | que vous réussirez à prouver, comme j’en ai 
      pour ma part l’intime conviction, que mon cousin   Arthur est innocent du crime dont on l’accuse.
      – Je partage entièrement votre avis, mademoiselle,  
    • 10:12:55 | et je compte bien arriver à rétablir la vérité, 
      répondit Holmes en revenant sur ses pas pour  
    • 10:13:01 | essuyer sur le paillasson ses chaussures 
      pleines de neige. C’est, je présume,  
    • 10:13:06 | à mademoiselle Mary Holder que j’ai l’honneur 
      de parler ?… Vous permettez, mademoiselle,  
    • 10:13:12 | que je vous pose une ou deux questions ?
      – Mais bien volontiers, monsieur,  
    • 10:13:18 | si cela peut vous aider dans vos recherches. – Vous n’avez rien entendu 
      cette nuit, pour votre part ?
    • 10:13:25 | – Rien, jusqu’au moment où mon 
      oncle a commencé d’élever la   voix. Dès que je l’entendis, 
      je m’empressai de descendre.
    • 10:13:33 | – C’est vous qui aviez fermé la maison hier soir.   Êtes-vous bien sûre d’avoir rabattu 
      le loquet de toutes les fenêtres ?
    • 10:13:42 | – Oui, monsieur. – Et étaient-elles toutes, ce matin, telles 
      que vous les aviez laissées hier soir ?
    • 10:13:50 | – Oui, monsieur. – L’une de vos femmes de chambre a un amoureux,   n’est-ce pas ? et si je ne me trompe, vous avez 
      averti votre oncle qu’elle était allée le voir ?
    • 10:14:02 | – Oui, c’est elle qui a 
      servi le café dans le salon,   et il est possible qu’elle ait entendu ce 
      que disait mon oncle au sujet du diadème.
    • 10:14:10 | – Ah, bon ! Et cela vous amène 
      à supposer qu’elle aurait été en   aviser son amoureux et que tous deux 
      auraient combiné le vol ensemble ?
    • 10:14:21 | – À quoi bon se perdre ainsi en vagues 
      conjectures ? s’écria le banquier avec  
    • 10:14:26 | impatience. Puisque je vous répète que j’ai 
      surpris Arthur avec le diadème dans ses mains. – Attendez un peu, monsieur Holder. Nous 
      reparlerons de cela plus tard. Revenons  
    • 10:14:36 | à cette fille, mademoiselle. Vous l’avez vue 
      rentrer par la porte de la cuisine, probablement ?
    • 10:14:41 | – Oui, en allant m’assurer que 
      les verrous étaient bien poussés,   je l’ai vue qui rentrait furtivement. 
      J’ai même aperçu l’homme dans l’ombre.
    • 10:14:50 | – Vous le connaissez de vue ? – Oh ! oui, c’est le fruitier qui nous livre 
      nos légumes. Il s’appelle Francis Prosper.
    • 10:14:59 | – Il se tenait, poursuivit Holmes,   à gauche de la porte… c’est-à-dire à 
      quelques pas plus haut sur le sentier ?
    • 10:15:06 | – C’est cela. – Et il a une jambe de bois ? Une lueur d’inquiétude passa dans les 
      yeux expressifs de la jeune fille.
    • 10:15:13 | – Ma parole, vous êtes un véritable sorcier ! 
      s’écria-t-elle. Comment pouvez-vous savoir cela ?
    • 10:15:20 | Elle avait posé cette question en souriant,   mais le masque grave et maigre de 
      Sherlock Holmes était demeuré immuable.
    • 10:15:28 | – Je désirerais maintenant monter au 
      premier, dit-il. Mais, auparavant,  
    • 10:15:34 | il faut que je retourne donner 
      un coup d’œil à l’extérieur de   la maison. J’ai besoin d’inspecter 
      les fenêtres du rez-de-chaussée.
    • 10:15:42 | Il se mit aussitôt à les passer 
      rapidement en revue l’une après   l’autre, mais ne s’arrêta à proprement 
      parler que devant celle du vestibule,  
    • 10:15:51 | qui était assez grande et devant laquelle 
      passait le chemin des écuries. En dernier lieu,  
    • 10:15:56 | il l’ouvrit et en examina attentivement 
      le rebord à l’aide de sa loupe. – Maintenant, nous allons pouvoir 
      monter, annonça-t-il finalement.
    • 10:16:05 | Le cabinet de toilette du banquier était 
      une petite pièce, fort simplement meublée   et recouverte d’un tapis gris, dans laquelle 
      on remarquait un bureau et un grand miroir.
    • 10:16:15 | Holmes alla d’abord au bureau et 
      en étudia avec soin la serrure. – De quelle clé s’est-on servi 
      pour l’ouvrir ? s’informa-t-il.
    • 10:16:24 | – De celle dont mon fils lui-même a parlé…, 
      la clé de l’armoire du cabinet de débarras.
    • 10:16:30 | – Vous l’avez là ? – C’est celle qui est ici sur la toilette.
    • 10:16:35 | Sherlock Holmes s’en saisit et ouvrit le bureau. – Une serrure silencieuse, constata-t-il. Je ne 
      m’étonne pas qu’on ne vous ait pas réveillé en  
    • 10:16:46 | la faisant fonctionner. C’est sans doute cet 
      écrin qui renferme le diadème ? Regardons-le.
    • 10:16:53 | Il ouvrit l’écrin, en sortit le joyau et le 
      posa sur la table. C’était une pièce magnifique,  
    • 10:17:00 | et les trente-six pierres étaient absolument 
      incomparables. À l’une des extrémités,  
    • 10:17:06 | la monture était brisée net 
      : c’est de là qu’avait été   arrachée la partie supportant 
      les trois pierres disparues.
    • 10:17:13 | – Tenez, monsieur Holder, dit Holmes, 
      voici le coin qui faisait pendant  
    • 10:17:19 | à celui que l’on a soustrait. 
      Puis-je vous demander de le casser ? Le banquier recula d’horreur.
    • 10:17:24 | – Jamais je n’oserais faire cela, se récria-t-il. – Alors, c’est moi qui le ferai, 
      dit Holmes en tirant brusquement  
    • 10:17:34 | de toutes ses forces sur le diadème, 
      sans toutefois réussir à le rompre. « Je sens qu’il cède un peu, ajouta-t-il ; mais,  
    • 10:17:43 | bien que je possède une force exceptionnelle 
      dans les doigts, je crois qu’il me faudrait  
    • 10:17:49 | un certain temps pour en venir à bout. Un homme 
      ordinaire n’y parviendrait certainement pas.  
    • 10:17:56 | Enfin, en admettant que j’y réussisse, 
      qu’arriverait-il, selon vous, monsieur  
    • 10:18:01 | Holder ? Cela ferait un bruit sec, comme un coup 
      de revolver, soyez-en certain. Et vous prétendez  
    • 10:18:08 | dire que tout cela s’est passé à quelques pas 
      de votre lit sans que vous ayez rien entendu ?
    • 10:18:14 | – Je ne sais que penser. 
      C’est à n’y rien comprendre. – Peut-être cela deviendra-t-il 
      plus compréhensible avant peu.  
    • 10:18:23 | Qu’en pensez-vous, mademoiselle ? – J’avoue que je suis   toujours aussi embarrassée que mon oncle.
      – Votre fils, monsieur Holder, ne portait  
    • 10:18:33 | ni chaussures, ni pantoufles lorsque vous l’avez 
      vu ?– Non, rien que son pantalon et sa chemise.
    • 10:18:40 | – Je vous remercie. Nous pouvons nous vanter 
      d’avoir eu une chance extraordinaire au cours  
    • 10:18:47 | de cette enquête, et ce sera bien notre faute 
      si nous ne découvrons pas le mot de l’énigme.  
    • 10:18:52 | Avec votre permission, monsieur Holder, je vais à 
      présent poursuivre mes recherches à l’extérieur.
    • 10:19:00 | Il sortit seul, conformément au 
      désir qu’il avait exprimé, car,  
    • 10:19:05 | ainsi qu’il nous l’expliqua, de 
      nouvelles empreintes de pas ne   feraient que compliquer sa tâche. Au 
      bout d’une longue heure de travail,  
    • 10:19:15 | il rentra enfin, les pieds pleins de neige et 
      la physionomie aussi impénétrable que jamais.
    • 10:19:23 | – Je crois que, cette fois, j’ai 
      vu tout ce qu’il y avait à voir,   monsieur Holder, déclara-t-il. Il ne 
      me reste plus qu’à rentrer chez moi.
    • 10:19:32 | – Mais les pierres, monsieur 
      Holmes, où sont-elles ? – Je ne puis vous le dire.
    • 10:19:38 | Le banquier se tordit les mains. – Jamais je ne les reverrai maintenant ! 
      gémit-il. Et mon fils ? Vous avez de l’espoir ?
    • 10:19:46 | – Mon opinion ne s’est aucunement modifiée. – Alors, pour l’amour du ciel, que 
      s’est-il tramé chez moi cette nuit ?
    • 10:19:55 | – Si vous voulez bien me rendre visite demain 
      matin entre neuf et dix, je ferai mon possible  
    • 10:20:01 | pour vous fournir les éclaircissements que 
      vous désirez. Mais il est bien entendu,  
    • 10:20:06 | n’est-ce pas ? que vous me donnez carte blanche 
      du moment que je rentre en possession des pierres  
    • 10:20:12 | et que vous vous engagez à me défrayer de 
      tous les frais que cela aura pu entraîner ?
    • 10:20:17 | – Je donnerais ma fortune 
      entière pour les retrouver. – Très bien. J’étudierai la 
      question d’ici là. Au revoir.  
    • 10:20:25 | Il se peut que je sois obligé 
      de revenir ici avant ce soir. Je me rendais très bien compte que mon 
      compagnon avait d’ores et déjà son opinion,  
    • 10:20:33 | mais je n’avais toujours pas la moindre idée 
      de ce qu’elle pouvait être. En regagnant   Londres avec lui, j’essayai plusieurs 
      fois de le sonder sur la question,  
    • 10:20:42 | mais il faisait toujours dévier la conversation 
      aussitôt, de sorte qu’à la fin je dus y renoncer.  
    • 10:20:48 | Il n’était pas encore trois heures quand nous 
      rentrâmes. Holmes passa aussitôt dans sa chambre  
    • 10:20:54 | et en ressortit peu après sous les apparences 
      d’un vulgaire vagabond. Avec son col relevé, son  
    • 10:21:01 | paletot crasseux et râpé, sa cravate rouge et ses 
      chaussures éculées, il en avait le type accompli.
    • 10:21:09 | – Je crois que cela pourra aller, dit-il après 
      s’être regardé dans la glace qui surmontait la  
    • 10:21:15 | cheminée. J’aurais bien voulu vous emmener avec 
      moi, Watson, mais je crois qu’il est préférable  
    • 10:21:22 | que j’y aille seul. Peut-être suis-je sur la bonne 
      piste, peut-être vais-je faire un fiasco complet ;  
    • 10:21:28 | en tout cas, je ne tarderai pas à le savoir. 
      J’espère être de retour dans quelques heures. Il alla au buffet, se coupa une tranche de bœuf 
      qu’il glissa entre deux morceaux de pain et,  
    • 10:21:37 | muni de ce frugal repas, partit 
      immédiatement en expédition. J’achevais tout juste de prendre mon thé lorsqu’il 
      rentra, de fort bonne humeur, cela se voyait,  
    • 10:21:47 | en balançant au bout de ses doigts une vieille 
      bottine à élastiques qu’il jeta dans un coin. – Je suis seulement venu vous 
      dire un petit bonjour en passant,  
    • 10:21:57 | me dit-il en se versant une tasse 
      de thé ; je repars tout de suite. – Où cela ?
    • 10:22:02 | – Oh ! à l’autre bout du West End. Je ne rentrerai   peut-être pas de bonne heure. Si 
      je tardais trop, ne m’attendez pas.
    • 10:22:10 | – Ça marche ? – Comme ci, comme ça. Je n’ai pas à me plaindre. 
      Depuis que je vous ai quitté, je suis retourné  
    • 10:22:16 | à Streatham, mais je ne suis pas entré dans 
      la maison. C’est un charmant petit problème,   et j’aurais été navré de ne pas l’avoir étudié. 
      Mais assez babillé comme cela ; il est temps que  
    • 10:22:28 | j’aille me dépouiller de cette innommable défroque 
      pour reprendre ma tenue correcte habituelle.
    • 10:22:34 | Je voyais très bien, rien qu’à sa façon d’être, 
      qu’il était beaucoup plus satisfait qu’il ne  
    • 10:22:39 | voulait le laisser paraître. Ses yeux 
      pétillaient, et ses joues ordinairement  
    • 10:22:45 | blêmes s’étaient même un peu colorées. 
      Il passa rapidement dans sa chambre et,  
    • 10:22:51 | quelques minutes après, la porte du vestibule, 
      claquée bruyamment, m’annonça qu’il s’était à  
    • 10:22:57 | nouveau mis en route pour une de ces parties 
      de chasse qui lui procuraient tant de plaisir.
    • 10:23:03 | Je l’attendis jusqu’à minuit, 
      mais, voyant qu’il ne revenait pas,   je me décidai à aller me coucher. Son retard 
      n’était pas pour me surprendre d’ailleurs,  
    • 10:23:13 | car, lorsqu’il se lançait sur la piste d’un 
      criminel, il n’était pas rare qu’il s’absentât  
    • 10:23:18 | pendant plusieurs jours et plusieurs nuits 
      de suite. À quelle heure rentra-t-il ? Je  
    • 10:23:24 | l’ignore ; toujours est-il que, le lendemain 
      matin, quand je descendis prendre mon petit   déjeuner, je le trouvai déjà à table, une tasse 
      de café d’une main et son journal de l’autre,  
    • 10:23:34 | avec un air aussi frais et dispos que s’il 
      avait passé toute la nuit dans son lit.
    • 10:23:40 | – Vous m’excuserez d’avoir 
      commencé sans vous, Watson,   me dit-il ; mais vous vous rappelez que notre 
      client doit venir d’assez bonne heure ce matin.
       
    • 10:23:48 | – C’est vrai, il est déjà neuf heures passées, 
      répondis-je. Tenez, c’est peut-être bien lui.  
    • 10:23:55 | Il m’a semblé entendre sonner. De fait, c’était 
      notre ami le financier. Je fus stupéfait de voir  
    • 10:24:03 | le changement qui s’était opéré en lui, car 
      sa figure, hier encore si large et si pleine,  
    • 10:24:08 | était maintenant toute défaite et toute creuse, 
      et l’on eût dit que ses cheveux avaient encore  
    • 10:24:14 | blanchi. Il fit son entrée d’un air las et abattu, 
      encore plus pénible à voir que son exaltation  
    • 10:24:20 | de la veille, et se laissa tomber lourdement 
      dans un fauteuil que j’avais poussé vers lui. 
    • 10:24:27 | – Je ne sais pas ce que j’ai pu faire 
      pour être si cruellement éprouvé,  
    • 10:24:33 | soupira-t-il. Il y a deux jours encore, j’étais 
      en plein bonheur et en pleine prospérité,  
    • 10:24:40 | sans aucun souci au monde. À présent, me 
      voici, à mon âge, condamné au déshonneur et  
    • 10:24:47 | à la solitude. Tous les malheurs s’abattent sur 
      moi en même temps. Ma nièce Mary m’a abandonné.
    • 10:24:53 | – Elle vous a abandonné ? – Oui. On a trouvé ce matin son lit intact, sa 
      chambre vide et ce billet à mon nom sur la table  
    • 10:25:01 | du vestibule. Je lui avais dit hier soir, 
      avec chagrin mais sans colère, que, si elle  
    • 10:25:07 | avait épousé mon fils, tout cela ne serait pas 
      arrivé. J’ai peut-être eu tort de lui faire cette  
    • 10:25:14 | réflexion, car c’est à cela qu’elle fait allusion 
      dans le billet qu’elle m’a laissé en partant :
    • 10:25:20 | « Mon Oncle Chéri, Je me rends compte que j’ai été la cause 
      du malheur qui vous accable et que,  
    • 10:25:28 | si j’avais agi différemment, ce malheur ne 
      vous aurait peut-être pas été infligé. Sans  
    • 10:25:34 | cesse obsédée par cette pensée, je sens que je 
      ne pourrai plus vivre heureuse sous votre toit,  
    • 10:25:40 | et mieux vaut que je vous quitte pour toujours. 
      Ne vous tourmentez pas au sujet de mon avenir, il  
    • 10:25:46 | est assuré, et surtout ne me cherchez pas, car ce 
      serait vous donner un mal inutile et ne m’aiderait  
    • 10:25:52 | en rien, au contraire. Vivante ou morte, je 
      continuerai toujours à vous aimer tendrement.
    • 10:26:00 | Mary » « Qu’a-t-elle voulu dire en m’écrivant cela,   monsieur Holmes ? Faut-il en conclure 
      qu’elle songerait à se suicider ?
    • 10:26:08 | – Non, non, pas le moins du monde. Tout compte 
      fait, c’est peut-être ce qui pouvait arriver  
    • 10:26:13 | de mieux. J’espère, monsieur Holder, que 
      vous serez bientôt au bout de vos peines. – Le ciel vous entende, monsieur Holmes ! 
      Mais, pour me dire cela, il faut que vous ayez  
    • 10:26:23 | appris quelque chose. Oui, vous avez sûrement 
      découvert du nouveau. Où sont les pierres ?
    • 10:26:29 | – Trouveriez-vous excessif de 
      les payer mille livres pièce ? – J’en donnerais dix de bon cœur.
    • 10:26:35 | – Ce serait inutile. Trois mille livres pour 
      les trois suffiront amplement. Mais il y a  
    • 10:26:42 | aussi une petite récompense, n’est-ce pas ? Vous 
      avez votre carnet de chèques sur vous ?… Bon,  
    • 10:26:49 | voici une plume. Inscrivez 
      quatre mille livres en bloc.
    • 10:26:54 | Tout ahuri, le banquier signa le chèque demandé. 
      Holmes alla à son bureau, y prit dans un tiroir un  
    • 10:27:02 | petit morceau d’or triangulaire sur lequel étaient 
      enchâssés trois béryls et le jeta sur la table.
    • 10:27:08 | Avec un cri de joie, notre client s’en saisit. – Vous les avez ! balbutia-t-il. 
      Je suis sauvé !… Sauvé !
    • 10:27:19 | Il manifestait sa joie avec autant d’expansion 
      qu’il avait manifesté auparavant sa douleur et  
    • 10:27:25 | pressait frénétiquement contre sa 
      poitrine les pierres retrouvées. – Mais vous avez une autre dette à acquitter,  
    • 10:27:33 | monsieur Holder, reprit d’une 
      voix plus dure Sherlock Holmes. – Une autre dette ? répéta le banquier. Fixez  
    • 10:27:41 | votre prix ; je vais vous 
      régler cela tout de suite. – Non, il ne s’agit pas de moi. Ce que vous devez,  
    • 10:27:48 | ce sont de très humbles excuses à votre fils, ce 
      noble garçon, qui s’est conduit en cette pénible  
    • 10:27:54 | circonstance comme je serais fier de voir mon 
      fils le faire si j’avais le bonheur d’en avoir un.
    • 10:28:00 | – Ce n’est donc pas Arthur 
      qui avait pris les pierres ? – Je vous l’ai déjà dit et je vous le 
      répète aujourd’hui : non, ce n’est pas lui.
    • 10:28:09 | – Vous en êtes sûr ? Alors, courons 
      vite le retrouver pour lui annoncer   tout de suite que nous avons découvert la vérité.
    • 10:28:16 | – Il le sait déjà. Après avoir tout tiré 
      au clair, j’ai eu un entretien avec lui,  
    • 10:28:23 | et, comme il me refusait de me rien 
      dire, c’est moi qui ai parlé pour lui   montrer que je savais tout. Alors il a 
      bien été forcé de m’avouer que j’avais  
    • 10:28:33 | raison et m’a mis au courant de quelques 
      détails qui m’échappaient encore. Mais,  
    • 10:28:38 | quand il saura que vous connaissez la vérité, 
      peut-être se décidera-t-il à sortir de sa réserve.
    • 10:28:45 | – Alors, pour l’amour du ciel, donnez-moi 
      la clé de cette extraordinaire énigme !
    • 10:28:53 | – Très volontiers, et je vous montrerai 
      en même temps comment je m’y suis pris   pour la découvrir. Mais laissez-moi d’abord 
      vous expliquer ce qui sera pour moi le plus  
    • 10:29:03 | pénible à dire et pour vous le plus pénible 
      à entendre. Une intrigue s’est nouée entre  
    • 10:29:10 | sir George Burnwell et votre nièce Mary, 
      et ils viennent de s’enfuir ensemble. – Ma Mary ? Impossible !
      – C’est malheureusement plus  
    • 10:29:22 | que possible, c’est certain. Ni vous ni votre 
      fils ne connaissiez la véritable personnalité  
    • 10:29:28 | de cet homme lorsque vous l’avez admis dans votre 
      intimité. C’est l’un des plus dangereux individus  
    • 10:29:33 | d’Angleterre, un joueur ruiné, un coquin capable 
      des pires canailleries, un homme sans cœur et sans  
    • 10:29:40 | conscience. Votre nièce n’avait jamais eu affaire 
      à des gens de cette espèce. Lorsqu’il lui a juré  
    • 10:29:47 | qu’il l’aimait, comme il l’avait fait à cent 
      autres avant elle, elle se figurait être la seule  
    • 10:29:54 | à lui avoir jamais inspiré un tel sentiment. Le 
      diable seul pourrait dire de quels mots il s’est  
    • 10:30:01 | servi pour la subjuguer, mais toujours est-il 
      qu’elle finit par n’être plus qu’un jouet entre  
    • 10:30:06 | ses mains et qu’elle avait, presque chaque soir, 
      des rendez-vous avec lui.– Je ne peux pas, je ne  
    • 10:30:12 | veux pas croire une chose semblable ! s’écria le 
      banquier, dont la figure était devenue livide.
    • 10:30:18 | – Eh bien ! je vais vous raconter ce qui s’est 
      passé dans votre maison l’autre nuit. Votre nièce,  
    • 10:30:25 | lorsqu’elle crut que vous étiez retiré dans votre 
      chambre, descendit furtivement au rez-de-chaussée  
    • 10:30:31 | et parla à son amoureux à la fenêtre qui donne sur 
      le chemin des écuries. Il demeura auprès d’elle  
    • 10:30:39 | fort longtemps, comme le prouvaient les empreintes 
      de ses pas qui avaient complètement traversé la  
    • 10:30:44 | neige. Elle lui parla du diadème, ce qui excita sa 
      cupidité de gredin, et il la plia à sa volonté. Je  
    • 10:30:53 | suis persuadé qu’elle vous aimait de tout son 
      cœur, mais il est des femmes chez qui l’amour  
    • 10:30:59 | l’emporte sur toutes les autres affections, 
      et j’ai idée qu’elle doit être de celles-là.  
    • 10:31:05 | À peine avait-elle eu le temps d’écouter les 
      indications qu’il lui donnait qu’elle vous   vit descendre l’escalier. Alors elle s’empressa de 
      refermer la fenêtre et vous parla de l’escapade de  
    • 10:31:16 | la femme de chambre avec son amoureux à jambe de 
      bois, ce qui d’ailleurs était parfaitement réel.
    • 10:31:24 | « Votre fils Arthur monta se coucher peu après 
      la conversation qu’il avait eue avec vous, mais  
    • 10:31:32 | il dormit mal en raison de l’inquiétude que lui 
      donnaient ses dettes de jeu. Vers le milieu de la  
    • 10:31:38 | nuit, ayant entendu un pas léger passer devant la 
      porte de sa chambre, il se leva, regarda dans le  
    • 10:31:45 | couloir et eut la surprise de voir sa cousine le 
      traverser sur la pointe des pieds et disparaître  
    • 10:31:51 | ensuite dans votre cabinet de toilette. Pétrifié 
      de stupéfaction, il enfila à la hâte son pantalon  
    • 10:31:58 | et attendit dans l’obscurité, curieux de savoir 
      ce qui allait se passer. Au bout de quelques  
    • 10:32:04 | instants, votre nièce ressortit, et, à la lueur 
      de la lampe qui éclairait le couloir, votre fils  
    • 10:32:11 | s’aperçut qu’elle tenait le précieux diadème entre 
      ses mains. Il la laissa descendre l’escalier et,  
    • 10:32:18 | tout frémissant d’horreur, courut sans bruit se 
      cacher derrière la tenture qui est près de votre  
    • 10:32:24 | porte, à une place d’où il pouvait observer ce 
      qui se passait dans le vestibule en bas. Il vit  
    • 10:32:31 | alors sa cousine ouvrir silencieusement 
      la fenêtre, tendre le diadème au-dehors  
    • 10:32:36 | à quelqu’un que l’obscurité rendait invisible, 
      puis refermer la fenêtre et regagner rapidement  
    • 10:32:42 | sa chambre en passant tout près de l’endroit 
      où il se tenait caché derrière la tenture.
    • 10:32:47 | « Tant qu’elle était là, il ne pouvait intervenir 
      sans compromettre irrémédiablement cette jeune  
    • 10:32:54 | fille qu’il aimait. Mais, dès qu’elle fut 
      disparue, il comprit quel désastre ce serait pour  
    • 10:33:01 | vous et l’importance qu’il y avait à le réparer. 
      Alors, pieds nus, tel qu’il était, il se précipita  
    • 10:33:09 | en bas de l’escalier, sauta dans la neige et 
      partit en courant à travers le chemin des écuries,  
    • 10:33:15 | où il entrevoyait une silhouette sombre devant 
      lui sous le clair de lune. Sir George Burnwell  
    • 10:33:22 | essaya de l’esquiver, mais Arthur le rattrapa, et 
      une lutte s’engagea entre eux, votre fils tirant  
    • 10:33:29 | le diadème d’un côté pendant que son adversaire 
      tirait de l’autre. Au cours de la bagarre, votre  
    • 10:33:35 | fils frappa sir George d’un coup de poing qui lui 
      fit une blessure au-dessus de l’œil. Puis quelque  
    • 10:33:40 | chose se rompit net, et votre fils, emportant le 
      diadème, rentra en courant, referma la fenêtre et  
    • 10:33:47 | remonta dans votre cabinet de toilette. C’est au 
      moment où il venait de constater que le diadème  
    • 10:33:53 | avait été tordu dans la lutte et où il s’efforçait 
      de le redresser que vous l’avez surpris.
    • 10:33:58 | – Est-ce possible ? balbutia le banquier. – Et vous l’avez exaspéré en l’outrageant 
      odieusement à l’instant même où vous auriez dû,  
    • 10:34:07 | au contraire, le remercier chaleureusement. 
      Du reste, il n’aurait pu vous expliquer la  
    • 10:34:13 | vérité qu’en dénonçant cette jeune fille 
      qui, pourtant, ne méritait pas d’égards,  
    • 10:34:18 | et chevaleresque jusqu’au bout, il 
      préféra se taire plutôt que de la trahir.
    • 10:34:23 | – Voilà donc pourquoi elle a poussé 
      ce cri et a perdu connaissance,  
    • 10:34:29 | s’écria monsieur Holder. O mon Dieu, faut-il que 
      j’aie été assez aveugle et stupide ! Et Arthur  
    • 10:34:37 | qui m’avait demandé de lui permettre de sortir 
      cinq minutes ! Le brave garçon voulait retourner  
    • 10:34:42 | voir si le morceau qui manquait n’était 
      pas resté à l’endroit où il s’était battu.
    • 10:34:48 | « Comme je l’ai mal jugé !
      – À mon arrivée à la maison,  
    • 10:34:56 | poursuivit Holmes, mon premier soin fut 
      d’en faire soigneusement le tour afin  
    • 10:35:02 | de m’assurer s’il n’y avait pas sur la neige 
      des empreintes susceptibles de me mettre sur  
    • 10:35:08 | la voie. Je savais qu’il n’avait pas neigé 
      à nouveau depuis la veille au soir et que,  
    • 10:35:13 | comme il avait gelé très fort pendant la 
      nuit, les empreintes, s’il en existait,   seraient demeurées intactes. Je commençai 
      par longer le sentier des fournisseurs,  
    • 10:35:25 | mais je m’aperçus que tout y avait été piétiné et 
      qu’il serait impossible de rien reconnaître. Un  
    • 10:35:31 | peu plus loin, par contre, au-delà de la porte de 
      la cuisine, je constatai qu’une femme était restée  
    • 10:35:37 | debout à la même place, en conversation avec un 
      homme dont l’une des empreintes, petite et ronde,  
    • 10:35:43 | montrait qu’il avait une jambe de bois. Je pus 
      même me rendre compte qu’ils avaient été dérangés,  
    • 10:35:49 | attendu que la femme était revenue en courant 
      vers la porte, ainsi que le prouvaient ses traces,  
    • 10:35:54 | profondes à la pointe et légères au talon, 
      tandis que l’homme à la jambe de bois, après  
    • 10:36:00 | avoir attendu encore un peu, avait fini par s’en 
      aller. Je pensai tout de suite qu’il s’agissait  
    • 10:36:07 | peut-être de la servante et de son amoureux, 
      dont vous m’aviez parlé, et, renseignements pris,  
    • 10:36:13 | je vis que je ne m’étais pas trompé. En faisant le 
      tour du jardin, je ne relevai pas autre chose que  
    • 10:36:19 | des empreintes sans but déterminé que je présumai 
      avoir été produites par les policiers ; mais,  
    • 10:36:25 | une fois dans le chemin des écuries, j’y 
      découvris, écrite devant moi sur la neige,   une histoire très longue et très complexe.« Il y 
      avait là deux doubles lignes d’empreintes : les  
    • 10:36:38 | premières produites par un homme chaussé ; les 
      secondes, je le constatai avec joie, appartenant  
    • 10:36:43 | à un homme ayant marché nu-pieds. D’après le récit 
      que vous m’aviez fait, j’acquis immédiatement la  
    • 10:36:51 | conviction que ce dernier était votre fils. Le 
      premier avait marché en venant et en repartant,  
    • 10:36:58 | mais l’autre avait couru rapidement et, comme 
      l’empreinte de son pied nu recouvrait par endroits  
    • 10:37:04 | celui de l’homme chaussé, il était évident 
      qu’il avait dû passer après lui. Je les suivis,  
    • 10:37:09 | et je vis qu’elles aboutissaient à la fenêtre 
      du vestibule, où l’homme chaussé avait foulé  
    • 10:37:15 | toute la neige à force d’attendre. Ensuite, 
      je repris cette piste en sens inverse jusqu’à  
    • 10:37:21 | l’emplacement où elle se terminait, à une 
      centaine de mètres de là, dans le chemin des  
    • 10:37:26 | écuries. Je vis le demi-tour décrit par l’homme 
      chaussé lorsqu’il était revenu sur ses pas,  
    • 10:37:32 | l’emplacement où la neige était toute piétinée 
      comme si une lutte y avait eu lieu, et finalement  
    • 10:37:38 | quelques gouttes de sang qui me confirmèrent dans 
      cette supposition. L’homme chaussé avait ensuite  
    • 10:37:44 | couru le long du chemin, et je retrouvai plus 
      loin quelques nouvelles traces de sang qui me  
    • 10:37:50 | prouvèrent que c’était lui qui avait été blessé 
      ; mais, quand j’arrivai à la grand-route, je vis  
    • 10:37:56 | qu’on l’avait déblayée et qu’il ne subsistait 
      par conséquent plus aucune trace de ce côté.
    • 10:38:02 | « En revanche, lorsque, en pénétrant dans la 
      maison, j’examinai, comme il vous en souvient,  
    • 10:38:09 | à la loupe, le rebord de la boiserie 
      de la fenêtre du vestibule, je pus   tout de suite me rendre compte 
      que quelqu’un l’avait franchie,  
    • 10:38:16 | car on distinguait nettement les contours d’un 
      pied humide qui s’y était posé en rentrant.
    • 10:38:23 | « Je commençai alors à pouvoir me former une 
      opinion sur ce qui avait dû se passer. Un homme  
    • 10:38:30 | avait attendu devant la fenêtre et quelqu’un 
      lui avait apporté les pierres ; votre fils  
    • 10:38:36 | avait été témoin de la scène, s’était élancé à 
      la poursuite du voleur, avait lutté avec lui,  
    • 10:38:42 | chacun tirant de son côté sur le diadème 
      et provoquant ainsi une rupture que ni  
    • 10:38:48 | l’un ni l’autre n’aurait pu effectuer à lui tout 
      seul. Finalement, il était revenu à la maison,  
    • 10:38:55 | en possession du joyau reconquis dont 
      il avait cependant laissé une portion   aux mains de son adversaire. Jusque-là, tout 
      était parfaitement clair. Ce qu’il s’agissait  
    • 10:39:06 | maintenant de découvrir, c’est qui était le 
      voleur et qui lui avait livré le diadème.
    • 10:39:11 | « En vertu d’une maxime dont j’ai depuis longtemps 
      vérifié la justesse, lorsque l’on a écarté d’un  
    • 10:39:18 | problème tous les éléments impossibles, ce 
      qui reste, si invraisemblable que cela puisse   paraître, est forcément la vérité. Étant donné que 
      ce n’était pas vous qui aviez livré le diadème,  
    • 10:39:29 | ce ne pouvait être que votre nièce ou l’une 
      des servantes. Mais, si c’était une servante,  
    • 10:39:34 | quelle raison aurait eu votre fils de se laisser 
      accuser à sa place ? Aucune, n’est-ce pas ? Tandis  
    • 10:39:40 | que, du fait qu’il aimait sa cousine, il était 
      tout naturel qu’il n’eût pas voulu la trahir,  
    • 10:39:46 | surtout puisqu’il s’agissait d’un secret 
      dont la révélation l’aurait déshonorée.   Me rappelant que vous l’aviez vue à la 
      fenêtre et qu’elle s’était plus tard  
    • 10:39:54 | évanouie lorsqu’elle avait aperçu le diadème, 
      je passai immédiatement du domaine de la simple  
    • 10:40:00 | conjecture à celui de la certitude absolue.
      « Ceci posé, quel pouvait être son complice ?  
    • 10:40:08 | Quelqu’un qu’elle aimait, incontestablement, 
      car quel autre aurait pu lui faire oublier   l’affection et la reconnaissance qu’elle devait 
      avoir pour vous ? Je savais que vous sortiez peu,  
    • 10:40:19 | et que votre cercle d’amis était fort restreint. 
      Mais, parmi ces derniers, figurait sir George  
    • 10:40:25 | Burnwell, et j’avais déjà entendu parler de 
      lui comme d’un vil suborneur. Il y avait donc  
    • 10:40:31 | tout lieu de penser que l’homme chaussé n’était 
      autre que lui et que, par conséquent, c’était  
    • 10:40:36 | lui qui avait en sa possession les trois pierres 
      disparues. Même se sachant découvert par Arthur,  
    • 10:40:42 | il pouvait se considérer à l’abri des poursuites, 
      car votre fils, en le dénonçant, aurait voué  
    • 10:40:48 | au déshonneur sa propre famille.« Votre seul 
      bon sens suffira à vous faire deviner quelles  
    • 10:40:53 | mesures je pris ensuite. Sous les apparences d’un 
      vagabond, je me rendis à la maison de sir George,  
    • 10:41:00 | m’arrangeai pour lier connaissance avec son 
      valet de chambre, appris de cette façon que son   maître avait été blessé la nuit précédente, 
      et finalement, moyennant six shillings,  
    • 10:41:12 | acquis la preuve dont j’avais besoin en achetant 
      une de ses vieilles paires de chaussures que je  
    • 10:41:17 | rapportai à Streatham et qui, ainsi que je l’avais 
      prévu, s’adaptaient exactement aux empreintes.
    • 10:41:24 | – J’ai vu en effet un vagabond mal vêtu 
      hier dans le chemin, dit monsieur Holder.
    • 10:41:29 | – Précisément. C’était moi. Alors, sûr désormais 
      de mon fait, je rentrai chez moi me changer.  
    • 10:41:37 | Mais le rôle qu’il allait me falloir jouer 
      ensuite était d’une délicatesse extrême,  
    • 10:41:43 | car, pour éviter tout scandale, il était 
      nécessaire d’éviter l’intervention de la police,  
    • 10:41:49 | et je savais qu’un gredin aussi avisé que celui 
      auquel nous avions affaire nous tiendrait par-là  
    • 10:41:55 | complètement paralysés. J’allai donc le voir 
      moi-même. Bien entendu, il commença par tout nier,  
    • 10:42:03 | puis, quand il s’aperçut que j’étais capable de 
      lui raconter en détail tout ce qui s’était passé,  
    • 10:42:08 | il essaya de faire le bravache et s’arma d’un 
      casse-tête qu’il avait décroché au mur. Mais je  
    • 10:42:15 | connaissais mon homme, et je lui braquai mon 
      revolver à la tête sans lui laisser le temps   de frapper. Alors, il commença à se montrer 
      un peu plus raisonnable. Je lui expliquai que  
    • 10:42:27 | nous étions prêts à lui verser une indemnité 
      en échange des pierres qu’il détenait : un  
    • 10:42:33 | millier de livres pour chaque. Cela lui arracha 
      pour la première fois des paroles de regret.
    • 10:42:40 | « – Le diable m’emporte ! s’écria-t-il. Je les ai 
      lâchées toutes les trois pour six cents livres.
    • 10:42:47 | « J’eus tôt fait de lui faire dire l’adresse 
      du receleur auquel il les avait cédées,  
    • 10:42:53 | en lui promettant qu’aucune plainte ne serait 
      déposée contre lui. Je m’y rendis aussitôt et,  
    • 10:43:01 | après bien des marchandages, je parvins à me faire 
      rendre les pierres à raison de mille livres pièce.  
    • 10:43:07 | Ce résultat obtenu, je passai prévenir votre 
      fils que tout était arrangé et, de là, rentrai  
    • 10:43:14 | me coucher vers deux heures du matin, après ce 
      qui peut s’appeler une bonne journée de travail.
    • 10:43:20 | – Une journée qui a épargné à l’Angleterre un 
      gros scandale politique, ajouta le banquier en  
    • 10:43:27 | se levant. Monsieur Holmes, je ne sais vraiment 
      pas comment vous exprimer ma reconnaissance,  
    • 10:43:33 | mais vous verrez cependant que vous 
      n’avez pas eu affaire à un ingrat.   Votre habileté surpasse véritablement tout 
      ce que l’on m’en avait dit. Et maintenant,  
    • 10:43:43 | il faut que je coure retrouver mon cher fils, 
      afin de lui demander pardon de tout le mal que   je lui ai fait. Quant à ce que vous me dites de 
      ma Mary, j’en ai le cœur littéralement brisé.  
    • 10:43:55 | Sans doute ne pourrez-vous pas, en dépit de toute 
      votre habileté, me dire où elle est maintenant ?
    • 10:44:01 | – Je crois pouvoir vous affirmer, sans 
      crainte de me tromper, répliqua Holmes,   qu’elle est là où se trouve sir George 
      Burnwell. Et il est non moins certain que,  
    • 10:44:11 | si grande qu’ait pu être sa faute, le châtiment 
      qui l’attend sera bien plus grand encore.
       
    • 10:44:19 | Les hêtres rouges. – Quand on aime l’art pour l’art, dit Sherlock 
      Holmes en rejetant le numéro du Daily Telegraph  
    • 10:44:26 | dont il venait de parcourir les annonces, c’est 
      souvent dans ses plus modestes et ses plus humbles  
    • 10:44:32 | manifestations qu’il vous procure les joies 
      les plus vives. Je suis heureux de constater,  
    • 10:44:37 | Watson, que vous avez admirablement compris 
      cette vérité jusqu’à présent, car, depuis que  
    • 10:44:44 | vous avez si aimablement entrepris de relater 
      nos aventures (en les embellissant parfois,  
    • 10:44:50 | je suis forcé de le reconnaître), vous 
      avez toujours choisi, de préférence,   non pas les nombreuses causes célèbres et 
      procès retentissants auxquels j’avais été mêlé,  
    • 10:45:01 | mais plutôt des épisodes qui, tout en étant 
      moins saisissants peut-être, avaient donné  
    • 10:45:06 | plus libre carrière aux facultés de déduction 
      et de synthèse logique qui me sont propres.
    • 10:45:12 | – Et pourtant, répondis-je, Dieu sait si l’on 
      m’a reproché d’avoir visé au sensationnel !
    • 10:45:21 | – Peut-être, reprit-il en saisissant 
      avec les pincettes un morceau de charbon   ardent pour allumer la longue pipe en merisier 
      qu’il substituait ordinairement à sa pipe en  
    • 10:45:31 | terre quand il était plus porté à discuter 
      qu’à réfléchir, peut-être avez-vous eu tort  
    • 10:45:37 | de chercher à mettre de la couleur et de la 
      vie dans vos récits au lieu de vous borner à   consigner ces minutieux raisonnements de cause à 
      effet qui, seuls, méritent de retenir l’attention.
    • 10:45:49 | – Je crois cependant vous avoir amplement rendu 
      justice sous ce rapport, rétorquai-je avec une  
    • 10:45:56 | certaine froideur, vexé par cette présomption un 
      peu outrecuidante qui, j’avais pu le constater  
    • 10:46:02 | maintes fois, constituait l’un des traits 
      les plus saillants du caractère de mon ami. – Non, ce n’est ni de la morgue, 
      ni de l’orgueil, répliqua-t-il,  
    • 10:46:11 | répondant selon son habitude à ma 
      pensée plutôt qu’à mes paroles,   si je demande qu’il soit rendu entière justice 
      à mon art, c’est parce que je considère que mon  
    • 10:46:21 | art est une chose absolument impersonnelle… une 
      chose qui me dépasse. Les crimes sont fréquents,  
    • 10:46:28 | la logique est rare. Donc, c’est sur la logique 
      qu’il faut insister, et non sur les crimes. Vous  
    • 10:46:36 | n’avez fait qu’une série de contes avec ce 
      qui aurait dû être une suite de conférences.
    • 10:46:41 | C’était par une froide matinée, au début du 
      printemps, et notre petit déjeuner terminé,  
    • 10:46:48 | nous nous étions assis, l’un en face de l’autre, 
      devant un bon feu dans notre logement de Baker  
    • 10:46:54 | Street. Un brouillard épais flottait entre 
      les rangées de maisons aux façades sombres,  
    • 10:47:01 | et les fenêtres d’en face avaient l’air, au milieu 
      de ces lourdes vapeurs jaunâtres, de halos confus  
    • 10:47:07 | et informes. Notre gaz était allumé et, comme la 
      table n’avait pas été desservie, répandait sur  
    • 10:47:14 | la nappe blanche une clarté qui faisait miroiter 
      l’argenterie et la porcelaine. Sherlock Holmes,  
    • 10:47:21 | silencieux jusque-là, n’avait fait que parcourir 
      les colonnes d’annonces de tous les journaux et,  
    • 10:47:28 | finalement, n’y ayant sans doute pas trouvé 
      ce qu’il y cherchait, avait entrepris,  
    • 10:47:33 | pour soulager sa mauvaise humeur, de me 
      sermonner sur mes erreurs littéraires. – Malgré cela, reprit-il après une pause durant 
      laquelle il avait tiré de grosses bouffées de sa  
    • 10:47:44 | pipe en contemplant le feu, on n’est guère 
      en droit de vous accuser d’avoir visé au   sensationnel, car, parmi les affaires auxquelles 
      vous avez bien voulu vous intéresser, il y en a  
    • 10:47:55 | bon nombre qui n’offrent aucun rapport avec le 
      crime au sens légal du mot. Le petit service que  
    • 10:48:01 | je me suis efforcé de rendre au roi de Bohême, 
      la singulière aventure de mademoiselle Mary  
    • 10:48:07 | Sutherland, le problème relatif à l’homme à la 
      lèvre tordue, le cas du gentilhomme célibataire,  
    • 10:48:14 | rien de tout cela ne tombe sous le coup 
      de la loi. Mais, à force de vouloir éviter  
    • 10:48:19 | le sensationnel, je crains que vous ne soyez 
      au contraire tombé presque dans la banalité. – Sous le rapport de la conclusion peut-être,  
    • 10:48:27 | répondis-je, mais l’exposé de votre méthode avait 
      du moins le mérite d’être intéressant et nouveau.
    • 10:48:33 | – Bah ! mon cher ami, en quoi voulez-vous que 
      le public, le gros public qui n’observe rien  
    • 10:48:41 | et ne pourrait même pas reconnaître un tisserand 
      à ses dents ou un typographe à son pouce gauche,  
    • 10:48:47 | s’intéresse aux subtilités de l’analyse 
      et de la déduction ? Mais, franchement,  
    • 10:48:52 | si vous tombez dans le banal, 
      je ne puis vous en blâmer,   car le temps des grandes affaires est passé. 
      L’homme, ou tout au moins l’homme criminel,  
    • 10:49:01 | n’a plus aucune initiative ni aucune originalité. 
      Quant à mon métier, il semble maintenant rabaissé  
    • 10:49:08 | au niveau d’une agence pour retrouver les crayons 
      perdus et donner des conseils aux demoiselles qui  
    • 10:49:14 | sortent de pension. Mais voici qui bat tous les 
      records. Avec la lettre que j’ai reçue ce matin,  
    • 10:49:20 | je me fais l’effet de tomber dans le 
      trente-sixième dessous. Lisez plutôt ! Il me jeta une lettre froissée. 
      Elle venait de Montague Place,  
    • 10:49:29 | portait la date de la veille 
      au soir et était ainsi conçue : « Cher Monsieur Holmes,
      Je désirerais vivement vous  
    • 10:49:37 | consulter pour savoir si je dois ou non accepter 
      la situation de gouvernante qui vient de m’être  
    • 10:49:43 | offerte. J’irai vous voir demain à dix heures et 
      demie si cela ne vous dérange pas.Agréez, etc.
    • 10:49:50 | Violet Hunter » – Vous connaissez cette personne ? demandai-je. – Pas le moins du monde.
    • 10:49:56 | – Il est dix heures et demie en ce moment. – Oui, et je parie que c’est 
      elle qui vient de sonner.
    • 10:50:03 | – Ce sera peut-être plus intéressant que 
      vous ne le pensez. Vous vous souvenez de  
    • 10:50:08 | l’histoire de l’escarboucle bleue ? Au début, 
      cela n’avait l’air de rien, et, pour finir,  
    • 10:50:14 | cela vous a conduit à une très captivante enquête. 
      Qui sait s’il n’en sera pas de même aujourd’hui ?
    • 10:50:21 | – Espérons-le ! Mais nos doutes 
      seront bientôt dissipés, car,   si je ne me trompe, voici la personne en question.
    • 10:50:29 | Au même instant, la porte s’ouvrit, 
      livrant passage à une jeune fille.  
    • 10:50:35 | Elle portait une toilette très simple, 
      mais très correcte ; son visage éveillé   et souriant était couvert de taches de son qui 
      le faisaient ressembler à un œuf de pluvier,  
    • 10:50:45 | et elle avait les allures décidées d’une 
      femme habituée à se débrouiller toute seule. – Vous m’excuserez de venir vous 
      importuner ainsi, dit-elle à mon  
    • 10:50:54 | ami qui s’était levé pour la recevoir ; 
      mais il m’arrive une étrange aventure, et,  
    • 10:51:00 | comme je suis orpheline et ne possède 
      aucun parent à qui demander conseil,   j’ai pensé que vous seriez peut-être assez bon 
      pour me guider et me dire ce que je dois faire.
    • 10:51:11 | – Asseyez-vous, je vous en prie,   mademoiselle. Si je puis vous rendre 
      service, ce sera avec plaisir, croyez-le.
    • 10:51:20 | Je vis tout de suite que Holmes était 
      favorablement impressionné par la façon   de se présenter de sa nouvelle cliente. Il 
      fixa un moment sur elle son regard scrutateur,  
    • 10:51:30 | puis, fermant à demi ses paupières et 
      appliquant les unes contre les autres   les extrémités de ses doigts, il se disposa 
      à écouter le récit qu’elle allait lui faire.
    • 10:51:40 | – J’occupe depuis cinq ans, commença-t-elle, 
      la place de gouvernante dans la famille du  
    • 10:51:47 | colonel Spence Munro, mais, il y a 
      deux mois, il fut envoyé à Halifax,  
    • 10:51:52 | dans la Nouvelle-Écosse, et, lorsqu’il partit 
      en Amérique, il emmena ses enfants avec lui,  
    • 10:51:58 | de sorte que je me trouvai du jour au lendemain 
      sans situation. Je fis paraître des annonces dans  
    • 10:52:04 | les journaux et répondis à toutes celles qui me 
      tombèrent sous les yeux, mais sans aucun succès,  
    • 10:52:11 | hélas ! Si bien que les quelques économies que 
      je possédais finirent par se trouver presque  
    • 10:52:17 | complètement épuisées et que je commençai à me 
      demander avec angoisse ce que j’allais devenir.
    • 10:52:23 | « Il y a dans le West End une agence 
      du nom de Westaway, qui s’occupe de  
    • 10:52:30 | placer les gouvernantes, et je m’y présentais 
      régulièrement, au moins une fois par semaine,  
    • 10:52:36 | afin de savoir s’il y avait une place disponible. 
      Westaway est le nom du fondateur de l’agence,  
    • 10:52:43 | mais c’est une certaine mademoiselle 
      Stoper qui la gère actuellement. Les  
    • 10:52:48 | dames en quête d’un emploi attendent dans 
      une antichambre et sont ensuite introduites,  
    • 10:52:54 | l’une après l’autre, dans le petit 
      bureau où se tient mademoiselle Stoper,   laquelle consulte ses registres et leur dit s’il 
      y a ou non quelque chose qui peut leur convenir.
    • 10:53:06 | « La semaine dernière, lorsque je 
      passai à l’agence, on me fit entrer  
    • 10:53:12 | dans le petit bureau comme d’habitude, mais 
      je m’aperçus avec surprise que mademoiselle  
    • 10:53:18 | Stoper n’était pas seule. À côté d’elle était 
      assis un homme d’une corpulence prodigieuse,  
    • 10:53:24 | dont le visage épanoui s’agrémentait d’un triple 
      menton et qui regardait d’un œil insistant,  
    • 10:53:31 | à travers ses lunettes, toutes les 
      dames qui entraient. Dès qu’il me vit,  
    • 10:53:36 | il fit un bond sur sa chaise et se retournant 
      brusquement vers mademoiselle Stoper :
    • 10:53:42 | « – Voici mon affaire ! Je ne pourrais 
      demander mieux. Admirable ! Admirable !
    • 10:53:47 | « Il paraissait enthousiasmé et 
      se frottait les mains avec joie. « Il respirait tellement le bien-être que 
      l’on avait véritablement plaisir à le voir.
    • 10:54:01 | « – Vous cherchez une situation, 
      mademoiselle ? me demanda-t-il.
    • 10:54:07 | « – Oui, monsieur.
    • 10:54:12 | « – Comme gouvernante ?
      « – Oui, monsieur. « – Et quels appointements demandez-vous ? « – J’avais quatre livres par mois dans ma 
      dernière place, chez le colonel Spence Munro.
    • 10:54:22 | « – Allons donc ! C’est de l’exploitation, cela 
      ! de l’exploitation pure ! s’exclama-t-il en  
    • 10:54:28 | levant ses mains grasses d’un geste 
      indigné. Comment a-t-on osé offrir  
    • 10:54:34 | cette somme dérisoire à une personne 
      aussi charmante et aussi accomplie ? « – Mes compétences, monsieur, sont 
      peut-être très inférieures à ce que  
    • 10:54:42 | vous supposez, répondis-je. Un peu de français,   un peu d’allemand, la musique, le dessin…
      « – Bah ! interrompit-il. Tout cela n’a rien  
    • 10:54:54 | à voir avec la question. Ce qu’il importe avant 
      tout de savoir, c’est si vous possédez ou non les  
    • 10:55:01 | allures et le maintien d’une femme du monde. Voilà 
      la seule chose qui compte à mes yeux. Si vous  
    • 10:55:07 | ne possédez pas cela, vous êtes inapte à faire 
      l’éducation d’un enfant appelé peut-être à jouer  
    • 10:55:13 | plus tard un rôle considérable dans l’histoire 
      de son pays. Mais si, au contraire, vous possédez  
    • 10:55:19 | cela, comment un homme qui se respecte a-t-il pu 
      vous donner moins de cent livres. Pour ma part,  
    • 10:55:26 | mademoiselle, c’est ce que je vous propose par 
      an, pour débuter.« Je vous laisse à penser,  
    • 10:55:32 | monsieur Holmes, si, dans la situation embarrassée 
      où je me trouvais, cette offre me parut  
    • 10:55:38 | invraisemblable. Mais, ayant sans doute remarqué 
      avec quel air d’incrédulité je le regardais,  
    • 10:55:45 | le gros monsieur tira son portefeuille de 
      sa poche et me tendit un billet de banque.
    • 10:55:51 | « – C’est également mon habitude, ajouta-t-il 
      en m’adressant un sourire si affable que ses  
    • 10:55:57 | yeux devinrent pareils à deux minces 
      traits lumineux perdus au milieu des   bourrelets de graisse de sa figure, c’est 
      également mon habitude de verser d’avance  
    • 10:56:08 | la moitié de leurs appointements aux 
      gouvernantes afin qu’elles aient sous   la main l’argent nécessaire pour renouveler 
      leur garde-robe et pour effectuer le voyage.
    • 10:56:17 | « Jamais je n’avais rencontré de ma vie un homme 
      aussi plein d’amabilité et de prévenances. Comme  
    • 10:56:24 | j’avais déjà contracté certaines petites 
      dettes, cette avance arrivait juste à   point pour me tirer d’affaire ; néanmoins, 
      il y avait dans tout cela quelque chose de  
    • 10:56:34 | si extraordinaire que je n’osais m’engager 
      ainsi à la légère sans savoir où j’allais.
    • 10:56:43 | « – Serait-il indiscret de vous demander 
      où vous habitez, monsieur ? questionnai-je.
    • 10:56:49 | « – Dans le Hampshire, mademoiselle, une 
      charmante propriété qui s’appelle Les  
    • 10:56:55 | Hêtres d’Or et qui est située à cinq milles 
      au-delà de Winchester. Le pays est ravissant,  
    • 10:57:01 | et cette vieille demeure, vous le 
      verrez, est littéralement délicieuse.
    • 10:57:06 | « – Et mes fonctions, monsieur 
      ? Voudriez-vous avoir la bonté   de m’expliquer en quoi elles consisteraient ?
    • 10:57:13 | « – Vous n’aurez à vous occuper que d’un seul 
      enfant… un cher petit diablotin de six ans.   Oh ! si vous pouviez le voir tuer les cancrelats 
      avec son chausson ! Paf ! Paf ! Paf ! Il vous en  
    • 10:57:26 | tue trois avant que vous ayez seulement 
      eu le temps de vous en apercevoir. « Il s’était renversé en arrière 
      sur sa chaise et riait si fort que,  
    • 10:57:35 | de nouveau, on ne lui voyait plus les yeux. « Je fus un peu étonnée d’apprendre à quels 
      jeux singuliers s’amusait cet enfant ; mais,  
    • 10:57:44 | en voyant le père rire de si bon cœur, je pensais 
      que ce ne devait être qu’une plaisanterie.
    • 10:57:52 | « – De sorte que mes seules fonctions, repris-je, 
      se borneront à m’occuper de ce petit enfant.
    • 10:57:57 | « – Ah ! non ! pas vos seules fonctions, pas 
      vos seules fonctions, ma chère demoiselle !  
    • 10:58:06 | s’écria-t-il. Il faudra aussi, et je suis sûr que 
      vous avez assez de bon sens pour le comprendre,  
    • 10:58:12 | que vous accomplissiez les quelques petites choses 
      que vous demandera ma femme, mais, rassurez-vous,  
    • 10:58:18 | on n’exigera jamais de vous aucune tâche servile. 
      Vous n’y voyez pas d’inconvénient, je pense ?
    • 10:58:26 | « – Je suis toute disposée à me rendre utile. « – À la bonne heure. Ainsi, tenez, un 
      exemple. Nous sommes un peu maniaques,  
    • 10:58:36 | voyez-vous, un peu maniaques, oui… mais nous 
      avons bon cœur tout de même. Eh bien ! si  
    • 10:58:43 | l’on vous demandait de porter une robe à 
      notre convenance et qui vous serait fournie   par nous, vous n’auriez pas d’objection à 
      satisfaire notre petite fantaisie, hein ?
    • 10:58:53 | « – Non, répondis-je, 
      profondément surprise malgré tout.
    • 10:58:58 | « – Et si l’on vous demandait de vous asseoir ici,   ou là, vous n’en seriez pas 
      contrariée, non plus, n’est-ce pas ?
    • 10:59:05 | « – Oh ! non ! « – Ou encore de vous faire couper 
      les cheveux avant de venir chez nous ?
    • 10:59:11 | « Je pouvais à peine en croire 
      mes oreilles. Comme il vous est   facile de vous en rendre compte, monsieur Holmes,  
    • 10:59:18 | je possède des cheveux assez abondants et d’une 
      nuance châtain peu commune, devant laquelle on  
    • 10:59:24 | s’est toujours extasié. Je ne pouvais me 
      faire à la pensée de les sacrifier ainsi.
    • 10:59:31 | « – Quant à cela, je crains que ce 
      ne soit impossible, répliquai-je. « Il m’épiait attentivement avec ses petits yeux,  
    • 10:59:38 | et, lorsqu’il vit que je refusais, sa 
      physionomie s’assombrit d’un seul coup.
    • 10:59:44 | « – C’est que, voyez-vous, c’est tout 
      à fait indispensable, insista-t-il. Il  
    • 10:59:49 | s’agit là d’un caprice de ma femme, et 
      les caprices d’une femme, mademoiselle,  
    • 10:59:54 | doivent être satisfaits. Alors, vous ne voulez 
      absolument pas vous faire couper les cheveux ?
    • 11:00:02 | « – Non, monsieur, réellement, je ne 
      peux pas, répliquai-je avec fermeté. « – Ah ! très bien ; alors il n’y a 
      plus rien de fait. C’est dommage, car,  
    • 11:00:12 | sous les autres rapports, vous me plaisiez 
      beaucoup. Mais, puisqu’il en est ainsi,  
    • 11:00:17 | mademoiselle Stoper, veuillez, je vous 
      prie, me présenter les autres personnes   qui pourraient convenir pour cette place.
      « Pendant tout le temps qu’avait duré  
    • 11:00:28 | cet entretien, la directrice était restée 
      plongée dans ses papiers sans nous adresser   une seule fois la parole ; mais, au coup d’œil 
      qu’elle me lança lorsqu’elle releva la tête,  
    • 11:00:39 | je compris que je venais de lui faire 
      perdre une forte commission en n’acceptant  
    • 11:00:44 | pas.« – Désirez-vous que votre nom soit 
      maintenu sur les livres ? me demanda-t-elle.
    • 11:00:51 | « – S’il vous plaît, mademoiselle Stoper. « – Ma foi, cela me paraît bien inutile,  
    • 11:00:59 | puisque vous repoussez de cette façon 
      les propositions les plus avantageuses,   me dit-elle d’une voix rêche. Vous n’imaginez 
      pas, je pense, qu’après cela nous continuerons  
    • 11:01:09 | à nous démener pour vous procurer une situation. 
      Vous pouvez vous retirer, mademoiselle Hunter.
    • 11:01:15 | « Alors, monsieur Holmes, lorsque, rentrée chez 
      moi, je me retrouvai en face de mon buffet vide et  
    • 11:01:22 | des deux ou trois factures qu’on avait apportées 
      durant mon absence, je fus subitement amenée à me  
    • 11:01:28 | demander si, je ne venais pas de commettre une 
      bien grosse sottise. Évidemment, ces gens-là  
    • 11:01:35 | étaient on ne peut plus fantasques, et il fallait 
      en passer par toutes les excentricités qu’il leur  
    • 11:01:42 | plaisait de vous imposer ; mais, en revanche, ils 
      se montraient prêts à vous dédommager royalement,  
    • 11:01:49 | car bien peu de gouvernantes anglaises peuvent 
      se vanter de gagner cent livres par an. Et puis,  
    • 11:01:56 | en somme, à quoi me serviraient-ils, mes 
      cheveux ? Nombre de femmes sont avantagées  
    • 11:02:02 | lorsqu’elles les portent courts, et qui sait si 
      je ne serais pas comme elles ? Dès le lendemain,  
    • 11:02:08 | je commençai à me dire que j’avais eu tort d’agir 
      comme je l’avais fait, et, le surlendemain,   j’en étais définitivement convaincue. Surmontant 
      mon orgueil, j’avais presque fini par me décider  
    • 11:02:20 | à retourner à l’agence pour demander si la 
      place était toujours vacante, lorsque je reçus,  
    • 11:02:25 | du monsieur lui-même, cette lettre que je 
      vous ai apportée et que je vais vous lire : « Les Hêtres d’Or
    • 11:02:31 | près Winchester. « Mademoiselle, « Mademoiselle Stoper a eu l’amabilité de me 
      communiquer votre adresse, et je vous écris d’ici  
    • 11:02:40 | afin de vous demander si vous n’êtes pas revenue 
      sur votre décision. Ma femme souhaiterait vivement  
    • 11:02:46 | vous voir entrer chez nous, car le portrait 
      que je lui ai tracé de vous lui a causé une  
    • 11:02:51 | très favorable impression. Nous sommes disposés 
      à vous accorder trente livres par trimestre,  
    • 11:02:57 | soit cent vingt livres par an pour vous dédommager 
      des désagréments que pourraient vous occasionner  
    • 11:03:03 | nos fantaisies, qui, après tout, ne sont pas si 
      terribles. Ma femme a une prédilection pour le  
    • 11:03:09 | bleu électrique, et il lui serait agréable de 
      vous voir porter une robe de cette nuance le  
    • 11:03:14 | matin dans la maison. Il est inutile, toutefois, 
      que vous dépensiez votre argent pour l’acheter,  
    • 11:03:21 | car nous en possédons une (celle de ma fille 
      Alice, actuellement à Philadelphie), qui,  
    • 11:03:27 | je crois, vous irait très bien. Maintenant, quant 
      à la question de vous asseoir ici ou là et de vous  
    • 11:03:34 | distraire de la façon qui vous serait indiquée, 
      cela ne pourrait vous déranger en aucune façon.  
    • 11:03:40 | En ce qui concerne vos cheveux, c’est évidemment 
      très regrettable, d’autant plus que je n’ai pas  
    • 11:03:45 | été sans en remarquer la beauté au cours de notre 
      bref entretien, mais je me vois malheureusement  
    • 11:03:51 | contraint de maintenir ce que je vous ai dit à ce 
      sujet. Il ne me reste donc plus qu’à espérer que  
    • 11:03:58 | vous vous trouverez suffisamment dédommagée de ce 
      sacrifice par les appointements plus élevés que  
    • 11:04:04 | je vous offre. La tâche que vous aurez à remplir 
      vis-à-vis de l’enfant est très légère. Allons,  
    • 11:04:10 | tâchez de vous décider, et j’irai au-devant 
      de vous avec le dog-cart à Winchester,  
    • 11:04:16 | pourvu que vous me fassiez savoir 
      par quel train vous arriverez. « Agréez, etc. « Jephro Rucastle »
    • 11:04:23 | « Voilà la lettre que je viens 
      de recevoir, monsieur Holmes, et,   cette fois, je suis bien décidée à accepter ; 
      mais, avant de prendre un engagement définitif,  
    • 11:04:34 | j’ai pensé qu’il serait quand même préférable 
      de vous demander votre appréciation.
    • 11:04:39 | – Que voulez-vous que je vous dise, mademoiselle 
      ? répondit Holmes en souriant, puisque votre  
    • 11:04:46 | résolution est prise, il me semble qu’il n’y 
      a plus lieu désormais de discuter la question.
    • 11:04:51 | – Mais enfin, vous n’estimez 
      pas que je devrais refuser ? – Mon Dieu, mademoiselle, je vous 
      avoue franchement que ce n’est pas  
    • 11:04:59 | la situation que je choisirais 
      pour ma sœur, si j’en avais une. – Alors, selon vous, qu’est-ce que 
      tout cela signifie, monsieur Holmes ?
    • 11:05:08 | – Ah ! je serais fort en peine de vous le dire. 
      Je ne sais rien. Quelle est votre idée à vous ?
    • 11:05:15 | – Eh bien ! je ne vois qu’une seule hypothèse 
      possible. Monsieur Rucastle m’a donné l’impression  
    • 11:05:21 | d’être un très brave homme et d’avoir très bon 
      cœur. Mais peut-être sa femme a-t-elle perdu la  
    • 11:05:26 | raison et peut-être, d’une part, ne veut-il en 
      rien dire de peur qu’on ne la fasse interner,  
    • 11:05:32 | et d’autre part, se soumet-il à tous 
      ses caprices pour éviter les crises qui   pourraient se produire si on lui résistait.
      – C’est, en effet, une explication plausible…  
    • 11:05:44 | étant donné les faits ; c’est même, je crois, 
      la plus probable. Mais, de toute façon,  
    • 11:05:51 | il ne me semble pas que ce soit un milieu très 
      recommandé pour une jeune fille.– Je ne dis pas,  
    • 11:05:56 | monsieur Holmes, seulement dans 
      la situation où je me trouve… – Oui, évidemment, les appointements qu’on 
      vous offre sont beaux… trop beaux même. C’est  
    • 11:06:06 | justement ce qui m’inquiète. Pourquoi ces gens-là 
      vous proposeraient-ils cent vingt livres par an,  
    • 11:06:12 | alors que, pour le tiers du prix, ils 
      pourraient avoir une gouvernante de   tout premier ordre ? Il y a certainement 
      quelque chose de pas clair là-dessous.
    • 11:06:23 | – J’ai pensé que, du moment 
      que vous seriez au courant,   il vous serait plus facile, par 
      la suite, de me venir en aide,  
    • 11:06:32 | le cas échéant. Je me sentirais tellement plus 
      forte si je savais pouvoir compter sur vous.
    • 11:06:37 | – Oh ! soyez tranquille, vous pourrez compter 
      sur moi. Voici des mois que je n’avais pas  
    • 11:06:44 | rencontré de problème aussi intéressant que 
      celui que vous venez de m’exposer. Il y a,  
    • 11:06:50 | dans cette histoire, quelque chose qui 
      sort tout à fait de l’ordinaire. Si  
    • 11:06:55 | jamais vous vous trouviez embarrassée 
      ou menacée d’un danger quelconque… – Un danger ? Quel danger prévoyez-vous donc ?
    • 11:07:02 | Holmes hocha gravement la tête. – Ce ne serait plus un danger si nous étions 
      à même de le préciser, répliqua-t-il. Mais,  
    • 11:07:10 | à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, 
      passez-moi une dépêche, et j’accours aussitôt.
    • 11:07:15 | – C’est tout ce qu’il me faut. Elle se leva vivement, tout 
      à fait rassurée à présent.
    • 11:07:21 | – Je vais pouvoir m’embarquer 
      sans crainte pour le Hampshire   désormais. J’écris à Monsieur 
      Rucastle en sortant de chez vous,  
    • 11:07:29 | je fais ce soir même le sacrifice de mes 
      cheveux, et demain je pars pour Winchester.
    • 11:07:35 | Et, après avoir adressé quelques mots 
      de remerciement à Sherlock Holmes,  
    • 11:07:40 | elle nous souhaita le bonsoir à tous 
      deux et sortit d’un air affairé. – En tout cas, conclus-je en l’écoutant 
      redescendre l’escalier d’un pas ferme et rapide,  
    • 11:07:50 | elle donne l’impression de fort bien 
      savoir se tirer d’affaire toute seule. – Tant mieux, me répondit Holmes gravement,  
    • 11:07:56 | car je serais bien surpris si nous 
      n’entendions pas reparler d’elle avant peu.
    • 11:08:02 | La prédiction de mon ami ne 
      tarda guère à se réaliser. Une quinzaine passa, durant laquelle je me surpris 
      fréquemment à repenser à cette jeune fille en me  
    • 11:08:12 | demandant vers quelle étrange aventure elle avait 
      bien pu s’élancer. Les appointements exagérés  
    • 11:08:18 | qu’on lui offrait, les conditions étranges qu’on 
      lui imposait, la tâche quasi insignifiante qu’on  
    • 11:08:23 | lui promettait, tout laissait à prévoir qu’elle 
      aurait à faire face à une situation anormale.  
    • 11:08:29 | Mais s’agissait-il d’une simple fantaisie ou d’un 
      guet-apens ? Cet homme était-il un philanthrope ou  
    • 11:08:36 | un criminel ? J’aurais été totalement incapable de 
      le dire. Quant à Holmes, je le voyais pendant des  
    • 11:08:43 | demi-heures entières le sourcil froncé et la mine 
      préoccupée ; mais, quand je tentais une allusion  
    • 11:08:51 | à cette histoire, il avait un geste évasif de 
      la main et me répondait d’un ton impatienté :
    • 11:08:57 | – Des faits ! Il me faut des faits à l’appui ! On   ne peut fabriquer de briques quand 
      on n’a pas de terre à sa disposition.
    • 11:09:04 | Mais il en venait toujours à répéter ce 
      qu’il avait dit en premier lieu : que,   s’il avait eu une sœur, il ne lui aurait jamais 
      permis d’accepter une situation comme celle-là.
    • 11:09:16 | Un soir, assez tard, alors que je me 
      disposais à aller me coucher et que Holmes,  
    • 11:09:22 | comme cela lui arrivait fréquemment, venait 
      de m’annoncer qu’il passerait la nuit entière  
    • 11:09:27 | en recherches au milieu de ses cornues et de 
      ses éprouvettes, on lui remit un télégramme.  
    • 11:09:34 | Il décacheta l’enveloppe orangée, jeta un coup 
      d’œil sur le texte de la dépêche, puis me la jeta.
    • 11:09:40 | – Cherchez les heures des 
      trains dans l’indicateur,   me dit-il en reprenant son 
      expérience chimique interrompue.
    • 11:09:47 | C’était un appel laconique et pressant. « Venez demain midi hôtel Cygne-Noir,  
    • 11:09:55 | à Winchester. Venez sans faute 
      ! Ne sais plus que faire. Hunter » – Voulez-vous venir avec moi ? me 
      demanda Holmes en relevant la tête.
    • 11:10:03 | – Très volontiers. – Alors, regardez l’horaire. – Il y a un train à neuf heures et demie,  
    • 11:10:10 | répondis-je après avoir feuilleté l’indicateur. 
      Il arrive à Winchester à onze heures trente.
    • 11:10:15 | – C’est parfait. Allons, il vaut peut-être 
      mieux que je remette à un autre jour mon   analyse des acétones, car nous aurons sans doute 
      besoin d’être frais et dispos demain matin.
       
    • 11:10:26 | Le lendemain à onze heures, nous avions déjà 
      parcouru une bonne partie de la distance   qui nous séparait de l’ancienne capitale de 
      l’Angleterre. Depuis notre départ de Londres,  
    • 11:10:36 | Holmes était constamment resté plongé 
      dans la lecture des journaux du matin,  
    • 11:10:42 | mais, après que nous eûmes franchi la limite 
      du Hampshire, il les rejeta sur la banquette  
    • 11:10:47 | et se mit à contempler le paysage. Il faisait 
      une idéale journée de printemps, et le ciel,  
    • 11:10:54 | d’un bleu très pâle, était moucheté de petits 
      nuages blancs floconneux que le vent chassait  
    • 11:11:00 | de l’ouest à l’est. Le soleil était radieux 
      et, malgré cela, l’air était empreint d’une  
    • 11:11:07 | fraîcheur qui vous fouettait le sang. Partout à 
      travers la campagne, jusqu’aux collines basses  
    • 11:11:13 | entourant Aldershot, des toitures de ferme, 
      tantôt rouges, tantôt grises, émergeaient  
    • 11:11:19 | du vert tendre des feuillages naissants.– Est-ce 
      assez frais et délicieux ! m’écriai-je avec tout  
    • 11:11:25 | l’enthousiasme d’un homme échappé 
      aux brouillards de Baker Street. Mais Holmes secoua gravement la tête.
    • 11:11:32 | – Savez-vous bien, Watson, me dit-il, que c’est 
      un des travers des esprits comme le mien de  
    • 11:11:37 | ne jamais envisager les choses que du point de 
      vue qui me préoccupe ? Quand vous regardez ces  
    • 11:11:43 | habitations éparpillées, vous êtes frappé par 
      leur côté pittoresque. Quand je les regarde,  
    • 11:11:49 | moi, la seule chose que j’éprouve 
      est le sentiment de leur isolement   et de la facilité avec laquelle les crimes 
      peuvent s’y commettre en toute impunité.
    • 11:11:59 | – Grand Dieu ! m’exclamai-je. En quoi ces vieilles   demeures peuvent-elles vous 
      faire penser à des crimes ?
    • 11:12:07 | – Elles m’inspirent toujours une sorte 
      d’horreur indéfinissable. Voyez-vous,  
    • 11:12:12 | Watson, j’ai la conviction (conviction basée 
      sur mon expérience personnelle) que les plus  
    • 11:12:19 | sinistres et les plus abjectes ruelles de 
      Londres ne possèdent pas à leur actif une  
    • 11:12:24 | aussi effroyable collection de crimes que 
      toutes ces belles et riantes campagnes.
    • 11:12:30 | – Mais c’est abominable ce que vous me dites là ! – Et la raison est bien évidente. La pression 
      qu’exerce l’opinion publique réalise ce que  
    • 11:12:39 | les lois ne peuvent accomplir. Il n’est pas de 
      cul-de-sac si infâme et si reculé où les cris d’un  
    • 11:12:46 | enfant martyr ou les coups frappés par un ivrogne 
      n’éveillent la pitié et l’indignation des voisins,  
    • 11:12:51 | et là toutes les ressources dont dispose la 
      justice sont tellement à portée de la main  
    • 11:12:56 | qu’il suffit d’une seule plainte pour provoquer 
      son intervention et amener immédiatement le  
    • 11:13:03 | coupable sur le banc des accusés. Mais considérez 
      au contraire ces maisons isolées au milieu de  
    • 11:13:10 | leurs champs et habitées en majeure partie par 
      de pauvres gens qui n’ont autant dire jamais  
    • 11:13:15 | entendu parler du code, et songez un peu aux 
      cruautés infernales, aux atrocités cachées qui  
    • 11:13:23 | peuvent s’y donner libre cours, d’un bout de 
      l’année à l’autre, à l’insu de tout le monde.  
    • 11:13:29 | Si la jeune fille qui nous appelle à son secours 
      était allée habiter Winchester, je n’aurais jamais  
    • 11:13:35 | eu aucune crainte à son égard. C’est parce qu’elle 
      se trouve à cinq milles dans la campagne que je  
    • 11:13:40 | ne me sens pas tranquille. Et cependant, il est 
      évident qu’elle n’est pas personnellement menacée.
    • 11:13:47 | – Non. Du moment qu’elle peut venir 
      à Winchester au-devant de nous,  
    • 11:13:53 | c’est qu’elle sort comme elle veut. – Justement. Cela prouve qu’elle est libre.
    • 11:13:58 | – Alors, que se passe-t-il ? 
      Vous en faites-vous une idée ? – J’ai imaginé sept explications distinctes 
      qui, toutes, justifient les faits que nous  
    • 11:14:09 | connaissons jusqu’à présent. Mais, pour savoir 
      laquelle est la bonne, il est nécessaire que  
    • 11:14:15 | nous soyons en possession des renseignements que 
      nous allons sans doute recueillir à notre arrivée,  
    • 11:14:20 | et cela ne saurait tarder maintenant, car 
      j’aperçois déjà les tours de la cathédrale.
    • 11:14:25 | Le Cygne-Noir est un hôtel 
      réputé situé dans la Grande Rue,   à proximité de la gare ; nous y trouvâmes 
      mademoiselle Hunter qui nous attendait.  
    • 11:14:34 | Elle avait retenu une salle particulière 
      et commandé un déjeuner à notre intention. – Comme je suis heureuse que vous soyez venus 
      ! nous dit-elle avec joie. C’est si aimable de  
    • 11:14:44 | votre part à tous les deux ! J’étais absolument 
      désemparée, et j’ai grand besoin de vos conseils. – Que vous est-il arrivé, mademoiselle ?
    • 11:14:54 | – Je vais vous raconter cela, et aussi brièvement 
      que possible, car j’ai promis à Monsieur Rucastle  
    • 11:15:01 | d’être rentrée avant trois heures. Il m’a 
      donné la permission d’aller en ville ce matin,  
    • 11:15:06 | mais il était bien loin de se 
      douter de ce qui m’y amenait. – Commençons par le commencement, je vous prie !
    • 11:15:12 | Holmes allongea ses longues jambes maigres 
      devant le feu et se recueillit pour écouter.
    • 11:15:20 | – Avant tout, je dois vous dire 
      que je n’ai été maltraitée en  
    • 11:15:25 | aucune façon par Monsieur et Madame 
      Rucastle. C’est une justice à leur   rendre. Seulement, je n’arrive pas à 
      les comprendre, et ils m’inquiètent.
    • 11:15:35 | – Qu’est-ce que vous n’arrivez pas à comprendre ?
      – Les motifs qui les poussent à agir comme ils  
    • 11:15:42 | font. Mais procédons par ordre. À mon arrivée, 
      Monsieur Rucastle est venu au-devant de moi, ici,  
    • 11:15:49 | à Winchester, et m’a conduite avec son dog-cart 
      aux Hêtres d’Or. Ainsi qu’il me l’avait dit,  
    • 11:15:55 | la propriété se trouve dans un site admirable, 
      mais l’habitation n’a rien d’esthétique : c’est  
    • 11:16:01 | une grande maison carrée, jadis blanchie à la 
      chaux, mais que les intempéries et l’humidité  
    • 11:16:07 | ont beaucoup dégradée. Elle est entourée 
      sur trois côtés par des bois, et sur le   quatrième il y a un grand champ en pente qui 
      s’étend jusqu’à la grande route de Southampton,  
    • 11:16:16 | à cent mètres en contrebas. Ce champ fait 
      partie de la propriété, mais les bois, eux,  
    • 11:16:22 | sont rattachés au domaine de Lord Southerton. 
      Enfin, il y a, juste en face de l’entrée,  
    • 11:16:27 | un bouquet de hêtres dorés : c’est lui qui a donné 
      son nom à la maison.« Monsieur Rucastle, toujours  
    • 11:16:35 | aussi aimable que la première fois, me ramena donc 
      chez lui et me présenta le soir même à sa femme et  
    • 11:16:41 | à son enfant. L’hypothèse qui nous avait paru si 
      vraisemblable, lorsque j’étais allée vous voir,  
    • 11:16:47 | monsieur Holmes, était complètement erronée. 
      Madame Rucastle n’est pas folle du tout. C’est  
    • 11:16:53 | une femme taciturne et pâle, qui est beaucoup plus 
      jeune que son mari ; je ne pense pas qu’elle ait  
    • 11:16:59 | encore atteint la trentaine, tandis que lui doit 
      avoir quarante-cinq ans bien sonnés. D’après leur  
    • 11:17:05 | conversation, j’ai cru comprendre qu’ils étaient 
      mariés depuis sept ans environ, que Monsieur   Rucastle était veuf lorsqu’il l’avait épousée et 
      que le seul enfant qu’il avait eu de sa première  
    • 11:17:15 | femme était cette fille dont il m’avait parlé pour 
      me dire qu’elle était maintenant à Philadelphie.  
    • 11:17:20 | Il m’a confié en particulier qu’elle s’était 
      exilée par aversion pour sa belle-mère, car,  
    • 11:17:26 | comme elle avait elle-même une vingtaine d’années 
      au moins, sa situation aurait été par trop gênante  
    • 11:17:31 | pour elle s’il lui avait fallu vivre aux côtés 
      de la très jeune femme de Monsieur Rucastle. « Madame Rucastle me fit l’effet d’être 
      aussi incolore au moral qu’au physique,  
    • 11:17:42 | et l’impression qu’elle me produisit ne fut 
      ni bonne ni mauvaise. C’est une femme sans  
    • 11:17:47 | personnalité aucune. Il est facile de se rendre 
      compte qu’elle aime tendrement son mari et son  
    • 11:17:53 | petit garçon. Ses yeux gris clair vont sans cesse 
      de l’un à l’autre pour découvrir, et même prévenir  
    • 11:17:59 | quand elle le peut, leurs moindres désirs. Lui 
      aussi, malgré ses allures brusques et tapageuses,  
    • 11:18:07 | semble lui être très dévoué ; en somme, cela 
      semble faire un très heureux ménage. Et cependant  
    • 11:18:13 | l’on sent que cette femme a un chagrin secret. 
      On la voit fréquemment absorbée, avec un visage  
    • 11:18:19 | plein de tristesse, et je l’ai plusieurs fois 
      surprise en train de pleurer. Je me suis demandé,  
    • 11:18:24 | par moments, si ce ne serait pas le caractère 
      de son fils qui la tourmenterait ainsi, car je  
    • 11:18:30 | n’ai jamais rencontré enfant plus gâté, ni doué de 
      plus mauvais instincts. Il est petit pour son âge,  
    • 11:18:38 | mais possède une tête énorme et disproportionnée. 
      Sa vie se passe en alternatives de colères et de  
    • 11:18:44 | bouderies ; son plus grand plaisir est de 
      torturer les êtres plus faibles que lui,  
    • 11:18:50 | et il faut voir quelle habileté il 
      déploie pour s’emparer des souris,   des petits oiseaux et des insectes. Mais je 
      préfère m’abstenir de vous parler de lui,  
    • 11:18:59 | monsieur Holmes ; il n’a d’ailleurs que peu 
      de rapport avec ce que j’ai à vous dire. – Tous les détails m’intéressent,  
    • 11:19:07 | répondit mon ami, si minime que soit 
      l’importance que vous y attachiez. – J’essaierai de n’en omettre aucun. Le 
      seul désagrément que j’ai éprouvé d’abord,  
    • 11:19:18 | dans cette maison, fut la mauvaise tenue des 
      domestiques. Il n’y en a que deux : le mari  
    • 11:19:24 | et la femme. Toller (c’est le nom de l’homme) 
      est une sorte de rustre aux allures bizarres,  
    • 11:19:30 | aux favoris et aux cheveux grisonnants, qui 
      empeste la boisson. Je l’ai déjà vu à deux  
    • 11:19:35 | reprises complètement ivre depuis que je suis 
      ici, et pourtant Monsieur Rucastle n’a pas l’air  
    • 11:19:41 | de s’en apercevoir. Sa femme est grande et forte 
      gaillarde aussi taciturne que Madame Rucastle,  
    • 11:19:48 | mais beaucoup moins aimable. Bref, cela forme un 
      couple on ne peut plus déplaisant. Heureusement  
    • 11:19:53 | pour moi, je passe la plus grande partie de 
      mon temps dans la nursery ou dans ma chambre,  
    • 11:19:59 | et ces deux pièces contiguës se trouvent 
      dans une partie reculée de la maison.
    • 11:20:04 | « Les deux journées qui succédèrent 
      à mon arrivée aux Hêtres d’Or furent  
    • 11:20:09 | très calmes ; le troisième jour, 
      Madame Rucastle, qui était descendue   juste après le petit déjeuner, s’approcha de son 
      mari et lui murmura quelques mots à l’oreille.
    • 11:20:25 | « – Ah ! oui, fit-il en se retournant vers 
      moi ; nous vous sommes très reconnaissants,  
    • 11:20:31 | mademoiselle Hunter, d’avoir satisfait notre 
      caprice en vous faisant couper les cheveux.  
    • 11:20:36 | Je vous assure que cela ne dépare pas le moins 
      du monde votre physionomie. Nous allons voir,  
    • 11:20:41 | à présent, comment vous sied le bleu 
      électrique. Vous trouverez la robe dont   je vous ai parlé sur le pied de votre 
      lit, et vous nous feriez grand plaisir,  
    • 11:20:50 | à ma femme et à moi, en la passant tout de suite.
      « La toilette en question était d’une nuance tout  
    • 11:20:57 | à fait spéciale. Elle avait été taillée dans 
      un fort beau tissu (une sorte de lainage), mais  
    • 11:21:03 | était quelque peu usagée. À voir la façon dont 
      elle m’allait, on aurait pu croire qu’elle avait  
    • 11:21:10 | été coupée exprès pour moi. Monsieur et Madame 
      Rucastle, en me voyant apparaître ainsi vêtue,  
    • 11:21:18 | manifestèrent leur joie avec des transports qui me 
      parurent tout à fait exagérés. Ils m’attendaient  
    • 11:21:25 | au salon, une vaste pièce, éclairée de trois 
      hautes portes-fenêtres, qui occupent toute  
    • 11:21:30 | la largeur de la façade. On avait eu soin de 
      placer un fauteuil devant la fenêtre du milieu,  
    • 11:21:36 | le dos tourné à la lumière et, après que l’on 
      m’eut invitée à m’y asseoir, Monsieur Rucastle,  
    • 11:21:42 | se promenant de long en large à travers le 
      salon, se mit à me raconter, l’une après l’autre,   les histoires les plus drôles que j’aie jamais 
      entendues. Vous ne sauriez imaginer à quel point  
    • 11:21:53 | il était comique, et je riais à en être malade. 
      Madame Rucastle, par contre, qui ne possède  
    • 11:22:00 | évidemment pas le sens de la plaisanterie, ne 
      souriait même pas et restait immobile, les mains  
    • 11:22:06 | sur les genoux, avec un visage triste et inquiet. 
      Au bout d’une heure environ, Monsieur Rucastle  
    • 11:22:12 | fit brusquement remarquer qu’il était temps de se 
      mettre au travail et me dit que je pouvais changer  
    • 11:22:17 | de robe et aller rejoindre le petit Edward dans 
      la nursery.« Deux jours après, la même scène se  
    • 11:22:24 | répéta, dans un ordre absolument identique. Comme 
      la première fois, on m’envoya endosser la toilette  
    • 11:22:31 | bleue ; comme la première fois, on me fit asseoir 
      devant la fenêtre, et, comme la première fois,  
    • 11:22:36 | je m’amusai follement en écoutant les bouffonnes 
      anecdotes dont Monsieur Rucastle possédait un  
    • 11:22:42 | répertoire inépuisable et qu’il racontait avec 
      un art consommé. Ensuite, il me mit entre les  
    • 11:22:49 | mains un roman à couverture jaune, et, après avoir 
      tourné mon fauteuil un peu de côté afin que mon  
    • 11:22:55 | ombre ne tombât point sur les pages, il me pria 
      de lui faire la lecture à haute voix. Je lus ainsi  
    • 11:23:02 | pendant une dizaine de minutes en commençant 
      au cœur d’un chapitre, puis, tout à coup,   au beau milieu d’une phrase, il m’interrompit 
      et me commanda d’aller passer une autre robe.
    • 11:23:12 | « Vous devez facilement imaginer, monsieur Holmes, 
      à quel point cette bizarre cérémonie m’intriguait.  
    • 11:23:18 | J’avais remarqué que l’on faisait toujours très 
      attention à ce que j’eusse le dos tourné à la   fenêtre, de sorte que je fus dévorée du désir de 
      savoir ce qui se passait derrière moi. Au premier  
    • 11:23:27 | abord, cela me parut impossible, mais j’eus tôt 
      fait de trouver un subterfuge. Mon miroir à main  
    • 11:23:34 | s’étant cassé, j’eus l’ingénieuse inspiration 
      d’en dissimuler un morceau dans les plis de mon  
    • 11:23:40 | mouchoir. La fois suivante, tandis que je riais 
      à gorge déployée, je portai mon mouchoir à mes  
    • 11:23:48 | yeux comme pour essuyer mes larmes et réussis 
      ainsi, sans trop de peine, à apercevoir tout   ce qui se trouvait derrière moi. J’avoue que 
      je fus déçue. Il n’y avait absolument rien.
    • 11:23:59 | « Du moins, ce fut ma première impression. Mais, 
      en y regardant mieux, je m’aperçus qu’il y avait,  
    • 11:24:06 | sur la route de Southampton, un homme, un 
      petit homme barbu, vêtu d’un costume gris,  
    • 11:24:11 | qui avait les yeux tournés vers moi. Cette 
      route est un chemin de grande communication,   et l’on y voit fréquemment passer du monde. 
      Mais l’homme en question ne se contentait  
    • 11:24:21 | pas de passer, il s’était arrêté, était 
      venu s’accouder à la clôture et regardait  
    • 11:24:27 | fixement dans la direction de la maison. 
      En abaissant mon mouchoir, je m’aperçus que   Madame Rucastle m’observait attentivement. 
      Elle ne formula aucune réflexion, mais je  
    • 11:24:37 | compris très nettement qu’elle avait deviné 
      mon manège et vu ce qu’il y avait derrière moi.
    • 11:24:42 | « – Jephro, dit-elle en se levant aussitôt,   il y a là sur la route un impertinent qui 
      ne cesse de regarder Mademoiselle Hunter.
    • 11:24:52 | « – Ce n’est pas un de vos amis, mademoiselle 
      Hunter ? me demanda Monsieur Rucastle.
    • 11:24:57 | « – Non ; je ne connais personne dans le pays. « – En vérité, c’est trop d’audace ! 
      Retournez-vous et faites-lui signe de s’éloigner.
    • 11:25:07 | « – Il vaudrait peut-être mieux feindre 
      de n’avoir pas remarqué sa présence.
    • 11:25:12 | « – Non, non, sans quoi il reviendrait 
      toujours rôder par ici. Retournez-vous,   je vous prie, et faites-lui signe comme cela.
    • 11:25:19 | « Je fis ce que l’on me demanda, et Madame 
      Rucastle se dépêcha de baisser le store.  
    • 11:25:25 | Cela s’est passé la semaine dernière, et depuis 
      l’on ne m’a plus fait rasseoir dans la fenêtre,  
    • 11:25:30 | ni mettre la robe bleue, et je n’ai pas 
      revu une seule fois l’homme sur la route. Continuez, dit Holmes, votre récit 
      promet d’être fort intéressant.
    • 11:25:38 | – Il vous paraîtra bien décousu, j’en ai peur, 
      et peut-être estimez-vous qu’il y a très peu  
    • 11:25:45 | de rapport entre les divers incidents dont 
      j’ai à vous entretenir. Le jour même de mon  
    • 11:25:50 | arrivée aux Hêtres d’Or, Monsieur Rucastle 
      me conduisit à une petite dépendance qui  
    • 11:25:56 | se trouve auprès de la cuisine. Comme nous 
      en approchions, j’entendis des tintements  
    • 11:26:01 | de chaîne et des frôlements qui me donnèrent 
      à penser qu’un gros animal y était enfermé.
       
    • 11:26:10 | « – Regardez là-dedans, me dit Monsieur 
      Rucastle en me montrant un interstice entre   les planches. N’est-ce pas qu’il est beau ?« Je 
      regardai, et j’aperçus deux yeux luisants comme  
    • 11:26:21 | des braises, et une forme ramassée dans l’ombre.
      « – N’ayez pas peur, murmura mon hôte en riant du  
    • 11:26:28 | bond que j’avais fait en arrière. C’est seulement 
      Carlo, mon mâtin. Je dis “mon”, mais en réalité  
    • 11:26:36 | le vieux Toller est le seul qui puisse s’en faire 
      obéir. On ne lui donne à manger qu’une fois par  
    • 11:26:42 | jour, et encore assez parcimonieusement ; aussi il 
      est toujours prêt à dévorer tout le monde. Toller  
    • 11:26:50 | le lâche tous les soirs, et malheur à l’intrus qui 
      ferait connaissance avec ses crocs. Pour l’amour  
    • 11:26:56 | du ciel, ne vous risquez jamais à sortir de la 
      maison la nuit, car il en irait de votre vie.
    • 11:27:03 | « La recommandation n’était pas superflue, comme 
      je pus en juger par moi-même deux jours après.  
    • 11:27:10 | En regardant à ma fenêtre vers deux heures du 
      matin, je vis qu’il faisait un clair de lune si  
    • 11:27:16 | magnifique que la pelouse était tout argentée et 
      que l’on y voyait presque comme en plein jour. Or,  
    • 11:27:22 | tandis que je m’attardais ainsi dans la 
      contemplation de cette scène si poétique   et si calme, je m’avisai soudain que quelque 
      chose remuait parmi l’ombre des hêtres d’or.  
    • 11:27:33 | Un instant après, je me rendis compte, en le 
      voyant sortir de l’ombre, que c’était un énorme  
    • 11:27:38 | molosse aussi gros qu’un jeune veau, un molosse à 
      la gueule béante, fauve de poil et noir de museau,  
    • 11:27:45 | et tellement efflanqué que toutes ses côtes se 
      découpaient en relief sous sa peau. Il traversa  
    • 11:27:53 | lentement la pelouse et disparut à nouveau dans 
      l’ombre à l’autre bout. La vue de ce gardien  
    • 11:27:59 | terrible et muet me fit plus frissonner que 
      n’aurait pu le faire, je crois, aucun cambrioleur.
    • 11:28:05 | « Il faut maintenant que je vous compte la 
      très singulière aventure qui m’est arrivée.  
    • 11:28:11 | Comme vous le savez, je m’étais fait couper 
      les cheveux avant mon départ de Londres,   et j’en avais fait une grande tresse que 
      j’avais mise dans le fond de ma malle. Un soir,  
    • 11:28:21 | après avoir couché l’enfant, je m’étais amusée 
      à passer en revue l’ameublement de ma chambre  
    • 11:28:26 | et à remettre toutes mes affaires en ordre. Il y 
      avait dans un coin une vieille commode dont les  
    • 11:28:32 | deux tiroirs du haut étaient entrouverts et vides, 
      et celui du bas fermé à clé. Je rangeai d’abord  
    • 11:28:39 | mon linge dans les deux premiers, mais, comme 
      il me restait encore beaucoup d’autres choses  
    • 11:28:44 | à mettre en place, je fus très contrariée de 
      voir que je ne pouvais disposer du troisième  
    • 11:28:49 | tiroir. Pensant qu’on l’avait peut-être 
      fermé simplement par mégarde, je pris mon  
    • 11:28:54 | trousseau de clés pour essayer de l’ouvrir et y 
      réussis fort heureusement du premier coup. Il ne  
    • 11:29:01 | contenait qu’un seul objet, mais jamais vous ne 
      devineriez lequel. C’était ma tresse de cheveux.
    • 11:29:08 | « Je la pris entre mes mains et l’examinai. 
      C’était bien la mienne, effectivement : même  
    • 11:29:15 | épaisseur aussi. Et pourtant non ; en y 
      réfléchissant, c’était impossible. Comment  
    • 11:29:21 | mes propres cheveux auraient-ils pu être enfermés 
      ainsi dans ce tiroir ? Toute tremblante d’émotion,  
    • 11:29:29 | je me mis à défaire ma malle, et, quand je 
      l’eus vidée entièrement et arrivai au fond,  
    • 11:29:35 | j’y retrouvai ma tresse telle que je l’y avais 
      déposée. Je les plaçai alors l’une à côté de  
    • 11:29:41 | l’autre ; eh bien ! vous me croirez si vous 
      voulez, elles étaient absolument identiques.  
    • 11:29:48 | Vous ne trouvez pas cela extraordinaire ? Pour ma 
      part, j’eus beau me creuser la cervelle, il me fut  
    • 11:29:54 | impossible d’y comprendre goutte. Finalement, je 
      remis les cheveux inconnus où je les avais pris,  
    • 11:30:00 | et, comprenant que je m’étais mise dans un 
      mauvais cas en ouvrant ce tiroir que les   Rucastle avaient jugé bon de fermer, je décidai 
      de ne souffler mot à personne de ma découverte.
    • 11:30:14 | « Ainsi que vous avez pu le constater déjà, 
      monsieur Holmes, je suis d’une nature à beaucoup  
    • 11:30:21 | observer, de sorte qu’il ne s’écoula pas beaucoup 
      de temps avant que j’eusse établi dans ma tête un   plan assez exact de la maison. Mais il y avait 
      une partie que je ne connaissais pas et qui,  
    • 11:30:32 | sans doute, n’était pas habitée. C’est 
      la porte placée juste en face de celle   du ménage Toller qui devait y donner accès, mais 
      elle était invariablement fermée à clé. Un jour,  
    • 11:30:43 | toutefois, en montant l’escalier, je rencontrai 
      Monsieur Rucastle qui en sortait, son trousseau  
    • 11:30:49 | de clés à la main, et avec, sur sa figure, une 
      expression très différente de celle que j’avais  
    • 11:30:54 | l’habitude de voir à cet homme si jovial. Il 
      avait les joues en feu, le front tout plissé et  
    • 11:31:01 | les veines gonflées sur les tempes comme s’il 
      venait de se mettre dans une colère rouge. Il  
    • 11:31:07 | referma la porte et passa rapidement près de moi 
      sans m’adresser un seul mot et sans me regarder.
       
    • 11:31:13 | « Ma curiosité en fut piquée au vif, et, 
      lorsque je sortis pour promener l’enfant,  
    • 11:31:20 | je me dirigeai vers le côté d’où l’on pouvait 
      voir les fenêtres de cette partie de la maison.   Il y en avait quatre sur la même rangée : trois 
      qui étaient simplement sales et la quatrième dont  
    • 11:31:30 | les volets étaient fermés. Évidemment, personne 
      n’habitait là. Tandis que j’allais et venais  
    • 11:31:37 | en relevant de temps en temps la tête pour les 
      regarder, Monsieur Rucastle, la mine aussi aimable  
    • 11:31:44 | et aussi réjouie que de coutume, sortit de la 
      maison et s’avança vers moi.« – Ah ! me dit-il, ne  
    • 11:31:52 | croyez pas à une impolitesse de ma part si je suis 
      passé tout à l’heure près de vous sans seulement  
    • 11:31:57 | vous dire un mot, chère mademoiselle Hunter, 
      mais j’avais de si graves préoccupations en tête. 
    • 11:32:03 | « Je lui donnai l’assurance que 
      je n’étais nullement formalisée.
    • 11:32:09 | « – À propos, ajoutai-je, il me semble que vous   avez là plusieurs pièces inoccupées ; il 
      y en a une dont les volets sont fermés.
    • 11:32:17 | « Cette réflexion parut le surprendre 
      et même lui causer une certaine émotion.
    • 11:32:23 | « – J’adore la photographie, me confia-t-il, et 
      c’est là que j’ai installé ma chambre noire. Mais,  
    • 11:32:30 | mon Dieu ! que vous êtes donc observatrice 
      ! Qui se serait jamais figuré cela ?
    • 11:32:36 | « Il parlait sur le ton de la plaisanterie, mais,   à sa façon de me regarder, je voyais bien 
      qu’il ne plaisantait pas. L’expression de  
    • 11:32:46 | son regard était méfiante, contrariée, 
      mais elle n’était à coup sûr pas rieuse.
    • 11:32:51 | « Vous pensez bien, monsieur Holmes, qu’aussitôt 
      que j’eus compris que l’on cherchait à me cacher  
    • 11:32:57 | la véritable destination de ces pièces fermées, je 
      n’eus plus de cesse que je ne les eusse explorées  
    • 11:33:03 | moi-même, non par simple curiosité, bien que j’en 
      aie ma bonne part comme toutes les femmes, mais  
    • 11:33:09 | plutôt parce que j’avais le sentiment que c’était 
      mon devoir… parce que j’avais l’impression que,  
    • 11:33:16 | si je les explorais, il en résulterait quelque 
      chose de bon. On parle toujours de l’intuition  
    • 11:33:21 | féminine, peut-être bien était-ce cette intuition 
      qui me poussait à cela. Ce qu’il y a de certain,  
    • 11:33:28 | c’est que j’étais tourmentée par 
      l’irrésistible envie de franchir   cette porte défendue et me promettais bien de 
      le faire dès que l’occasion s’en présenterait.
    • 11:33:38 | « Elle ne se présenta qu’hier seulement. Je savais 
      déjà qu’indépendamment de Monsieur Rucastle,  
    • 11:33:44 | Toller et sa femme pénétraient l’un et l’autre 
      dans ces pièces inoccupées, et, une fois,  
    • 11:33:49 | j’avais même vu l’homme entrer par là avec un 
      sac noir sur son épaule. Ces temps derniers,  
    • 11:33:55 | il a bu terriblement, et hier il était 
      complètement ivre, si bien qu’en montant je  
    • 11:34:01 | trouvai la clé sur la porte ; c’était évidemment 
      lui qui avait oublié de la retirer. D’autre part,  
    • 11:34:07 | comme Monsieur et Madame Rucastle étaient 
      à ce moment en bas, ainsi que l’enfant,  
    • 11:34:12 | l’occasion qui s’offrait pour moi, était 
      on ne peut mieux choisie. Je fis tourner  
    • 11:34:18 | sans bruit la clé dans la serrure, 
      je poussai la porte et j’entrai. « Je me trouvai dans un petit couloir au plancher 
      nu et aux murs non tapissés, qui, à son extrémité,  
    • 11:34:29 | tournait à angle droit. Après avoir contourné 
      ce coin, je vis trois portes sur le même plan,  
    • 11:34:35 | dont la première et la dernière étaient ouvertes. 
      Toutes deux donnaient accès à une chambre vide,  
    • 11:34:41 | poussiéreuse et triste, l’une ayant deux fenêtres 
      et l’autre une seulement, aux carreaux tellement  
    • 11:34:46 | sales que c’est à peine si la lumière du soir y 
      pouvait pénétrer. La porte du milieu était fermée,  
    • 11:34:53 | et l’on y avait placé en travers une barre de lit 
      de fer fixée à un bout par un cadenas à un gros  
    • 11:35:00 | anneau scellé dans le mur et attachée à l’autre 
      par une grosse corde. La porte elle-même était  
    • 11:35:07 | par surcroît fermée à clé, et cette clé n’était 
      pas sur la serrure. Cette porte si bien barricadée  
    • 11:35:14 | était évidemment celle de la chambre aux volets, 
      mais la lumière qui filtrait en dessous me fit  
    • 11:35:20 | cependant voir qu’elle n’était pas plongée dans 
      l’obscurité. Sans doute était-elle éclairée par  
    • 11:35:26 | quelque vitrage dans le plafond, invisible de 
      l’extérieur. Tandis que j’étais là, dans le  
    • 11:35:32 | couloir, à regarder cette porte inquiétante en me 
      demandant quel secret elle pouvait bien cacher,  
    • 11:35:38 | j’entendis soudain dans la chambre un bruit 
      de pas et vis une ombre aller et venir,  
    • 11:35:43 | obscurcissant par instants le filet de lumière 
      sous la porte. À cette vue, monsieur Holmes, une  
    • 11:35:50 | terreur folle s’empara de moi, et, sous le coup de 
      l’émotion, je m’enfuis en courant éperdument comme  
    • 11:35:56 | si j’étais poursuivie par une main effrayante qui 
      cherchait à me saisir par ma jupe. J’enfilai le  
    • 11:36:03 | couloir, je franchis la porte et je tombai dans 
      les bras de Monsieur Rucastle, qui attendait là.
    • 11:36:09 | « – Ah ! ah ! fit-il en souriant, c’était donc   vous ? Je m’en étais douté 
      quand j’ai vu la porte ouverte.
    • 11:36:16 | « – Oh ! quelle peur j’ai eue 
      ! balbutiai-je toute haletante.
    • 11:36:22 | – Ma chère demoiselle !… ma chère 
      demoiselle ! – et vous ne sauriez   imaginer combien sa voix était douce et 
      rassurante –, qu’est-ce donc qui vous a  
    • 11:36:33 | fait si peur, ma chère demoiselle ?
      « Mais il montrait vraiment par trop  
    • 11:36:41 | de sollicitude. Je compris qu’il 
      avait dépassé la note, et cela   me mit aussitôt en défiance vis-à-vis de lui.
      – J’ai eu la sottise de vouloir jeter un coup  
    • 11:36:53 | d’œil sur ces pièces inoccupées, répondis-je. Mais 
      on y éprouve une si étrange sensation d’isolement  
    • 11:37:01 | que j’ai été prise de panique et me suis sauvée. 
      C’est effarant, le silence qui règne là-dedans !
    • 11:37:10 | « – Et c’est pour tout cela que vous vous êtes   épouvantée à ce point ? dit-il en 
      me regardant jusqu’au fond des yeux.
    • 11:37:17 | « – Pourquoi croyez-vous donc 
      que c’était ? lui demandai-je. « – À votre idée, pour quelle 
      raison cette porte est-elle fermée ?
    • 11:37:25 | « – Comment voulez-vous que je sache ?
      « – Eh bien ! c’est pour empêcher ceux   qui n’ont rien à y faire d’entrer 
      là-dedans. Vous avez compris ? 
    • 11:37:32 | « Il continuait à sourire 
      avec son amabilité habituelle.  « – Je vous assure bien que, si j’avais su…
      « – Eh bien ! maintenant, vous savez, n’est-ce  
    • 11:37:43 | pas ? Et si jamais vous remettez les pieds ici – 
      instantanément son sourire se mua en un ricanement  
    • 11:37:50 | de colère qui donna à sa physionomie un aspect 
      diabolique –, je vous ferai dévorer par le mâtin. 
    • 11:37:57 | « J’étais tellement terrorisée que je ne me 
      rappelle même plus ce que je fis. Je pense  
    • 11:38:03 | que je courus me réfugier dans ma chambre. 
      La seule chose dont je garde le souvenir,   c’est de m’être retrouvée plus tard allongée 
      sur mon lit tremblant de tous mes membres.  
    • 11:38:13 | Alors je repensai à vous, monsieur Holmes. 
      Je ne pouvais plus continuer à vivre dans de  
    • 11:38:20 | telles conditions sans vous demander conseil. 
      Tout me faisait peur : la maison, l’homme,  
    • 11:38:27 | la femme, les domestiques et jusqu’à l’enfant 
      lui-même. Tout était devenu pour moi un sujet  
    • 11:38:33 | d’horreur. Mais je sentais par contre que, si vous 
      veniez, je serais aussitôt rassurée. Évidemment,  
    • 11:38:40 | j’aurais pu m’échapper, mais la curiosité qui 
      me possédait était devenue aussi puissante que   ma frayeur. Ma résolution fut vite prise. Je vous 
      passerais une dépêche. Je mis mon chapeau et mon  
    • 11:38:52 | manteau et m’en fus au bureau de poste, qui n’est 
      qu’à cinq cents mètres à peine de la maison et  
    • 11:38:57 | d’où je ressortis déjà beaucoup moins inquiète. 
      Mais une crainte horrible s’empara de moi en  
    • 11:39:04 | revenant : n’aurait-on pas lâché le chien durant 
      mon absence ? Heureusement, je repensai que Toller  
    • 11:39:12 | était ivre mort ce soir-là et que, comme personne 
      en dehors de lui n’aurait osé le déchaîner,  
    • 11:39:18 | il n’y avait pas de danger à redouter de ce côté ! 
      Effectivement, je pus entrer sans encombre ;  
    • 11:39:25 | mais j’étais tellement transportée de joie à 
      l’idée que j’allais vous revoir qu’il me fut  
    • 11:39:30 | impossible de dormir de la nuit. On ne fit aucune 
      difficulté pour me donner la permission d’aller à  
    • 11:39:36 | Winchester ce matin ; seulement je devrai être de 
      retour avant trois heures, car monsieur et madame  
    • 11:39:42 | Rucastle s’en vont chez des amis et, comme ils 
      seront absents toute la soirée, il faut que je  
    • 11:39:47 | m’occupe de l’enfant. Cette fois, je vous ai 
      tout raconté, monsieur Holmes, et je serais  
    • 11:39:53 | bien heureuse si vous pouviez me dire ce que tout 
      cela signifie et surtout ce que je dois faire. » 
    • 11:40:00 | Nous avions, Holmes et moi, écouté cette 
      extraordinaire histoire avec la plus profonde  
    • 11:40:05 | stupeur. Quand la jeune fille se tut, mon ami 
      se leva et, les mains enfoncées dans ses poches,  
    • 11:40:12 | la figure soucieuse et grave, se mit à 
      marcher de long en large à travers la salle.  – Toller est-il toujours en état 
      d’ivresse ? demanda-t-il enfin. 
    • 11:40:23 | – Oui. J’ai entendu sa femme déclarer à madame 
      Rucastle qu’elle ne pouvait rien tirer de lui. 
    • 11:40:30 | – C’est bien. Et vous dites que 
      les Rucastle sortent ce soir ?  – Oui.
      – Y a-t-il une cave qui  
    • 11:40:36 | se ferme avec un cadenas solide ?
      – Oui, il y a le cellier.  – J’ai l’impression que vous avez agi en tout 
      cela avec beaucoup de courage et de bon sens,  
    • 11:40:46 | mademoiselle Hunter. Vous sentez-vous capable 
      de tenter encore un dernier effort ? Je ne  
    • 11:40:52 | vous le demanderais pas si je ne vous tenais 
      pour une femme tout à fait exceptionnelle.  – J’essaierai. Que faut-il faire ?
      – Nous serons, mon ami et moi, aux  
    • 11:41:02 | Hêtres d’Or à sept heures. À ce moment-là, les 
      Rucastle seront partis, et Toller, espérons-le,  
    • 11:41:09 | hors de combat. La seule personne, dès lors, qui 
      pourrait donner l’alarme serait la femme Toller.  
    • 11:41:17 | Si vous pouviez l’expédier au cellier sous un 
      prétexte quelconque et l’y enfermer sous clé,  
    • 11:41:22 | cela nous faciliterait énormément la tâche.
      – Je m’en charge.
       
    • 11:41:28 | – Bravo ! Comme cela, nous pourrons approfondir 
      complètement la question. Il n’y a, cela va de  
    • 11:41:35 | soi, qu’une seule hypothèse possible. On vous 
      a amenée ici pour personnifier quelqu’un,  
    • 11:41:41 | et ce quelqu’un est séquestré dans cette chambre. 
      Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Maintenant,  
    • 11:41:49 | si vous voulez savoir qui est la prisonnière, 
      je vous dirai que c’est très vraisemblablement  
    • 11:41:54 | la fille de monsieur Rucastle (mademoiselle Alice, 
      si j’ai bonne mémoire), que l’on disait partie en  
    • 11:42:01 | Amérique. On vous a choisie très certainement 
      parce que vous lui ressembliez comme taille,  
    • 11:42:08 | comme tournure et comme couleur de cheveux. Il est 
      probable que l’on avait dû lui couper les siens au  
    • 11:42:14 | cours d’une maladie (vous les avez d’ailleurs 
      découverts par un hasard assez curieux) et,  
    • 11:42:19 | naturellement, il fallait sacrifier les vôtres 
      aussi. L’homme aux aguets sur la route était  
    • 11:42:25 | indubitablement un ami à elle (peut-être son 
      fiancé) et, comme vous portiez la robe de la  
    • 11:42:31 | jeune fille et que vous lui ressembliez, il fut 
      forcément amené à croire, en vous voyant rire à  
    • 11:42:38 | chaque fois que vous apparaissiez et aussi à la 
      façon dont vous lui faisiez signe de s’éloigner,  
    • 11:42:43 | que mademoiselle Rucastle était parfaitement 
      heureuse et ne voulait plus se laisser courtiser  
    • 11:42:49 | par lui. La nuit, on lâcha le chien afin 
      d’empêcher toute tentative de ce jeune homme  
    • 11:42:54 | pour communiquer avec elle. Jusque-là, tout 
      est assez clair. La seule chose, en somme,  
    • 11:42:59 | qui reste à approfondir, c’est le caractère 
      de l’enfant.– Allons donc ! Quel rapport cela  
    • 11:43:05 | pourrait-il avoir avec tout cela ? m’exclamai-je.
      – Mon cher Watson, en tant que médecin, vous savez  
    • 11:43:13 | comme moi que, lorsque l’on veut être 
      renseigné sur les dispositions des enfants,  
    • 11:43:18 | le moyen le plus sûr est d’étudier les parents. 
      Eh bien ! ne comprenez-vous pas que la méthode  
    • 11:43:25 | inverse peut donner les mêmes résultats ? 
      Pour ma part, il m’est maintes fois arrivé  
    • 11:43:30 | de pénétrer d’abord le caractère des 
      parents en étudiant les enfants. Or,   cet enfant a des instincts anormalement cruels, 
      il fait souffrir pour la satisfaction de faire  
    • 11:43:41 | souffrir, et que ces instincts lui viennent, 
      comme je pencherais à le croire, du jovial  
    • 11:43:47 | auteur de ses jours, ou bien de sa mère, cela ne 
      laisse présager rien de bon pour la malheureuse  
    • 11:43:54 | jeune fille qui est en leur pouvoir.
      – Je suis sûre que vous avez raison,  
    • 11:43:59 | monsieur Holmes ! s’écria notre cliente. 
      Il me revient une foule de détails qui me  
    • 11:44:04 | prouvent que vous avez deviné juste. Oh ! 
      je vous en prie, ne perdons pas de temps  
    • 11:44:10 | pour venir en aide à cette pauvre créature !
      – Il va falloir de la circonspection, car nous  
    • 11:44:18 | avons affaire à un homme très retors. Jusqu’à 
      sept heures, rien à tenter ; mais, à partir de  
    • 11:44:25 | ce moment-là, nous serons auprès de vous, et 
      vous verrez que le mystère sera vite éclairci. 
    • 11:44:31 | Fidèles à notre promesse, nous arrivâmes 
      aux Hêtres d’Or à sept heures tapantes,  
    • 11:44:37 | après avoir laissé dans une auberge du voisinage 
      la carriole qui nous avait amenés. Le bouquet  
    • 11:44:42 | d’arbres dont le feuillage sombre miroitait 
      comme du cuivre poli sous les reflets du  
    • 11:44:48 | couchant aurait suffi à nous désigner la maison, 
      même si mademoiselle Hunter, toute souriante,  
    • 11:44:56 | ne nous avait attendus sur le seuil de la porte.
      – Avez-vous réussi ? lui demanda Holmes. 
    • 11:45:03 | Il n’avait pas achevé sa question que des 
      coups sourds retentirent du côté du sous-sol. 
    • 11:45:08 | – C’est madame Toller, qui est dans 
      le cellier, expliqua mademoiselle  
    • 11:45:13 | Hunter. Son mari dort à poings fermés sur le 
      paillasson de la cuisine. Voici ses clés ;  
    • 11:45:20 | ce sont les mêmes que celles de monsieur Rucastle.
      – Tous mes compliments, mademoiselle ! s’écria  
    • 11:45:27 | Holmes avec enthousiasme. Maintenant, 
      montrez-nous le chemin ; nous en aurons  
    • 11:45:32 | bientôt fini avec cette sombre histoire.
      Après avoir monté l’escalier, ouvert la porte  
    • 11:45:38 | et suivi un étroit couloir, nous nous trouvâmes 
      devant la barricade dont nous avait parlé la  
    • 11:45:44 | jeune gouvernante. Holmes trancha la corde, 
      déplaça la barre transversale, puis essaya,  
    • 11:45:50 | mais sans succès, plusieurs clés dans la serrure. 
      Aucun bruit ne provenait de l’intérieur, et ce  
    • 11:45:57 | silence fit s’assombrir la figure de mon ami.
      – J’espère que nous n’arrivons pas trop tard,  
    • 11:46:02 | dit-il. Voyez-vous, mademoiselle, 
      je crois qu’il sera préférable que   nous entrions là-dedans sans vous. Allons, Watson,  
    • 11:46:11 | un bon coup d’épaule : c’est bien le diable 
      si nous n’avons pas raison de cette porte.  Elle était branlante et vermoulue et céda 
      en effet tout de suite à nos efforts réunis.  
    • 11:46:20 | Nous nous élançâmes simultanément 
      dans la chambre. Elle était vide,   et nous ne vîmes qu’un grabat, une petite table 
      et un panier de linge. Le vitrage supérieur  
    • 11:46:30 | était ouvert, la prisonnière avait disparu.
      – C’est encore un tour de sa façon, dit Holmes ;  
    • 11:46:37 | le misérable a deviné les intentions 
      de mademoiselle Hunter et transporté   sa victime autre part.
      – Mais comment ? 
    • 11:46:43 | – En passant par le vitrage. Nous allons 
      savoir dans un instant comment il s’y est pris. 
    • 11:46:49 | Il se hissa à la force des poignets sur le toit.
      – Ah ! je l’avais bien dit ! s’écria-t-il.  
    • 11:46:56 | J’aperçois l’extrémité d’une longue 
      échelle appuyée contre la gouttière.   C’est ce chemin-là qu’il a pris.
      – Mais c’est impossible, protesta  
    • 11:47:07 | mademoiselle Hunter ; l’échelle n’était 
      pas là quand les Rucastle sont partis.–   Eh bien ! c’est qu’il est revenu plus 
      tard. Je vous répète que c’est un homme  
    • 11:47:16 | aussi habile que dangereux. Mais 
      j’entends un pas dans l’escalier :   ce doit être encore lui. Je crois, Watson, 
      que vous feriez bien de sortir votre revolver. 
    • 11:47:26 | Il avait à peine prononcé ces mots que je vis 
      apparaître dans l’encadrement de la porte de la   chambre un homme très grand et très fort 
      qui avait un solide gourdin à la main. 
    • 11:47:36 | Mademoiselle Hunter, dès qu’elle le vit, se 
      rejeta en arrière en poussant un cri d’effroi ;  
    • 11:47:43 | mais Sherlock Holmes, qui s’était 
      immédiatement laissé retomber dans   la chambre, avait déjà fait face à l’individu.
      – Misérable ! lui cria-t-il, où est votre fille ? 
    • 11:47:56 | Le gros homme jeta un regard autour de 
      lui, puis leva les yeux vers le vitrage.  – C’est plutôt à moi de vous le demander, 
      hurla-t-il, voleurs ! Espions et voleurs  
    • 11:48:05 | que vous êtes ! Mais, pour le coup, 
      je vous tiens ! Vous êtes à ma merci !   Vous allez voir ce qui va vous tomber !
      Et, faisant volte-face, il redégringola  
    • 11:48:14 | l’escalier quatre à quatre.
      – Il est parti chercher le   chien ! balbutia mademoiselle Hunter.
      – Ne vous inquiétez pas, répondis-je,  
    • 11:48:24 | j’ai mon revolver.
      – Mieux vaut fermer   la porte d’entrée, s’écria Holmes.
      Nous redescendîmes tous précipitamment au  
    • 11:48:32 | rez-de-chaussée, mais nous étions à peine dans le 
      vestibule que de furieux abois se firent entendre,  
    • 11:48:38 | suivis d’un cri d’angoisse, puis de 
      grognements horribles à entendre. Un homme   âgé, à la figure cramoisie 
      et aux jambes flageolantes,  
    • 11:48:46 | sortit en titubant d’une porte latérale.
      – Ciel ! bredouilla-t-il. On a déchaîné le  
    • 11:48:52 | chien, et il n’a pas mangé depuis deux jours. 
      Vite ! Vite ! Sans quoi il sera trop tard !  En un clin d’œil, Holmes et moi fûmes dehors et 
      nous élançâmes au pas de course, suivis tant bien  
    • 11:49:03 | que mal par Toller. À peine eûmes-nous contourné 
      l’angle de la maison que nous vîmes devant nous  
    • 11:49:09 | l’énorme bête dressée au-dessus de Rucastle, dont 
      elle labourait la gorge à pleins crocs et qui se  
    • 11:49:15 | débattait vainement en hurlant de douleur. Je 
      m’élançai en avant et, d’un coup de revolver,  
    • 11:49:21 | fit sauter la cervelle du molosse, qui s’abattit 
      en serrant encore, dans sa mâchoire crispée, les  
    • 11:49:27 | replis épais du cou de son maître. Nous eûmes bien 
      du mal à dégager Rucastle, qui respirait encore,  
    • 11:49:34 | mais dont les plaies étaient effroyables. Quand 
      nous l’eûmes transporté à l’intérieur de la maison  
    • 11:49:40 | et déposé sur le canapé du salon, Holmes envoya 
      le vieux serviteur dégrisé avertir sa femme,  
    • 11:49:46 | et je m’employai de mon mieux à panser le blessé.
      Quelques instants après, et tandis que nous étions  
    • 11:49:53 | encore tous ainsi penchés sur lui, une femme 
      très grande et très maigre entra dans la pièce. 
    • 11:49:59 | – Madame Toller ! s’écria la jeune gouvernante.
      – Oui, mademoiselle. Monsieur Rucastle m’a  
    • 11:50:05 | délivrée quand il est revenu avant de 
      monter vous trouver. Ah ! mademoiselle,  
    • 11:50:11 | c’est bien dommage que vous ne m’ayez rien dit 
      de ce que vous aviez l’intention de faire :   je vous aurais prévenue tout de suite que ce 
      n’était pas la peine de vous donner tant de mal. 
    • 11:50:21 | – Ah ! ah ! fit Holmes en la dévisageant. 
      Madame Toller en sait plus long que nous  
    • 11:50:28 | tous, d’après ce que je vois.
      – Oui, monsieur, c’est vrai,   et je suis toute prête à vous dire ce que je sais.
      – Alors, je vous en prie, asseyez-vous là,  
    • 11:50:40 | et expliquez-nous cela, car il y a plusieurs   points que j’avoue n’avoir pas saisis encore.
      – Vous allez tout savoir dans une minute, répondit  
    • 11:50:49 | la femme, et vous le sauriez déjà si j’avais pu 
      sortir du cellier plus tôt. Si on fait une enquête  
    • 11:50:55 | par la suite, vous voudrez bien vous souvenir que 
      je me suis tout de suite rangée avec vous et que  
    • 11:51:00 | j’étais l’amie de mademoiselle Alice également.
      « Elle n’a jamais eu la vie bien heureuse,  
    • 11:51:09 | mademoiselle Alice, à dater du jour où son père 
      s’est remarié. On la laissait toujours de côté,  
    • 11:51:14 | et elle n’avait jamais le droit de dire un mot : 
      mais on ne lui a vraiment fait de méchancetés qu’à  
    • 11:51:20 | partir du moment où elle a fait, chez une amie, 
      la connaissance de monsieur Fowler. Autant que  
    • 11:51:26 | j’ai pu comprendre, mademoiselle Alice avait 
      droit à une part de l’héritage de sa mère,  
    • 11:51:33 | mais elle était si douce et si patiente qu’elle 
      n’avait jamais réclamé son dû et avait laissé  
    • 11:51:39 | monsieur Rucastle disposer de tout comme il 
      l’entendait. Et il savait bien, lui, qu’elle  
    • 11:51:45 | ne lui demanderait jamais un sou, mais, quand il a 
      vu qu’elle songeait à se marier, il s’est dit que,  
    • 11:51:53 | naturellement, son mari la protégerait et ferait 
      valoir ses droits, et qu’il était temps de prendre  
    • 11:51:58 | ses précautions pour que pareille chose n’arrive 
      pas. Alors il a voulu faire signer à mademoiselle  
    • 11:52:05 | Alice un papier d’après lequel, aussi bien si 
      elle se mariait que si elle ne se mariait pas,  
    • 11:52:10 | elle lui abandonnait toute sa part. Et, comme 
      elle refusait, il s’est mis à la tourmenter de  
    • 11:52:17 | telle façon qu’elle en a attrapé une fièvre 
      cérébrale et qu’elle est restée pendant six  
    • 11:52:23 | semaines entre la vie et la mort. Finalement, 
      elle a repris le dessus, mais ce n’était plus  
    • 11:52:29 | que l’ombre d’elle-même, et il a fallu lui couper 
      tous ses beaux cheveux. Pourtant, tout ça n’avait  
    • 11:52:34 | rien changé aux sentiments de monsieur Fowler ; 
      il n’y avait pas de danger qu’il l’abandonne,   il était bien trop loyal pour ça.– Ah ! cette 
      fois, dit Holmes, je commence à voir exactement ce  
    • 11:52:45 | qu’il en est, et je crois même pouvoir à présent 
      deviner ce que vous ne nous avez pas révélé   encore. À la suite de cela, monsieur Rucastle, 
      n’est-ce pas, eut recours à la séquestration ? 
    • 11:52:58 | – Oui, monsieur.
      –… Et il fit venir de  
    • 11:53:05 | Londres mademoiselle Hunter dans le but de vaincre 
      les insistances trop gênantes de monsieur Fowler ? 
    • 11:53:11 | – C’est cela même, monsieur.
      – Néanmoins, monsieur Fowler   étant doué, comme tout bon marin, d’une ténacité 
      inlassable, il entreprit le siège de la maison et,  
    • 11:53:24 | vous ayant rencontrée, réussit, grâce à certains 
      arguments pécuniaires ou autres, à vous convaincre  
    • 11:53:30 | que vous aviez tout intérêt à devenir son alliée.
      – Monsieur Fowler est très bon et très généreux,  
    • 11:53:37 | répondit madame Toller sans s’émouvoir.
      – Et il s’arrangea ainsi pour que votre  
    • 11:53:43 | cher époux eût à boire autant qu’il voudrait 
      et pour qu’une échelle fût toute prête au  
    • 11:53:48 | moment où sortirait votre maître.
      – Vous avez expliqué tout ça,   monsieur, juste comme ça s’est passé.
      – Je vous dois assurément des excuses,  
    • 11:53:57 | madame Toller, reprit Holmes, car il est 
      indéniable que vous avez éclairci tout ce  
    • 11:54:03 | qui était resté pour nous obscur. Mais voici le 
      médecin du pays accompagné de madame Rucastle ;  
    • 11:54:09 | aussi, j’estime que le mieux que nous ayons à 
      faire, Watson, sera de reconduire mademoiselle  
    • 11:54:14 | Hunter à Winchester, car je crois que notre 
      locus standi est désormais assez discutable. 
    • 11:54:21 | Ainsi fut dissipé le mystère qui planait sur 
      la sinistre maison des Hêtres d’Or. Monsieur  
    • 11:54:27 | Rucastle survécut, mais resta toujours d’une 
      débilité extrême et ne parvint à se maintenir  
    • 11:54:33 | tant bien que mal que grâce aux soins dévoués 
      que lui prodigua sa femme. Ils ont conservé à  
    • 11:54:39 | leur service leurs deux vieux domestiques, 
      qui, probablement, en savent trop long sur   les antécédents de Rucastle pour qu’il se risque 
      à les congédier. Mademoiselle Alice, grâce à une  
    • 11:54:50 | dispense spéciale, fut unie à Southampton, dès le 
      lendemain de sa fuite, à monsieur Fowler, qui fut  
    • 11:54:58 | peu après nommé fonctionnaire du gouvernement 
      dans une administration de l’île Maurice. Quant  
    • 11:55:03 | à mademoiselle Violet Hunter, mon ami Sherlock 
      Holmes, contrairement à ce que j’avais prévu,  
    • 11:55:09 | se désintéressa d’elle complètement dès que 
      l’énigme dans laquelle elle avait joué un   rôle si prééminent fut solutionnée. Mais cela 
      ne l’empêche pas d’être maintenant à la tête  
    • 11:55:20 | d’une institution particulière de Walsail, dont 
      l’organisation est, paraît-il, fort appréciée.
       
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